Le beau-livre, «1990-1995, Algérie, chronique photographique» d’Ammar Bouras, reporter photographe durant ces années-là, propose une sélection de photographies illustrant des scènes de la vie quotidienne, d’une société en mouvement, «en ébullition», «témoignage d’une période», retour sur une époque des possibles et des extrêmes aussi. Un «livre témoin» qui replace au centre et dans le cadre ce qui pourrait nous sembler à la marge, en dehors de l’Histoire.

Fixer l’instant, sans le sublimer ni le subvertir, pour en capter la beauté, «l’effroi et la grâce» ; arrêter le temps pour saisir la vérité des individus dans une époque ; garder la trace d’un monde qui n’existe plus ou qui existe toujours autour de nous, en nous et qui continue de nous hanter, nous bouleverser ou nous fasciner ; trouver, enfin, des réponses à des questionnements bien actuels sur notre place dans le présent et dans l’Histoire… C’est ce qui ressort, c’est ce que nous retenons de la bonne centaine de photographies du beau-livre, qui vient de paraître aux éditions Barzakh, «1990-1995, Algérie, chronique photographique» d’Ammar Bouras, qui a travaillé de 1989 à 1995 comme reporter photographe au journal Alger Républicain en même temps qu’il étudiait à l’école des Beaux-arts. Les photographies de l’ouvrage, réalisées avec un appareil argentique, en noir et blanc –ce qui apporte une dimension à la fois grave et hors du temps–, sont le «condensé» de cette expérience de photographe, de cette époque en ébullition, de ce contexte marqué par la violence. Cependant, ce n’est pas de la violence, au sens de meurtres, massacres et sang, qu’il s’agit dans le livre mais de vie citoyenne, culturelle et sportive, de la «vie quotidienne», à Alger essentiellement. L’historienne et chercheuse au CNRS, Malika Rahal, écrit dans sa préface que «la
sélection des images par ordre chronologique rappelle à quel point la vie quotidienne a continué d’être intense et même joyeuse alors que la violence, déjà, était là. L’histoire ne peut se raconter sans tenir compte de cette concomitance, car il a continué à y avoir, même au milieu des attentats et des tueries, une vie artistique, sportive, collective et une résistance à la spirale de la violence». «1990-1995, Algérie, chronique photographique» formule, simultanément, l’ordinaire et l’extraordinaire, le commun et l’exceptionnel, la vie à tout prix et la mort tapie dans l’ombre, «manifestations, marches, meetings, grèves, conférences de rédaction, enterrements, mais également rencontres sportives, défilés de mode, cours de danse, fête à l’Ecole des Beaux-arts»… «Quand je regarde mes photos, et c’est un constat sans prétention, je les vois comme le témoignage d’une période où il y avait un mélange, une confusion, une khalouta incroyable (dans le bon sens du terme), un véritable foisonnement….», confie Ammar Bouras au journaliste et écrivain Adlène Meddi, dans un entretien dans le livre. Ce «foisonnement» articule une question essentielle, éternelle, toujours en débat, qui nous renvoie à la question de l’espace public, sa théâtralité et sa conquête, et la présence du «corps», comme le relève la préfacière qui évoque «un temps de l’engagement des corps» où «l’habillement» exprime un «message politique», dans celui-ci. Les photographies sélectionnées nous semblent (re)formuler des questions liées à la mixité, et au rapport confus à l’espace (sacré/profane : deux notions relatives et interdépendantes) et la violence symbolique, insidieuse, qui en découle. Les images nous replacent dans le contexte des années 1990 avec des marches en soutien à l’Irak, des actions sur le terrain de partis politiques de différentes obédiences, des portraits de personnalités culturelles et politiques, des clichés des derniers instants de Mohamed Boudiaf – son assassinat a été un événement douloureux et marquant pour le photographe qui le raconte dans l’entretien à Adlène Meddi… Mais, selon nous, ce sont les anonymes, comme les jeunes photographiés au marché du 1er-Mai un certain décembre 1990 ou les supporters déchaînés au stade Zabana d’Oran (en finale de Coupe d’Algérie en juin 1992) ou encore la tête blonde brandissant son poing au cours d’une «grande marche à l’appel du FFS» en janvier 1992…, des scènes de la vie quotidienne somme toute, qui donnent de la force et expriment le tragique de cette époque. Le livre se termine par une série de photographies, datant de 1995 : «Ce sont plus exactement des images d’images, des photographies prises d’un poste de télévision», d’une émission intitulée «Itirafat irhabi», écrit Malika Rahal. Un procédé et un matériau originaux qui installent, dans une certaine mesure, une distance avec la violence de l’instant et l’urgence de témoigner. Cette idée traverse tout «1990-1995, Algérie, chronique photographique», qui se décline comme un «livre témoin» qui reconstruit/
déconstruit un présent si lointain, un passé si proche.

• «1990-1995, Algérie, chronique photographique» d’Ammar Bouras. Beau-livre (photographies et textes), 246 pages, éditions Barzakh, Alger, février 2019.