Les éditions Chihab ont récemment publié «La Guerre d’Algérie dans le roman français» de Rachid Mokhtari, édité en deux tomes, «Esthétique du bourreau»
et «Elégie pour une terre perdue». Dans cet ouvrage, fruit de plusieurs années de recherches, l’auteur présente, à travers la lecture critique d’une sélection d’écrits français sur la guerre d’Algérie, depuis les premières années coloniales, jusqu’aux ouvrages les plus récents, le fonctionnement d’un imaginaire autour d’une thématique et comment se construit un système littéraire.

Dans ce cadre, une rencontre a été récemment organisée au Palais des Raïs – Bastion 23, où Rachid Mokhtari a présenté et débattu de ses œuvres avec le public. Il est ainsi souligné, lors de cette rencontre, que dans cet ouvrage, il y a notamment deux problématiques qui émergent. La première est celle de la présence de l’Algérie dans le champ littéraire français, comme quelque chose de très important et de très présent ancré dans la continuité. Rachid Mokhtari interpelle, ainsi, le critique et auteur français Antoine Campagnon qui avait émis une thèse selon laquelle, il y a eu une rupture et un retour dans l’imaginaire français par rapport au thème de la guerre d’Algérie. Rachid Mokhtari estime qu’il n’y a pas eu de rupture mais une continuité qui a commencé dès l’expédition coloniale. Une thèse qu’il défend à travers le corpus de la centaine d’ouvrages sélectionnés. Le deuxième élément abordé, lors de cette rencontre, c’est qu’il rentre en résonnance avec un essai, publié en 2010 par l’universitaire Charlotte Lacoste, intitulé «Séduction du bourreau », où il est souligné que dans l’offre littéraire de la jeune génération d’auteurs français, il y a une tendance à glorifier le bourreau en occultant la victime.
Rupture ou continuité intergénérationnelle ?
A propos de la continuité de la présence de la guerre d’Algérie dans le champ littéraire français, l’auteur et critique algérien rappelle que c’est dans un entretien accordé à L’Express, qu’Antoine Compagnon avait déclaré qu’il avait été «surpris par la résurgence d’un certain nombres d’écrivains français sur l’Algérie et, qu’enfin, la France sortait d’une longue amnésie». Face à cette déclaration, Rachid Mokhtari considère qu’«il est étonnant qu’un écrivain et théoricien de cette pointure dise cela. Sachant que des écrivains français de la génération post-indépendance de l’Algérie, à l’instar de Jérôme Ferrari, disent que c’est une génération qui est née du néant.
C’est comme s’il n’y avait pas eu avant eux des auteurs, comme Jules Roy, et toute une génération qui ont été les pères fondateurs de la littérature algérienne du côté français ». A partir de ce constat, Rachid Mokhtari souligne que le fait qu’Antoine Compagnon suggère que ce n’est que vers le début des années quatre-vingt-dix que les écrivains sont sortis de l’amnésie par rapport à la guerre d’Algérie, c’est établir une coupure entre la génération d’écrivains français qui n’a pas connu l’Algérie et celle qui l’a connue.
Et donc, il y a «une coupure générationnelle entre celle qui a vécu la guerre d’Algérie et celle qui en porte les traumatismes ». Il estime également que la continuité s’inscrit aussi dans la thématique abordée à travers les différentes générations d’écrivains français.
En l’occurrence, la thématique de «la Guerre d’Algérie», en précisant que «la guerre d’Algérie prime dans son aspect historique ». Il conforte ses propos en soulignant que dans le corpus des romans des différentes générations d’écrivains français, qu’il a étudiés, la guerre d’Algérie comprend aussi bien la période de la conquête coloniale que celle de la période de 1954 à 1962. Cependant, la période de la conquête coloniale n’est pas très exploitée dans la littérature algérienne des Français. Alors que celle de 1954 à 1962 en est le moteur. L’autre point soulevé par l’intervenant est que la littérature de la période de la conquête coloniale est plus ou moins « événementielle, où elle est plus racontée et carrée que dans le ressenti (…) Par contre, chez les écrivains qui n’ont pas connu la guerre d’Algérie, elle est plus dans les traumatismes et dans l’intériorité».

Une approche du texte  à charge et à décharge
A propos du croisement des textes, pas forcément littéraires, à l’instar de Fromentin et certains chefs d’expédition qui ont laissé des textes d’une horreur absolue, à des textes plus littéraires, Rachid Mokhtari confie que l’idée de cet ouvrage est venue suite à la publication de la thèse de Charlotte Lacoste « Séductions du bourreau », qui parle de l’apparition d’un nouveau courant littéraire occidental qui s’emploie à innocenter le bourreau de masse, qu’il soit nazi ou celui des génocides interethniques en Afrique. Il y a dans cet essai, plus précisément dans le chapitre six, l’analyse d’un roman d’un écrivain français, ancien parachutiste en Algérie, intitulé «le Parachutiste». Il explique également la complexité de son approche critique du texte dans la complexité du positionnement à charge et à décharge.
Ainsi, il explique que la majeure partie de cette littérature peint le soldat français appelé du contingent, dont l’ennemi n’est pas le maquisard algérien. Mais son principal ennemi est le parachutiste chargé de l’endurcir et de le mener au pas, le mensonge de l’Etat français.
Dès lors, la majorité des romans français sur l’Algérie montre le profil du soldat appelé du contingent comme étant l’antithèse de la réalité. Mais la réalité est que c’est un soldat d’une armée répressive et ça c’est à charge. Ou bien faut-il plaindre ce militaire appelé du contingent, qui est victime puisque la guerre se retourne contre lui. Et dans plusieurs romans, soit il se suicide, soit il devient fou, soit il s’enferme dans le mutisme, telle une victime de sa propre guerre, et donc c’est à décharge.
Rachid Mokhtari confie dans ce sillage, que « plusieurs fois, je me suis posé la question sur le fait que, certes, la majorité des romans sont une forme d’exorcisme profond. Mais que vaut le traumatisme du soldat devant le génocide d’un peuple ? » Il précise toutefois qu’il s’est attelé à une certaine forme de distanciation pour interroger les textes.
Il déclare à ce sujet : «Mon souci est de donner des événements historiques à l’analyse littéraire. La principale difficulté dans ce type d’ouvrage est de ne pas céder aux discours historiques dans l’analyse littéraire. »
Ainsi la première difficulté qu’il a rencontrée, c’est de lire les romans et de les analyser en étant au plus près du texte, tout en évitant le glissement vers l’histoire. Afin d’intégrer les textes en leur donnant une assise historique, le procédé adopté par Rachid Mokhtari est celui des notes en bas de page pour des renvois à des textes historiques mais les plus actuels.

«Guet-apens littéraire», séduction du bourreau
A propos du nouveau courant littéraire, apparu dès les années 2000, où les écrivains de la nouvelle génération, qui «nourrissent le sadisme du lecteur en mettant en scène le bourreau de masse jusqu’à le rendre fréquentable », Rachid Mokhtari relève le fait de cette interférence et corruption épistémologiques entre la notion du bien et du mal grâce à des techniques littéraires. Il cite à ce sujet, Charlotte Lacoste qui parle d’un «un guet-apens littéraire » dans la mesure où on assiste à des techniques narratives par lesquelles beaucoup d’écrivains de cette littérature tendent des pièges littéraires. Le critique littéraire algérien énumère ces techniques en soulignant que «le premier piège est ce déplacement de la matière historique vers l’espace de la fiction littéraire où il y a la technique de l’enjolivement ».
Par exemple, dans « la Saga » de Jules Roy, dans le passage consacré à la reconquête de la Kabylie, les soldats pataugent dans le sang, coupent des oliviers séculaires et des têtes et, dans ce chaos, ils échangent des amabilités et restent courtois entre eux, en parlant de leurs conquêtes amoureuses. Il y a aussi la technique de détournement où l’on oublie que le personnage porte l’uniforme et ses représentations.
Rachid Mokhtari estime toutefois que « cela ne veut pas dire que ces auteurs, qui utilisent ces différentes techniques, sont pro-colonialistes. C’est tout simplement, le mystère de l’imaginaire, et il appartient aux critiques littéraires d’analyser le profil de cette imaginaire afin de comprendre pourquoi cette imaginaire est mis au profit du bourreau ». Il poursuivra l’analyse de cette écriture en mettant en relief le fait que, sans vraiment glorifier le soldat ou le parachutiste, il y a différents profils littéraires et fictionnels de ce personnage.
Ce militaire de fiction apparaît aussi dans les espaces esthétiques littéraires bien définis, qui sont les soliloques, les monologues, rarement dans les dialogues, et n’apparaît pas du tout dans la guerre proprement dite au sens physique du terme. Au final, ce personnage qui majoritairement est mis dans un espace d’intériorité ravagée, en fait il n’est plus un soldat. Il faut le percevoir dans les formes esthétiques romanesques, et finalement, ce ne sont pas les thèmes qui importent, mais les diversités des formes esthétiques des romans.

«Paradis perdu»
Abordant la littérature dite pied-noir, Rachid Mokhtari souligne le point commun pour ce champ romanesque, d’une véritable élégie du paradis perdu qui cultivait une certaine forme de nostalgie pour la terre, qui fait que le roman pied-noir est plus attaché viscéralement à la terre algérienne que le roman algérien actuel. Mais, Rachid Mokhtari pose également la problématique du fait que le roman pied-noir
« efface toute l’horreur de la pénétration coloniale ». De facto, pour ce type de roman pied-noir, il n’y a pas eu de génocide ni de carnage. Pour ces romanciers, leurs ancêtres ont défriché une terre providentielle et en plus, lutté contre les sauterelles et les épidémies que comptent « ces petites peuplades » qui étaient sur place.