L’entrée en fonction d’Abdelkader Bensalah en tant que chef de l’Etat par intérim donne de cet homme l’impression d’avoir été toujours là quand le système politique du pays a besoin de lui. En temps de crise, il se présente à chaque fois comme le recours ou la roue de secours, c’est comme on veut, d’un régime politique aux abois.

La première fois qu’il a été dans cette situation, c’était à l’époque lointaine et très différente du Conseil national de transition (CNT), le Parlement transitoire qui a été mis en place après l’interruption du processus électoral (législatives) de 1991-1992, que l’ex-FIS allait remporter, et pendant que le pays allait connaître une des séquences les plus dramatiques de son histoire contemporaine post-1962. On peut diverger sur l’appréciation et l’analyse de cette séquence déjà vieille de trente ans, ses acteurs et ses enjeux – il était surtout question de sauver le pays d’une perspective islamiste suicidaire comme le montrera plus tard l’évolution de cette mouvance et les trajectoires poursuivies par certains de ses groupes représentatifs pour dégénérer en terrorisme mondialisé. On peut toutefois concéder qu’à l’époque, encore une fois singulière, où M. Bensalah était élu à la tête du CNT, en 1994, l’Algérie était dans la situation où les questions les plus récurrentes était : où se trouvent les centres décisionnels ? Et comment gouverner le pays dans une situation de crise ?
Et si la crise n’est plus celle d’il y a trente ans, ces deux questions sont à nouveau posées : comment gérer les affaires courantes quand le courant dominant au sein de l’opinion nationale est dans une logique de rejet profond de ceux à qui ces affaires courantes sont confiées ? Cette interrogation s’accentue du fait que, à l’inverse de la décennie 1990, l’Algérie n’est pas en situation d’être menacée par un courant politique islamiste exclusiviste ayant eu recours à la violence. Elle est surtout demandeuse d’une transition douce pour la mise à jour démocratique de son dispositif de gouvernance.
Exit toute notion de sacrifice alors, la place et toute la place, est au sens de l’histoire et de la conduite du pays vers les rivages où son peuple, en avance culturellement sur le système, revendique une rupture par rapport aux pratiques du passé. Cette donnée fait de M. Bensalah, non plus le recours qu’il était quand l’Algérie était mise en demeure d’exister ou de disparaître, mais la carte et l’instrument d’un pouvoir qui n’entend rien au sens de l’histoire et ne veut pas perdre le contrôle de la transition ouverte depuis la démission de l’ex-président de la République, Abdelaziz Bouteflika. Qui croit que le «gouvernement constitutionnel», on peut l’appeler ainsi et que préside désormais M. Bensalah, est la solution idoine à la crise. Voilà les deux éléments essentiels qu’il s’agit de retenir peut-être du nouveau chef de l’Etat par intérim. Le reste est une succession de haltes connues mais qui gagneraient à être analysées, tellement elles sont emblématiques d’une génération qui s’est confondue avec le régime et pour son service. M. Bensalah, selon les éléments biographiques dont nous disposons, est né le 24 novembre 1941 à Fellaoucene, dans le pays tlemcénien, près de la frontière marocaine. Ancien moudjahid, il a passé beaucoup d’années de son parcours politique et parlementaire au FLN avant de basculer au RND, dont il est un des membres fondateurs. A l’indépendance en 1962, il est étudiant en droit à Damas, avant de rentrer en Algérie où il intègre, en 1967, la rédaction du quotidien national arabophone Ech Chaâb, qu’il dirigera dans les années 1970 avant de se lancer dans une carrière parlementaire à partir de 1977. Réélu deux fois, il préside pendant 10 ans la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée populaire nationale (APN) avant d’être désigné ambassadeur en Arabie saoudite de 1989 à 1993. Après 1994, il sera trois ans plus tard député du RND puis président de l’APN. En 2002, nommé par l’ex-chef de l’Etat, M. Bouteflika, au titre du «tiers présidentiel», au Conseil de la Nation (Sénat), il en prend la présidence. Depuis, il a été systématiquement réélu tous les trois ans à ce poste qui lui confère la charge de l’intérim de la Présidence.