A l’invitation de l’Institut français de Tlemcen (IFT), Kamel Daoud, journaliste, écrivain, a présenté, jeudi à la librairie Alili, son dernier livre « le Peintre dévorant la femme » paru aux Editions Stock, Paris, et chez Barzakh, Alger, 2018, une méditation sur l’art, la représentation du corps, la femme à partir de l’expérience d’une nuit passée dans le Musée Picasso, à Paris, à l’automne 2017.

«C’est une idée de l’éditrice Véronique De Bure qui voulait un regard frais, nouveau sur le Musée, alors j’ai accepté de relever ce défi en parcourant le champ pictural avec comme prétexte l’écriture ; j’ai ramassé des mots sur la sexualité, l’érotisme, le rapport au corps…», dira-t-il d’emblée. Et de souligner : «C’est un essai intime, intimiste». Pourquoi a-t-on ce rapport mal aisé au corps, à l’image, à la mémoire ?» (se) questionne-t-il. «On a le culte de l’histoire, mais le mépris de l’art», constate-t-il, en faisant remarquer que «l’art ne ment pas, il nous renvoie à  nous-mêmes». L’écrivain précisera dans ce sillage que l’écriture de son livre a débuté avec la première destruction de la statue de Aïn El Fouara et il a été édité lors du deuxième acte de vandalisme. La présentation du livre était modérée par Sabéha Benmansour, universitaire, présidente de l’Association «La Grande Maison», organisatrice du prix littéraire Mohammed-Dib. A ce titre, elle évoquera la 3e édition de 2008 à l’occasion de laquelle fut consacré Kamel Daoud pour son livre «L’Arabe et le Vaste pays de O». La modératrice jettera une fleur au lauréat en confiant à ce propos que «les délibérations n’avaient pas pris trois minutes». «En fait, cette consécration a été pour moi le prix de la confiance en soi», soulignera-t-il. «Depuis ce prix, tu as évolué dans ta carrière», dira Sabeha Benmansour à Kamel Daoud, qui était chroniqueur au Quotidien d’Oran, avant de lui poser quelques questions liées à son parcours d’écrivain, l’interaction entre la chronique (journaliste) et le roman (écrivain), la langue, la place de la littérature complexe, la genèse de son dernier livre, le roman «Meursault, contre-enquête»… A propos de «Meursault», c’est son œuvre favorite ; elle a été traduite en 36 langues, si l’on en croit l’écrivain. Il indiquera que ce roman, tiré à 1 500 exemplaires, a joui d’une audience mondiale en tant que best-seller. «Nous savons mal gérer le succès», dira-t-il au passage. «C’est un livre que j’aime beaucoup, il a sauvé ma personne», confesse-t-il. S’agissant de la motivation, du déclic déclencheur de l’écriture, Kamel Daoud invoquera la lecture qui «libère, relativise sa propre expérience, permet de voyager à moindres frais». Et d’ajouter : «Pour moi, la lecture, c’est ce qui donne un sens à ma vie ; les hommes d’un seul livre sont toujours intolérants et les hommes de plusieurs livres sont libres», estime-t-il. «Avant d’écrire, je ressens une sorte de mélodie qui se confond avec une tension», notera-t-il. Par rapport à la lecture, l’écrivain-chroniqueur mettra à l’index «les loisirs chronophages» comme la télévision, l’Internet, le portable. Dans ce contexte, et à notre question de savoir s’il écrit avec le stylo ou s’il utilise le clavier, l’écrivain avoue qu’il adopte le mode digital en reconnaissant à la «plume» ce côté affectif. Dans ce sillage, il évoquera les textes manuscrits des anciens écrivains, un exercice qui a disparu de nos jours des mœurs éditoriales. Quant à son livre de chevet, il dira qu’il n’en a pas un spécialement mais qu’il lui arrive de relire les anciens classiques comme Michel Tournier…
Lors du débat, Kamel Daoud répondra avec une aisance remarquable aux questions qui lui seront posées sur la liberté, Picasso, ses projets d’avenir, l’exil, la stigmatisation, la mixité, la langue amazighe… Au sujet de sa médiatisation, Kamel Daoud fera savoir qu’il paraît sur les plateaux étrangers, «ni en soumis, ni en client, mais en position de vis-à-vis». A ses yeux, l’écrivain est respecté pour deux choses : son indépendance et la constance dans sa passion, quand bien même il concède qu’il est difficile de garder son autonomie. Par rapport à la religion, Kamel Daoud précisera qu’il «n’a pas de problème avec le religieux mais avec ses courtiers», en déclarant, que «celui qui possède l’acte de propriété de l’Islam, qu’il (me) le montre»… Kamel Daoud dénoncera la censure communautaire et le harcèlement médiatique dont il fait l’objet de la part d’une certaine presse arabophone, en faisant savoir qu’il est contre la culture de l’unanimisme… Né en 1970 à Mostaganem, Kamel Daoud a suivi des études de lettres à l’université d’Oran et a été journaliste au Quotidien d’Oran durant vingt ans. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont «La Préface du nègre» (nouvelles, Barzakh, 2008, Prix Mohammed-Dib). Son roman «Meursault, contre-enquête» (Barzakh, 2013 – Actes Sud, 2014) lui a valu une reconnaissance internationale (traduit en trente-six langues) et de nombreux prix littéraires parmi lesquels le Goncourt du premier roman 2015. Son second roman, «Zabor ou Les Psaumes» (Barzakh et Actes Sud, 2017) a reçu le prix Méditerranée 2018. «Le Peintre dévorant la femme» (paru aux Editions Stock, Paris et chez Barzakh, Alger, 2018) est son dernier livre. Au titre des projets, il travaille actuellement sur un essai et deux romans.
Il est aujourd’hui chroniqueur au Quotidien d’Oran, à l’hebdomadaire Le Point (France) et au New York Times parallèlement à la nouvelle chaire d’écrivain (le premier au Maghreb) en résidence de Sciences Po (France) où il a été admis dernièrement.n