Mohamed Balhi est journaliste et sociologue de formation. Il vient de publier «Dey Hussein, dernier souverain d’El Djazaïr, 1818-1830», aux éditions Anep, à Alger. C’est le premier livre consacré au dernier dey ottoman d’Alger, souvent critiqué dans certains ouvrages d’Histoire pour avoir cédé les clés d’Alger aux colons français. Il nous livre les détails sur son départ avant l’arrivée de l’armée coloniale française en Algérie.

Reporters : Comment expliquez-vous que le Dey Hussein n’ait jamais fait l’objet d’un travail de recherche historique, d’une biographie ou d’un documentaire en Algérie ?
Mohamed Balhi : Il y a eu trois siècles de présence ottomane en Algérie. Je parle de présence et non pas de colonisation turque. C’est ce que j’ai essayé de démontrer dans cet ouvrage. Aujourd’hui, il y a une nouvelle perspective offerte par des historiens algériens, turcs et danois. Ils essayent de mieux étudier ces trois siècles de présence. On ne peut pas faire l’impasse sur 300 ans d’histoire. En Algérie, on raisonne comme dans les films western pour ce qui est du Dey Hussein. Il y a les bons, les méchants, les héros et les traîtres.

Dey Hussein est considéré comme un méchant ?

Comme un traître ! C’est complètement faux. Hussein Dey n’était pas un traître. Il a régné pendant douze ans à une époque où les Dey étaient assassinés. Certains ont même régné pendant une journée. Sa longévité au pouvoir prouve que ce souverain avait une personnalité. Il était arrivé en 1818 au pouvoir après la mort d’Ali Khodja, emporté par la peste (il n’a régné que six mois entre 1817 et 1818). Dey Hussein n’a fait que perpétuer la politique de Omar Pacha (Dey d’Alger entre 1815 et 1817) qui était un grand souverain dont l’action a été saluée par le consul américain de l’époque. La vraie question que les Algériens doivent se poser est : que s’est-il passé en 1830 ? Le général Louis Auguste de Bourmont (qui avait mené les troupes françaises lors de la prise d’Alger) et le Roi Charles X avaient fait tout un montage politico-militaire pour voler le trésor de l’Algérie.
Dans son livre « Main basse sur Alger », le journaliste français Pierre Péan en parle. Il a surtout évoqué le pillage des trésors de la Casbah d’Alger.
Le mérite de Pierre Péan est qu’il a fait une enquête. Des historiens tels le Français Marcel Emerit (ouvrage publié dans les années 1950) et l’Algérien Amar Hamdani ont posé des questions sur le vol des trésors par les occupants français. En fin de compte, l’histoire du coup de l’éventail (En avril 1827, Hussein Dey a frappé le consul Pierre Deval par un chasse-mouche parce qu’il refusait de répondre aux questions sur le remboursement d’une dette) n’était qu’un prétexte pour occuper l’Algérie. Ce rêve colonial datait du XVIIe siècle déjà, depuis Louis XIV. Le même rêve a été entretenu par Napoléon à travers Boutin l’espion (en 1808 Napoléon avait envoyé à Alger le colonel Vincent-Yves Boutin pour préparer une expédition en Algérie, en Afrique du Nord par extension). Pour des raisons historiques, Napoléon n’a pas pu achever son projet, mais dans les tiroirs le plan d’occuper l’Algérie était prêt. Dey Hussein a essayé d’établir un ordre

Comment ?

La période était politiquement instable sur plan intérieur. Il y avait des problèmes dans les Beylik de l’Est et de l’Ouest. Des complications existaient avec la Tidjania. Dey Hussein a réussi grâce à l’Agha des arabes à rétablir un certain ordre. Le contexte géopolitique de l’époque était marqué par l’émergence de puissances comme les Etats Unis. Le poids de l’Angleterre et de la France était devenu plus important. Notamment avec les armées aguerries de Napoléon. L’Empire ottoman commençait à s’effondrer. C’est pour cela que la Sublime porte n’était pas venue à la rescousse du Dey Hussein. Le Bey de Tunis avait salué l’occupation française. Le Sultan du Maroc avait compris qu’il fallait composer avec les puissances et avec la nouvelle situation. Une situation qui interdisait la course entre puissants.

Etes-vous pour la réhabilitation du Dey Hussein ?

Non. Il faut le placer dans un contexte historique. Encore une fois, Dey Hussein n’était pas un traître parce qu’en arrivant au pouvoir en 1818, il avait demandé à la France le remboursement de la dette. L’Algérie avait aidé la France lors de la Révolution de 1789 par rapport à l’embargo décrété par les Anglais contre les Français. L’Algérie avait fourni à la France du blé et de l’argent. Dey Hussein avait résisté à l’embargo décidé par la France contre l’Algérie en 1827. A l’époque, la France avait des concessions du côté de l’Est (la France avait des entrepôts à Bône (Annaba) et La Calle (El Kala)). Dey Hussein avait demandé à Bey Ahmed de chasser les français de ces concessions.
Est-il vrai que Dey Hussein avait pris la fuite à l’arrivée des Français à Alger ?
C’est faux. Dey Hussein n’était pas obligé de quitter Alger. Mais, le lendemain le général De Bourmont a tout fait pour le forcer au départ. Il était gênant. Et, même lorsqu’il a été à Livourne (Sud de la France) pendant trois ans, il a essayé de résister à sa manière. Il avait un réseau d’espions et d’émissaires à Alger. Quand il avait appris qu’il y avait des résistances, après 1830, comme à Annaba, reprise par la population, il a essayé de faire quelque chose, mais c’était trop tard. A l’époque, l’Algérie était colonisable. Le contexte géopolitique ne permettait pas à l’Algérie de se développer et d’avoir une autonomie. Dey Hussein est parti après à Alexandrie en exil. Il ne faut pas oublier que le vice-roi égyptien Mohamed Ali était l’allié de la France.

Quelle est l’origine de la mauvaise image qu’on a de Dey Hussein ?

Nous sommes toujours influencés par la littérature militaire coloniale française. Durant les XV, XVI et XVIIes siècles, les Espagnols présentaient Alger comme « un nid de pirates », « un nid de corsaires ». C’est complètement faux. L’Histoire nationaliste en Algérie, telle que véhiculée par Mostefa Lachraf, fut, par exemple, très injuste avec Bey Ahmed.

Pourquoi ?

Pour Lacheraf, Bey Ahmed représentait la féodalité et la Sublime Porte alors que le dernier Bey de Constantine avait résisté aux Français. Sur le plan historique, c’est une erreur grave. Cela fait partie des effets néfastes de l’historiographie officielle postindépendance.

Comment rétablir les faits et réhabiliter l’écriture historique sur la période ottomane en Algérie ?

Les trois siècles de la présence ottomane en Algérie n’était pas une longue séquence historique. Au contraire, il y a des épisodes, des chapitres intéressants. Par exemple, Dey Ben Othmane a régné pendant plus de vingt ans en dépit des turbulences politiques de l’époque (entre 1766 et 1791). Même au début, les Beylerbeys d’Alger (entre 1534 et 1577) avaient une certaine notion de défense du protectorat, de l’Etat naissant (début de la Régence d’Alger). Selon Hamdane Khodja, qui a écrit le livre « Le Miroir », Dey Hussein était un homme intègre. L’affaiblissement de l’Etat algérien a commencé avec l’abandon du Diwan, c’est à dire le consensus et le débat entre les notables, les janissaires, etc. Discuter des problèmes intérieurs d’une manière démocratique, c’est toujours d’actualité. Deuxième erreur : les janissaires étaient recrutés, à un moment donné, parmi les mercenaires qui ont perverti le corps militaire de l’intérieur, par la corruption. C’est toujours d’actualité aussi. Donc, pour avoir une vue d’ensemble sur la période ottomane, il faut étudier toutes ces séquences historiques.

Où se situe la difficulté exactement ?

Dans l’accès aux archives de première main du côté ottoman. Il faut connaitre l’osmanli (turc ottoman). L’un des rares historiens algériens qui maîtrisait l’osmanli était Tewfik El Madani. A mon avis, l’Etat algérien doit aider pour que l’osmanli soit étudié. A un moment donné, les Turcs avaient ouvert leurs archives mais il s’agissait de documents qui se sont retournés contre l’Etat truc. Les Bulgares, par exemple, ont étudié ces archives pour conclure que les Ottomans recouraient à des exactions. Les Turcs ont alors fermé les archives. Il est difficile aussi d’accéder aux archives en Espagne, aux Etats Unis, au Danemark, etc. Dans les pays nordiques, des archives commencent à sortir. La période ottomane en Algérie est importante. Elle ne doit pas être réduite à de simples qualificatifs genres « pirates », « corsaires », « colonisation »… Tout cela est infondé. Il est vrai qu’il y a eu des périodes épouvantables, mais il faut qu’on sache d’abord c’est quoi une colonisation. Pour la France en Algérie, c’était une colonisation de peuplement. Une population est venue en Algérie pour chasser la population locale. Les richesses allaient de l’Algérie vers la France. Ce qui n’était pas le cas pendant la période ottomane. Les richesses de l’Algérie n’allaient pas à Istanbul, bien au contraire. Des échanges commerciaux existaient entre l’Algérie, la France, l’Italie, l’Espagne… Je pense qu’il faut être prudent lorsqu’on évoque certains concepts et revoir l’Histoire autrement. C’est ce que dit notamment l’historien Mohamed Chérif Sahli. Il faut revisiter l’Histoire dans ses deux côtés, positif et négatif.

«Dey Hussein, dernier souverain d’El Djazaïr, 1818-1830», Anep éditions, Alger 2018. Prix : 1 150 DA