La prise de fonction depuis hier par Abdelkader Bensalah comme chef de l’Etat par intérim a fait naître un sentiment de déception, voire de désillusion, chez de nombreux Algériens. Une étape qui ouvre manifestement une nouvelle page dans le bras de fer qui oppose, depuis plus d’un mois, le pouvoir politique et le mouvement populaire.

C’est d’autant plus visible que des parties exprimaient un certain espoir, aussi minime soit-il, avant la réunion parlementaire actant la vacance du pouvoir du président de la République, de voir Bensalah annoncer sa démission du Sénat et donner, par conséquent, des chances de succès au processus de transition, désormais mis en branle, mais orphelin de la nécessaire adhésion populaire. Ce qui aurait pu donner en effet de sérénité et de calme à un processus déjà boiteux que la population refuse qu’il soit mené par des figures du régime politique contesté.
L’espoir entretenu jusqu’à hier matin et bâti sur un geste salvateur de Bensalah, président du Sénat depuis 17 ans, de qui était attendu une démission de la chambre haute du Parlement, s’est avéré vain. L’ancien député d’Oran sous les couleurs du Rassemblement national démocratique (RND) a tenu, en effet, au rang, même intérimaire, que lui accorde la crise politique aiguë dans laquelle s’est retrouvé le pays depuis l’irruption du mouvement populaire réclamant un changement de régime et un départ des dirigeants qui lui sont apparentés.
Pour mesurer l’ampleur de l’impopularité de Bensalah auprès des Algériens, il n’est point nécessaire d’attendre ou de faire défiler les réactions suscitées par sa désignation en tant que chef de l’Etat par intérim, avec comme mission principale l’organisation d’une élection présidentielle dans un délai de  jours. Et le fait que cette échéance présidentielle va être encadrée par le gouvernement Bedoui et sous le dispositif réglementaire, toujours en vigueur, n’est pas de nature à ramener le calme ni l’apaisement auprès d’une population de plus en plus exigeante et des courants politiques de l’opposition déterminés et résolus à accompagner les revendications du mouvement populaire.
Il suffit juste de revisiter les slogans et les mots d’ordre des manifestants pour s’en rendre compte. Car depuis au moins l’abandon de l’option d’un cinquième mandat pour Bouteflika, suivi de sa démission il y a une semaine, Abdelkader Bensalah concentre les critiques de la rue qui voit en lui le profil carrément contraire à celui qu’exige pareille circonstance de crise. Il est vrai que M. Bedoui et M. Belaïz en ont eu, eux aussi, pour leur grade, mais Bensalah était le plus ciblé par la colère populaire. A l’évidence, la population ne trouvait pas la moindre raison pour accorder du crédit à M. Bensalah dont le nom renvoie à un pouvoir décrié par les Algériens incontestablement dans l’action sur fond d’une conscience collective pour l’avenir de leur pays.
En agissant ainsi contre la volonté populaire, qui réclamait des figures non-impliquées dans la gestion chaotique des affaires publiques du pays, pour mener les instances de la transition, on peut conclure à un désir de défiance qui anime visiblement le pouvoir politique. Mais plus que ça, il y a manifestement ce pari sur l’essoufflement du mouvement que semble privilégier les autorités politiques en engageant le pays dans ce qui s’apparenterait à de fausses solutions aux conséquences périlleuses. Sauf qu’une telle démarche risquerait de générer plutôt l’effet boomerang, expliqué par la psychologie sociale par cette tentative de persuasion qui a l’effet inverse de celui attendu car, renforçant les attitudes de la cible plutôt que de les modifier.
Autrement dit, en persistant à reconduire les dirigeants contestés par la rue, le pouvoir politique, vraisemblablement animé par le désir de son maintien et manifestement pris de panique, va provoquer l’effet inverse au sein du mouvement populaire qui, s’il ne donne pas des signes d’essoufflement, peut désormais bénéficier d’un effet de remobilisation accrue généré par l’attitude du pouvoir politique. Aussi, le recours à des méthodes violentes et répressives dans la gestion des foules et des manifestations publiques, alors que tout se passait dans la sérénité et le calme depuis le mois de février, n’est point une bonne nouvelle.
Le traitement réservé durant la journée d’hier aux étudiants lors des marches à Alger, dans le sillage du mouvement populaire pour le changement du système et le départ de ses figures, est annonciateur d’un changement dans la gestion des foules qui n’est pas rassurant. L’on passe donc de la très en vogue « gestion démocratique des foules » à la « gestion répressive des manifestations » !
En misant sur une déconnexion des effets de la mobilisation populaire et pacifique, le pouvoir politique et ses bras de maintien de l’ordre public donnent la nette impression de ne pas avoir saisi les ressorts culturels de la révolution en cours.