Espace emblématique de la capitale, mettant actuellement en avant une grande exposition réunissant une centaine d’œuvres originales de l’Allemand Otto Dix, le Musée d’art moderne et contemporain (Mama), certainement l’une des institutions muséales les plus actives d’Alger, et l’une des plus fréquentées du public – nous dira-t-on – connaît néanmoins les mêmes difficultés financières que l’ensemble des musées du pays.
Une situation qui perdure depuis 2015 et qui a conduit récemment sa direction à multiplier les partenariats avec des représentations diplomatiques étrangères, entre autres hollandaise, pour le Word Press Photo 2019, et actuellement allemande. Dans cet entretien, dont le prétexte est la tenue de l’exposition «Der Krieg» d’Otto Dix, la directrice du Mama, Mme Nadira Laggoune Aklouche, est revenue pour nous sur le fonctionnement du musée, la recherche des partenaires, la sollicitation des sponsors, privés et publics, mais aussi sur la conservation des collections du musée, plusieurs centaines de pièces, ou encore sur un projet, dans les cartons depuis plusieurs années, visant à restaurer les bâtisses classées par le secteur de la culture. L’objectif étant d’aboutir à un musée «aux normes», totalisant 13 000 m².n

Entretien réalisé par Khaled Zeghmi
Reporters : Le Musée public national d’art moderne et contemporain d’Alger met actuellement en avant le travail de l’Allemand Otto Dix, comment cette exposition a-t-elle été organisée, d’autant qu’il s’agit d’œuvres originales ?
Nadira Laggoune Aklouche : En fait l’exposition Otto Dix, œuvres graphiques des années 1920, nous a été proposée par l’Ambassade d’Allemagne à travers le Goethe Institut. Comme l’ensemble des musées du monde, le Mama accueille aussi des expositions proposées par des institutions locales ou étrangères, cela fait partie des échanges et partages culturels. L’essentiel est que l’exposition entre dans la cadre de la ligne du musée, dont la vocation est la promotion de l’art, l’éducation esthétique, le partage des visions artistiques du monde, le dialogue des cultures et surtout l’ambition de rester dans l’exigence du point de vue des discours esthétiques portés par les projets qui y sont montrés. Pour ce qui est de l’organisation, une fois les démarches officielles effectuées, l’exposition a été proposée au Musée qui a, bien sûr, accepté de recevoir l’exposition avec enthousiasme, car il ne fallait pas rater cette occasion unique de montrer le travail d’un artiste aussi célèbre, d’autant plus qu’il s’agit d’œuvres originales et marquantes dans le parcours de cet artiste. Evidemment, nous n’aurions pas pu amener en Algérie une telle exposition vu les moyens dont nous disposons, car cela coûte cher en termes d’assurance et de transport. Nous nous sommes entendus et le transport a été pris en charge par la représentation allemande, comme cela a été le cas pour l’exposition World Press Photo proposée par l’Ambassade néerlandaise.

L’exposition est également l’occasion de découvrir la célèbre série «Der Krieg», qui illustre l’impact de la Première Guerre mondiale sur l’artiste, mais aussi sur la société allemande, pourriez-vous nous en dire plus sur le sujet ?

Otto Dix est graveur, mais surtout un grand peintre et son travail se caractérise par une force et une présence du trait et des expressions qui sont à la fois réalistes, caricaturaux et sensibles. Cette exposition se concentre tout particulièrement sur ses gravures, art dans lequel il excelle, et constitue à la fois une dénonciation et une sensibilisation aux désastres de la guerre. En fait, cette série « Der Krieg » (La guerre), réalisée dans les années 1920, se compose d’une soixantaine d’œuvres qui occupent une place importante dans l’histoire de l’art moderne allemand. Otto Dix a vécu la Première Guerre mondiale, il a vu ce conflit sanguinaire et cela l’a beaucoup marqué. Cette exposition est importante à plus d’un titre. Otto Dix est une figure extrêmement connue, emblématique de l’art moderne, je dirais même contemporain, mais aussi un artiste qui occupe une place importante dans l’histoire de l’art mondial, européen et surtout dans l’histoire de l’art allemand. Le courant qu’il représente, l’expressionnisme allemand, né dans les années 1920, a marqué toute l’Europe et plus précisément la scène artistique allemande des années 1920, touchant aussi bien la peinture que le théâtre, la littérature et le cinéma, avec des cinéastes tels que Fritz Lang ou Murnau, et la poésie. Il a même influencé, quelque part, le fauvisme français. Il fait partie des cours d’histoire de l’art universel dans nos écoles et nous prévoyons, dans ce sens, des visites guidées au profit des étudiants des beaux-arts.
Sur un plan plus large, où en est l’activité du musée ? Autrement dit, comment le musée arrive-t-il à proposer des programmes malgré la situation budgétaire que l’on connaît ?
La situation budgétaire est marquée par l’austérité endurée depuis 2015. En fait, ce que nous faisons depuis lors est de nous y adapter en essayant de contourner le plus possible les difficultés. On cherche en permanence des solutions, des alternatives. A titre d’exemple, l’année dernière nous avons lancé le premier Salon du dessin d’Alger avec l’aide de l’Onda, ce qui nous a permis d’inviter des artistes de la diaspora et d’autres villes algériennes. Mais dans tous les cas, comme nous ne pouvons pas compter constamment sur ce type de collaborations, nous élaborons nos programmes par rapport à nos possibilités. Pour exemple, l’exposition «Patrimoine Pictural» avait été faite uniquement avec les collections du musée, ce qui nécessitait moins de dépenses.

Vous parlez du soutien de 
l’Onda. Mais où en est la participation des sponsors privés et que représentent les recettes de la billetterie dans votre budget ?
Nous faisons appel à des sponsors privés, mais il faut le dire, nous n’avons pas vraiment de réponses, du moins effectives. Pour le Salon du dessin, dont nous prévoyons la deuxième session, nous avions eu aussi  un soutien de la Société Générale. Quant à la billetterie, il faut savoir que l’ensemble de ses revenus vont au Trésor public, c’est le cas pour tous les musées. C’est une réglementation qui pose problème aux musées et une formule semble être à l’étude pour régler cette question.

Dans ce contexte, les partenariats avec des représentations étrangères peuvent-ils être une alternative ?

Il ne s’agit pas de trouver des alternatives auprès des représentations étrangères, qui sont des partenaires culturels avec lesquels nous travaillons sur des propositions communes. Un échange culturel basé sur les propositions des uns et des autres et cela se fait en tenant compte les possibilités et des moyens de chacune des parties impliquées. Tout comme cela se fait avec d’autres institutions locales, musées, écoles d’art… L’alternative réside plutôt dans le fait de penser d’autres possibilités en collaborant avec le local…
Qu’en est-il des collections propres au musée, un budget est-il réservé aux acquisitions ?
Les collections du musée sont en très grande partie constituées de dons et les pièces que nous possédons se comptent aujourd’hui par centaines. Actuellement, nous avons un don important qui a été soumis à la commission d’acquisition du ministère de la Culture. Il s’agit de près de 300 œuvres offertes par Messieurs Djaffar Inal et Mustapha Orif. Nous en sommes très heureux. Par ailleurs, nous avons également des œuvres offertes par des artistes et d’autres offertes à l’occasion d’événements comme «l’Année de la culture arabe à Alger et à Constantine», les festivals de photographie et d’art contemporain, qui seront soumises à ladite commission pour faire définitivement partie du patrimoine de la culture.

Le Mama a-t-il les capacités de conserver un tel patrimoine ? Et, plus généralement, qu’en est-il de l’état du musée ?

Le musée a un espace de conservation, mais il faut dire que n’étant pas encore achevé dans les normes, ce sont pour le moment des espaces qui restent à adapter aux besoins. Le musée doit encore faire l’objet d’une restauration qui en fera une véritable institution de ce type, avec toutes les infrastructures nécessaires. Quant à l’état général du musée, il faut rappeler qu’il est aujourd’hui constitué d’un espace de 3 000 m² qui a été restauré de manière provisoire pour servir de lieu d’exposition, mais ce n’est qu’une partie de la bâtisse qui fait 13 000 m² de surface totale. Le projet de restauration de l’ensemble du bâtiment existe, il est totalement finalisé mais, austérité oblige, il n’est pas encore mis en œuvre.

A quelle étape en est ce projet de restauration et quel serait le résultat de sa concrétisation ?

Pour l’instant, le projet est en attente de réalisation. Tout dépendra de la disponibilité des moyens qui, toujours du fait de l’austérité, ne le sont pas pour l’instant. Mais le projet est prêt. Un musée dans les règles avec un espace adapté à l’art moderne et contemporain, ainsi qu’avec l’ensemble des infrastructures nécessaires, tels que médiathèque, bibliothèque, un espace vidéothèque et plusieurs lieux pour les projections et autres espaces d’exposition, de conservation, de recherche, bureaux d’administration, etc.

Un dernier mot, 
quels sont les prochains  événements du musée ?
Nous avons mis en place un programme assez riche et diversifié pour 2019. Il a commencé avec le World Press Photo, l’exposition Otto Dix, et nous préparons, dans le cadre de notre intérêt pour différents médiums (musique, cinéma..) un événement hommage à une personnalité de l’art algérien. Ce sera l’occasion d’aborder l’art contemporain d’une façon très particulière. Nous espérons le lancement de ce projet en juin prochain.