Un éditeur de Moscou a trouvé un vieux texte de Sergei Eisenstein sur Charlie Chaplin : «The Self Made Myth». A peine sorti, le livre a été traduit dans le monde entier. En France, il est déjà en format poche. Amazon met en vente l’intégrale de Charlot. La seule possible explication, c’est que Citizen Chaplin is in the news again.

Charlie Chaplin a fait trop de choses. Trop de films. Mime, acteur, danseur, réalisateur, musicien, producteur, il était capable de tout faire avec sa caméra, sa canne et son chapeau melon. Des fois d’une élégance raffinée. Des fois, aussi, habillé comme un clochard. A Alger, d’un vagabond comme Charlot, on dit : c’est un «kilou» ! Chaque fois qu’on passe dans l’ex-rue Charras, devant la librairie Charlot (Les vraies richesses), nos pensées vont vers ce génie. Personne ne s’étonne de cette vague de fond qui l’a remis dans l’actualité. Le cimetière suisse, près de Vevey, où se trouve sa tombe, reçoit toujours des foules de visiteurs. D’autres ouvrages de toutes sortes, des BD, paraissent sur lui et son œuvre. La légende de Charlot tient toujours debout. Cependant, évoquer l’artiste universel encore une fois : on ne sait plus par quel bout le prendre ? Si on cherche «Chaplin» dans Internet, on découvre 41 millions entrées ! Avant l’œuvre, on cherche d’abord l’enfance. Charlie Chaplin a eu la pire enfance qu’on puisse imaginer. Ses jeunes années étaient cruelles. Terriblement douloureuses. Quand il a tourné « The Kid », il s’est inspiré de son expérience. Son père meurt quand il était très jeune. Sa mère est internée pour des troubles mentaux. Il a connu l’enfermement dans un sinistre orphelinat. C’était un vagabond avant l’âge. Il gagnait à peine de quoi manger. Dans ses mémoires, il dit que, mourant de faim, ne sachant où aller dormir, il passait ses nuits sur un banc au bord de la Tamise dans le froid et le brouillard. Il avait à peine douze ans. Toute cette époque très dure, on la retrouve dans son œuvre. Charlot n’avait pas de domicile fixe. Il a payé très cher le droit d’être, beaucoup plus tard, riche, célèbre et adulé. Dans ses films, il accomplit des prouesses, tout comme dans sa vie, pour essayer de s’en sortir. On rit beaucoup, on admire ses tours de passe-passe, mais lui seul sait d’où ça vient. Charlot se met dans les situations les plus invraisemblables et il réussit toujours à s’en tirer, même si l’adversaire est plus fort (Charlot boxeur). Charlot chaque fois sort vivant et heureux. Dans «Charlot musicien», le voici qui donne une aubade à une belle femme qui fait sa lessive. Il se prend pour un virtuose et finit par une chute dans le bac rempli d’eau. Belles scènes aussi à New York avec une marchande de fleurs aveugle. Il lui arrive d’introduire dans ses gags burlesques des moments dramatiques. Dans «l’Emigrant», Charlot joue au trictrac, triche et gagne beaucoup de dollars. Il voyage avec des émigrants qui rêvent d’Amérique. Il est pris la main dans le sac d’une jeune fille à qui il voulait, par pitié, glisser un peu d’argent. On le prend pour un voleur… Lorsque le navire arrive en rade de New York et passe près de la statue de la Liberté, symbole d’espoir pour les voyageurs misérables, on voit des flics américains hargneux, dédaigneux monter à bord, encercler les émigrants, les enchaîner sous le prétexte de contrôler leur identité. Charlot par ruse échappe à l’arrestation. Ce n’est pas la première fois que Charlot frôle la débâcle en essayant d’être galant, chevaleresque et généreux au risque d’être pris pour un voleur… Il faudrait plus que cela pour pousser Charlot au désespoir. Au détour d’une scène dans «The Kid», on voit Charlot tout heureux, déambulant dans des ruelles sordides, vêtu de haillons presque et de chaussures trouées, faisant des moulinets avec sa canne, retirant ses gants déchirés pour aller chercher au fond de sa poche une boîte de sardines où il garde des mégots de cigarettes ramassés dans la rue…, une scène comique et bouleversante à la fois. Qui rappelle sans doute ses jeunes années. Charlot gentleman amoureux ? C’est dans «Les Lumières de la Ville» qu’on voit la scène bouleversante de la rencontre avec la fleuriste aveugle de New York. Installée devant la grille d’un parc, la jeune femme entend un bruit de porte de voiture qui se referme, elle s’avance aussitôt avec ses bouquets vers Charlot qui vient de traverser une voiture qui le gênait, de porte en porte ! Charlot voit qu’elle est aveugle. Il l’a trouvé très belle et il est saisi de bonheur. Il lui donne l’argent qui lui reste et demeure immobile d’admiration jusqu’au moment où elle jette le contenu d’un vase rempli d’eau que Charlot reçoit en pleine figure… Il se réveille brusquement. Toute la scène était un rêve ! La réussite prodigieuse de Charlie Chaplin a fait des jaloux à Hollywood. Et en 1917, quand les Etats-Unis sont entrés en guerre, une campagne de presse virulente a été déclenchée contre lui. Parce qu’il était anglais, ne voulait pas de la nationalité américaine et refusait de s’engager aux côtés de l’armée. Charlie Chaplin était antimilitariste. Il disait : «Les guerres, les conflits ne sont que des affaires. Un seul meurtre et vous êtes un bandit. Un millier et vous êtes un héros. Le nombre sanctifie.» «Charlot dans ses Ailes», c’est le titre d’un poème de Vladimir Maiakovski (1924) où il dit : « De Los Angeles jusqu’ici/ A travers les océans/ Un petit homme rit/ Tais-toi bourgeoise Europe stupide et vaine/ Ce n’est pas pour vous j’en suis certain/ Ce n’est pas pour vous j’en suis convaincu/ Mais c’est de vous que le camarade Charlot rit/ O Charlot, avec tes pantalons en accordéon/ Et ton melon qui penche dessus ton toupet/ Tes tours frappent jusqu’au sang/ L’Europe des fracs et de five o’clock. »n