C’est avec une note d’émotion, devant un public clairsemé, que s’est affiché le «The End» du film «Zeus», projeté ce jeudi dans la salle répertoire Djamel Eddine- Chanderli. Certains spectateurs et spectatrices avaient les yeux embués de larmes.Une émotion due vraisemblablement à la fin pathétique d’un Président en exil, mêlée peut-être à l’«état» de l’Algérie. Une coïncidence ou plutôt un parallèle difficile à éluder pour la circonstance. Loin en tout cas du syndrome de Stockholm. Organisée par le ciné-club Derb Cinéma et animée par le jeune cinéphile Nadir Benhamed de «La Grande Maison», la séance s’est déroulée en présence du directeur de la production, en l’occurrence Hakim Abdelfettah, par ailleurs directeur technique des rencontres cinématographes de Béjaïa (RCB) et gérant technique auprès de la boîte de production Moussa Haddad Prod. Le film de fiction « Zeus » (2016 ; 118 mn), est une coproduction algéro-portugaise, réalisé par Paulo Filipe Monteiro, également auteur du scénario avec Amina Haddad et Nabil Ziani comme coscénaristes. Le film s’articule en trois épisodes : le mandat du président à Lisboa, l’exil à Bougie et l’adaptation du roman «Maria Adélaide», d’après la présentation de Hakim Abdelfettah. Les dialogues sont exprimés en portugais (avec sous-titrage en français) et en français ainsi qu’en kabyle (amazigh). Ce biopic retrace l’exil volontaire, qui se muera en exil forcé en raison de l’avènement de la dictature salazariste au Portugal, de Manuel Teixeira Gomes (Joseph Sinde Filipe).
L’exilé de Bougie, comme on l’avait appelé, était écrivain; il fut même diplomate à Londres, Madrid et à la Société des nations (SDN) ancêtre de l’ONU, et, par la suite, président de la République du Portugal entre 1923 et 1925. Une charge à laquelle il renoncera après la cabale médiatique menée contre lui par des députés conservateurs à cause de sa littérature osée. A ce titre, ses ouvrages, dont « Novelas Eróticas », « Maria Adelaide », « Erotic Stories » ont été brulés dans un autodafé par les milieux intégristes catholiques. L’œuvre « Maria Adelaide » sera utilisée par les dissidents comme preuve de son « immoralité » et son incapacité à diriger le pays. Selon ses biographes, Manuel Teixeira Gomes se serait confessé à son secrétaire, le journaliste Urbano Rodrigues, et a relaté notamment, dans le menu, l’ambiance délétère et le côté turbulent du milieu politique de l’époque. Mais ce qui le décidera à renoncer aux charges pour lesquelles il avait été nommé, ce sont les pires calomnies, colportées sur sa vie privée et ses qualités en tant qu’homme politique. Suite à cette inquisition politico-morale, le président Gomes décide de présenter sa démission au Parlement pour «raisons de santé» et quitte, seul sans sa famille (son épouse et ses deux filles adolescentes), et, le Portugal à bord du premier bateau en vue, le Zeus, en l’occurrence un cargo battant pavillon hollandais en partance pour l’Afrique du Nord, l’Algérie précisément. L’illustre exilé vivra, tour à tour, en solitaire à Djanet avec les nomades targuis, puis à Bône avec une jeune danseuse avant de débarquer à Béjaïa qu’il surnomme «la perle, la plus belle ville d’Afrique du Nord», en qualité de simple voyageur portugais âgé de 71 ans pour garder l’anonymat.
Il occupa la chambre n°13 de l’hôtel l’Étoile, place Gueydon, d’où il pouvait contempler le bleu azur du golfe béjaoui et son port. A ses côtés, il trouvera Amokrane (Idir Benaïbouche), serveur dans cet hôtel, par ailleurs muezzin volontaire, en guise de «majordome» de fortune qui l’accompagnera jusqu’à sa mort un 18 octobre 1941 à l’âge de 81 ans, et héritera d’une bague du défunt sans savoir la véritable qualité de ce pensionnaire étranger.

Anonymat total, pendant 11 ans  à BéjaÏa
Il a vécu dans l’anonymat total, pendant 11 ans à Béjaïa. Cependant, peu avant sa mort, il accorda une interview au brillant journaliste portugais Norberto Lopes. Au cours de cet entretien, le président exilé exprima sa position anticoloniale vis-à-vis de la France, son mépris des moines malodorants qui critiquaient l’hygiène des musulmans, son admiration et sa reconnaissance quant à l’apport civilisationnel de Béjaïa au monde occidental à travers l’introduction du chiffre « 0 »… Par ailleurs, il fera même remarquer à son vis-à-vis que le nom « Zeus » est d’origine berbère correspondant à Sousse. La publication de l’interview le fera « sortir » de l’anonymat et mettra au parfum la police française. Un inspecteur des RG (Sid Ahmed Agoumi dans le film) sommera le réceptionniste de L’Etoile de suivre les faits et gestes de Gomes. Il faut savoir qu’après avoir été déposé dans un caveau de la sainte Berg, Gomès contractera la scarlatine avant d’être atteint de cécité, finissant ses derniers jours aveugle. La dépouille de l’ex-président portugais avait été rapatriée, neuf ans après sa mort (1950) et enterrée à Portimao, sa ville natale, à la demande de ses filles. A Béjaia, le nouveau CEM base 7, à Ihadaden, et une place sont baptisés du nom de Manuel Texeira Gomès. Selon Hakim Abdelfettah, l’idée de faire ce film a germé en 2012, à l’occasion des 12es RCB où fut invité Paulo Filipe Monteiro, alors acteur, lequel fut inspiré par la proximité de la cinémathèque de Béjaïa avec le légendaire hôtel l’Etoile de la place Gueydon, où séjourna Manuel Texeira Gomès. Produit par Happygenio, le Centre algérien de développement du cinéma et Moussa Haddad Prod, le long métrage de fiction luso-algérien « Zeus » aura coûté la bagatelle de 800.000 euros (soit 8 milliards de centimes de dinars) départagés quasiment à 50% avec la partie portugaise, si l’on en croit Hakim Abdelfettah. Casting côté algérien : Boualem Zeblah (gérant d’hotel), Idir Benaïbouche (Mokrane), Sid Ahmed Agoumi (inspecteur de police), Hichem Mesbah (colon), Mourad Khan (ivrogne), Fodil Assoul, Mohamed Lefkir, entre autres…
Par rapport aux consécrations, le film « Zeus » a décroché, entre autres, le Grand prix du 14e Festival international Cinéma et migrations en novembre 2017 à Agadir, comme il s’est vu également attribuer, à l’occasion de sa projection en avant-première à Alger en février 2017 (une autre avant-première s’était déroulée en janvier 2017 à Lisbonne), le Prix de la meilleure interprétation masculine, une distinction remise à l’acteur Sinde Filipe, qui a campé le président Gomes.
Lors du débat, plusieurs points ont été soulevés par les cinéphiles, ayant trait à la destination Béjaïa, la famille de Gomes, l’histoire de Maria Adélaide, la personnalité de Mokrane, le casting, le coût de production, l’absence de politique dans le film, la culture mémoires des présidents (biographes)…n