Hier, vendredi, seul le FLN est monté au créneau pour critiquer les marches d’avant-hier vendredi. D’Oran où il a réuni ses troupes locales, son coordinateur, Mouad Bouchareb, s’est montré dans sa réaction à ces manifestations tantôt défensif, tantôt offensif, parfois inquiet. L’indication politique qu’il a cependant donnée est que sa formation est résolument engagée dans sa campagne pour un 5e mandat du chef de l’Etat sortant.

Par Lyes Sakhi, Nadia Mellal, Rachid Beldi et correspondants
D’ailleurs, il n’a pas hésité à « rappeler » son bilan « glorieux » depuis qu’il est à la tête du pays et à considérer les adversaires à sa candidature de « doux rêveurs ». Les petits ont pour habitude de rêver, alors laissons-les faire, a-t-il déclaré en substance devant une salle plutôt chahuteuse au centre des conventions Ahmed Ben Ahmed. Quid de la rue et des marches du vendredi ? Mouad Bouchareb y voit à la fois l’expression d’une « demande de réforme » et la marque de « fomenteurs de fitna », une accusation assez féroce comparativement à la réaction qu’a eue hier son partenaire du parti Taj, Amar Ghoul, dans un point de presse à Alger, qui s’est contenté d’indiquer que les revendications et les appels au changement que la rue a fait entendre ne sont pas contradictoires des recommandations de son parti et des projets de réforme annoncés par Abdelaziz Bouteflika dans sa déclaration de candidature et sa promesse d’une « conférence nationale » pour des réformes plus approfondies. Hormis le FLN et TAJ, aucune formation de l’Alliance présidentielle n’avait encore réagi hier. Côté opposition, en revanche, les réactions ont été nombreuses et proportionnelles à sa diversité, laissant toutefois apparaître une ligne de partage nette entre elle et le camp de la majorité concernant les lectures et l’analyse des manifestations populaires de vendredi. Le Mouvement de la société et la paix (MSP) a ainsi appelé les partis qui « veulent imposer un cinquième mandat » à «faire preuve de sagesse ». Ces partis « doivent bien digérer le message du peuple et éviter au pays des choses qu’il ne peut supporter », soutient le MSP, non sans saluer « la vaste expression populaire à travers laquelle les Algériens ont manifesté leur refus pour l’impossible ». Ennahda, relève que « les citoyens ont le droit d’exprimer leur avis à travers des marches pacifiques » et que les autorités du pays « doivent faire une lecture attentive et sérieuse du message délivré » par la rue afin d’« éviter au pays d’éventuels débordements vers l’incertain », conseille le parti dirigé par Yazid Benaïcha. Pour le Front El Moustakbal, les marches organisées vendredi devraient inciter les autorités à «répondre positivement aux revendications exprimées par le peuple».
Aux yeux de cette formation, l’élection présidentielle constitue « la seule solution apte à satisfaire les attentes du peuple algérien, dans le cas où elle se déroule dans la transparence, loin de toute fraude, pour aller vers une transition démocratique pacifique ». Son leader, Abdelaziz Belaïd, est confirmé pour sa part en tant que candidat du parti au scrutin du 18 avril, qualifié de « crucial » pour
« consolider la conscience et maturité politique des manifestants constatées largement dans les rues d’Algérie ».
« Un avant et un après 22 février »
Le Parti Talaie El Hourriyet de Ali Benflis, dont le leader n’a pas encore fait connaître sa décision de se présenter ou non, constate que « les marées humaines qui ont investi les rues n’ont eu besoin ni de mots d’ordre officiels de l’opposition, ni d’injonctions d’officines étrangères pour exprimer haut et fort leur rejet de la politique du fait accompli ». Les manifestants « n’ont été découragés ni par la stratégie de la peur que brandit le pouvoir comme le retour aux années difficiles de la décennie 90 ou encore les dérapages dudit « printemps arabe », ni par les menaces de répression », ajoute le parti, relevant que
« les marches qui ont eu lieu à Alger ont administré aux autorités une preuve tangible que l’on peut manifester dans la capitale sans risque pour l’ordre public, en respectant les biens et équipements privés et publics et les infrastructures, et sans qu’une tendance politique particulière puisse récupérer et orienter les mouvements de protestation ».
Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui a déjà annoncé sa non-participation à la présidentielle, estime que
« les manifestations du 22 février 2019, qui se sont déroulées à travers de nombreuses localités du pays et singulièrement dans la capitale, ont clairement signifié le rejet de la mascarade électorale du 18 avril 2019. Par leur nombre et le contenu de leurs revendications, elles ont aussi et surtout clamé haut et fort leur refus du maintien d’un système politique qui dénie au peuple algérien, depuis le premier jour de l’Indépendance, sa souveraineté et son droit à choisir ses institutions et ses mandants ». Pour le Parti des Travailleurs (PT), le ton hier était d’une virulence inédite. Pour la formation de Louisa Hanoune, « hier (vendredi ndlr) il a été établi que le système périmé et putréfié n’a pas réussi à briser les ressorts de la majorité du peuple et donc de la nation. Il s’agit d’un processus politique de recomposition amorçant un tournant politique pour la nation. Comme tout processus il ne s’arrêtera pas ». « La jeunesse et les larges masses se sont réapproprié le droit démocratique et constitutionnel de manifester pacifiquement. Un droit confisqué par les gouvernements successifs depuis deux décennies notamment à Alger sous des prétextes sécuritaires », affirme le PT aux yeux de qui « il y un avant et un après le 22 février » et que « les marches ne sont pas « un orage d’été mais bien d’une lame de fond traduisant l’aspiration profonde à la rupture avec le système en place ».
Quant au candidat indépendant Ali Ghediri, il considère qu’à travers l’opération marches populaires de vendredi, « le peuple algérien a donné une leçon à ses dirigeants et au monde entier », et que « tous ceux qui ont parié sur l’anarchie ont échoué ». « Je souhaite que le régime écoute bien le message pacifique des Algériens et qu’il réponde d’une manière civilisée », a déclaré le général-major à la retraite, lors d’un débat au siège de l’association RAJ, à Alger. «Le peuple a montré que ce n’est plus possible de continuer et que sa patience a des limites. Il a dit stop, changeons. » Ghediri soutient que le message prépondérant des citoyens lors des manifestations est de dire : « Laissez-nous choisir librement nos représentants et basta à cette poignée d’hommes qui dirigent l’Algérie comme s’il s’agissait d’un héritage de leurs parents ». Dans le même temps, le conférencier a estimé que « le peuple algérien a donné une leçon».<