Encadreur et soliste de l’Orchestre des jeunes d’Algérie (OJA), Redouane Amir, présent à Alger à l’occasion d’une session de formation et du concert, qui a eu lieu au mois de décembre dernier, sous la direction du chef d’orchestre Salim Dada, initiateur de l’OJA, nous parle du basson, un instrument enseigné dans une seule classe en Algérie, de son parcours et de ses projets entre la ville italienne de Gênes et Alger. Il lance un appel aux autorités concernées pour trouver une solution à l’équivalence des diplômes d’études supérieures en musique obtenus à l’étranger et qui ne sont pas reconnus en Algérie.

Reporters : Tout d’abord, qu’est-ce que le basson et qu’est-ce qui vous a attiré dans cet instrument ?
Redouane Amir : La première chose qui m’a attiré, c’est le son. Il a vraiment un son large qui est très captivant. Il y a deux systèmes. Le système français, l’instrument est appelé basson, et le système allemand. Le système allemand a été développé au XIXe siècle par l’Allemand Heckel, et l’instrument est dénommé Fagott. C’est un son très large, lyrique et même humoristique. Comme l’indique son nom, le basson français se distingue par un son bas. C’est un long tube, parfois atteignant les cinq mètres. Avec le temps, il a été amélioré en incluant un pied avec un mélange de bois d’où le Fagott. En ce moment, c’est l’instrument allemand le plus utilisé grâce à Heckel qui a vraiment développé un son très large, avec des sonorités plus denses dans le registre du grave adapté à la musique d’orchestre. Le son du basson français est plus doux et il est surtout adapté pour la musique de chambre et les concertos.

Comment êtes-vous venu à cet instrument particulier?

Je suis originaire de M’sila et mon frère est luthier, donc je me suis intéressé très jeune à la musique. A seize ans, j’ai voulu m’inscrire à l’Institut régional de musique d’Alger. Mon frère m’avait conseillé de suivre les cours de chant ou de guitare, mais à l’époque, les deux cours étaient déjà complets. C’est alors que le directeur m’a proposé de suivre des cours de basson et m’a fait rencontrer Tahar Radjia, professeur de cet instrument. Il est actuellement directeur de l’Institut régional de Bouira, il est aussi le premier basson de l’Orchestre symphonique d’Alger. Et c’est comme cela que mon parcours a commencé par cette rencontre avec Tahar Radjia, un excellent professeur musicalement et humainement parlant.

Comment s’est déroulé votre parcours jusqu’à aujourd’hui, où vous êtes l’un des rares interprètes de basson en Algérie ?

Il faut savoir que le basson est considéré comme le plus développé des instruments à vent de la famille de bois (flute, clarinette, hautbois…). Sincèrement, au début cela a été difficile techniquement, car c’est un instrument à vent, donc il faut bien maîtriser les techniques de respiration, et, d’autre part, il faut aussi avoir du doigté, car on doit aussi utiliser les dix doigts. C’était un réel défi pour moi, mais grâce aux encouragements de mon professeur et des autres étudiants qui étaient avec moi en classe, cela allait de mieux en mieux. Pendant mes dix années de formation à l’Irfm, j’ai aussi fait partie de deux formations musicales. La première est un ensemble à vent de musique de chambre sous la houlette de Djamel Ghazi, que j’admire beaucoup et qui m’a beaucoup appris. J’ai également fait partie de l’Orchestre national symphonique notamment sous la direction d’Amine Kouider. Puis, en 2003, il y avait «l’année de l’Algérie en France», et c’est comme cela que j’ai eu l’occasion de partir avec mes propres moyens pendant une année pour me perfectionner en France. J’ai étudié dans un conservatoire régional dans la classe de Jean Louis Fiat, qui enseignait le fagott moderne, mais aussi le basson baroque, qui est très différent. Pendant cette année, j’ai également suivi de nombreux masters class, dont celle de Pascal Galloise, bassoniste de renommée internationale.
Puis, je suis revenu en Algérie ou j’ai enseigné entre 2004 et 2008 le basson à l’Irfm d’Alger et celui de Batna porté par le désir de transmettre la passion de cet instrument. D’autant plus que les étudiants étaient vraiment intéressés et enthousiasmés par le basson. Mais à un moment donné, j’ai senti le besoin de me perfectionner et c’est comme cela que j’ai réussi à décrocher une bourse octroyée par l’Institut culturel italien d’Alger, pour aller suivre des études supérieures dans la ville de Gênes en 2008, jusqu’à obtenir une maîtrise en basson en 2013. Ensuite, comme l’Institut culturel italien offre la possibilité de renouveler la bourse d’études chaque année jusqu’à l’âge de 35 ans, en 2013, j’ai suivi des cours de perfectionnement en musique de chambre et, en 2014, j’ai entamé un master en musique jazz. Ce master que j’ai suivi mais que je n’ai pas terminé, hélas, je l’ai surtout fait pour moi. J’ai voulu me détacher de la partition classique et explorer un autre univers musical où il y a plus de liberté dans l’interprétation et où le son est très différent. Aujourd’hui, je suis entre Alger et Gênes dans différents ensembles et projets musicaux.

Vous faites également partie de nombreux ensembles et orchestres…

Dès le début de mon parcours, j’ai intégré différents ensembles et orchestres, surtout de jeunes et semi-professionnels et professionnels. En 2000, j’avais intégré l’Orchestre des jeunes de la Méditerranée, plus tard celui de «Youth philarmonique arabe », créé par Faouzi Chami, directeur du conservatoire du Caire et professeur de basson. On avait fait une tournée jusqu’en Allemagne et c’était très enrichissant comme expérience. J’ai également fait de l’orchestre euro-méditerranéen avec Salim Dada et d’autres orchestres de jeunes. C’était très particulier cette participation avec tous ces orchestres de jeunes. Généralement, dans ces orchestres, il y a beaucoup d’énergie et d’enthousiasme, on apprend toujours que cela soit avec les chefs d’orchestre ou avec les musiciens participants. En tant que professionnel, j’ai également fait partie de l’Orchestre symphonique sous la direction de Amine Kouider de 2001 à 2005. Je fais également partie de l’orchestre Imarati Communuty Orchestra, un orchestre créé à Dubaï par un ami qui est pilote de ligne et musicien, qui a eu l’enthousiasme de créer un orchestre. C’est tellement rare un basson, que je fais aussi partie d’orchestres à Gênes, dont un grand orchestre philarmonique à vent. Et bien sûr, aujourd’hui, je fais aussi partie de l’Orchestre des jeunes d’Algérie initié par Salim Dada.

Justement, comment s’est passée votre expérience avec l’Orchestre des jeunes d’Algérie, dont le premier concert a été donné en décembre dernier ?

Je connais Salim Dada depuis que j’étais étudiant à l’Irfm d’Alger, je l’apprécie et je l’admire beaucoup humainement et professionnellement parlant. Nous avons travaillé ensemble de nombreuses fois et avons même fondé un duo à Gênes en 2016 qui est très particulier. Il m’a vraiment fait découvrir l’étendue des sonorités de la guitare qui s’harmonise parfaitement avec le basson. C’était très enrichissant musicalement parlant. Donc dès que Salim Dada m’a contacté pour l’Orchestre des jeunes d’Algérie, j’ai tout de suite accepté et adhéré à ce projet. Car c’est un rêve qui date de plusieurs années. L’orchestre est composé de près d’une centaine de jeunes venus des différentes régions d’Algérie. Je pense qu’il est important de donner une chance à tous les jeunes musiciens d’où qu’ils viennent et quel que soit leur parcours.
Dans l’Orchestre des jeunes d’Algérie, il y a des étudiants de différents instituts régionaux, mais également de jeunes autodidactes qui pratiquent un instrument en parallèle de leur vie professionnelle dans d’autres domaines. A l’instar de ce jeune violoniste de Béchar qui travaille dans une banque. En une semaine, les jeunes stagiaires se sont hissés à un bon niveau et ont relevé le défi d’un programme difficile, à l’occasion du concert de l’orchestre et grâce au travail de Salim Dada et des encadreurs. Je tiens à remercier Sami Bencheikh, le directeur général de l’Office national des droits d’auteur pour son soutien. Aujourd’hui, il est important de donner une chance à tous ces jeunes, il est important de trouver des hommes qui croient aux potentiels des jeunes et apportent leur soutien pour que ce genre de projets puissent se concrétiser.

Et d’un point de vue personnel, comment avez-vous vécu cette expérience avec l’Orchestre des jeunes d’Algérie où vous êtes encadreur et soliste ?

Personnellement, c’était un moment particulier pour moi, après toutes les années d’efforts consacrés à l’étude et aux perfectionnent de ma maîtrise du basson. C’était émouvant de partager et de transmettre cela aux stagiaires de l’OJA. En tant que soliste, c’était exceptionnel, parce que le concerto de Vivaldi que j’ai interprété, je l’avais découvert lors de mes études à Alger. J’avais aussi d’autres concertos de Vivaldi que j’avais déjà interprété à l’instar du concerto en La mineur que j’avais interprétés avec l’Orchestre de Prague. Mais pour ce premier concert de l’OJA, j’ai choisi un concerto de Vivaldi plus difficile. Pour moi, c’était un réel défi, car il s’agissait aussi de former les stagiaires à accompagner un soliste et pour beaucoup c’était la première fois qu’ils se trouvaient sur scène à accompagner un soliste et cela a été un échange magnifique. Je trouve que c’est important de partager son expérience. Les jeunes ont une grande soif d’apprendre et déploient l’énergie nécessaire pour tout assimiler. Il faut encourager cela et leur transmettre nos connaissances et notre expérience.

Justement, le basson est-il enseigné en Algérie ?

En Algérie, la seule classe qui existe est celle de l’Institut régional de musique Bouira, où le directeur est un ancien enseignant de basson comme je vous l’ai déjà dit. Je pense qu’aujourd’hui, il faut revenir et faire un travail de base afin d’avoir une formation de musiciens de qualité. L’idéal est que les musiciens soient repérés dès l’école primaire pour des formations de base, d’abord dans des conservatoires et ensuite suivre des études supérieures en musique pour se perfectionner. Même avec toute la bonne volonté du monde, ce n’est pas à vingt ans, une fois le bac en poche, qu’un jeune se dit «tiens je vais m’inscrire au cours de basson», sauf s’il a une solide formation en amont. Pour vraiment arriver à un haut niveau, il faut commencer très jeune, vers l’âge de 9 ans au maximum à 11 ans, car c’est là que les muscles commencent à se développer. J’ai commencé à l’âge de 16 ans, mais j’ai eu la chance d’être très bien encadré par d’excellents professeurs.

Pensez-vous enseigner le basson en Algérie ?

J’aimerais beaucoup enseigner en Algérie et vous me donnez l’occasion de lancer un appel au sujet de l’équivalence des diplômes. Dans les faits, j’ai un diplôme de Master en basson qui est reconnu en Italie, mais pas validé en Algérie. Quand je suis rentré à l’Irfm d’Alger, j’avais le niveau de la 9e année fondamentale. Après ma formation de six ans, j’ai eu l’équivalent d’un Bac + 2, ce qui m’a permis de m’inscrire en Master en Italie. Mais je n’ai pas de bac algérien, car j’ai suivi un enseignement en musique. Pour cette raison, mon diplôme de maîtrise italien n’est pas reconnu en Algérie et on me demande de repasser mon bac pour obtenir l’équivalence. C’est ubuesque comme situation et cela décourage beaucoup de jeunes diplômés algériens en études supérieures à l’étranger pour venir enseigner en Algérie. C’est l’occasion pour moi de lancer un appel aux autorités concernées pour trouver une solution à ce statu quo et juger les personnes sur leurs diplômes d’études supérieures obtenus à l’étranger dans leur spécialisation.

Quid de vos projets ?

En tant que bassoniste, j’ai vraiment envie de revenir aux origines et à la musique baroque et me perfectionner en cela. C’est important d’être en perpétuel perfectionnement en cherchant de nouveaux sons et de nouvelles harmonies. J’ai aussi deux projets que j’œuvre à concrétiser, celui de faire un concert avec un quatuor de fagott ici en Algérie, au mois de mai prochain, en hommage à mon professeur décédé qui m’a enseigné à Gênes, et ce, en partenariat avec l’Institut culturel italien avec lequel je suis aussi sur un deuxième projet, à savoir la possibilité de jouer en tant que soliste avec le quintet de l’Opéra de Gênes. J’ai aussi plusieurs participations dans des concerts à Gênes. Il y a aussi les prochaines sessions de l’OJA sous la direction de Salim Dada, aux mois de mars et juillet prochains. Je voudrais conclure par un message aux jeunes musiciens algériens et leur dire de persévérer dans leur travail. Je lance également un message aux décideurs d’aider ces jeunes musiciens à s’épanouir et d’être à leur écoute, car ce sont eux notre avenir.