Le maréchal Haftar refait parler de lui en Libye. Il se présente à nouveau comme l’homme en situation de saboter le fragile processus de reconstitution politique et institutionnelle du pays, plus de sept ans après la chute du régime de Kadhafi. L’homme fort de l’Est libyen et rival du gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj à Tripoli a lancé depuis quelques semaines une offensive en pays toubou dans le sud du pays.

Ce déploiement militaire destiné officiellement à combattre des «terroristes» et « des groupes armés étrangers » cacherait d’autres objectifs.
Selon des analystes de la situation libyenne, l’ANL du maréchal Haftar viserait le contrôle des champs pétroliers importants entre Koufra, Mourzouk et Oubari. L’opération qu’il a lancée depuis la mi-janvier dernier pour « purger des groupes terroristes et criminels » n’est cependant pas sans risques de raviver les tensions politiques et ethniques dans une région très sensible. Et de faire capoter l’accord de paix signé en 2017 entre communauté toubou et tribus arabes. Après avoir annoncé, quelques jours plus tard, l’élimination d’un homme présenté comme un dirigeant d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), l’armée du maréchal Haftar a affirmé concentrer son action sur des groupes rebelles tchadiens accusés d’alimenter l’insécurité et de profiter des frontières poreuses pour établir des bases arrières. Les Toubou, qui se plaignent de longue date de discrimination, crient au « nettoyage ethnique ». Ils accusent l’ANL, qui compte pourtant en son sein des Toubou, d’avoir chargé des tribus rivales arabes de pénétrer dans leurs zones. Alors que l’armée du maréchal Haftar a annoncé vendredi avoir combattu des rebelles tchadiens à Ghudduwah, au sud de Sebha (650 km de Tripoli), avant de mener dimanche des frappes aériennes contre ces groupes, les Toubou libyens disent avoir été également visés. Et la colère a gagné leurs représentants dans le nord-est libyen. Interrogé par l’AFP, Youssef Kalkouri, qui siège au parlement de Tobrouk, a souligné que les Toubou s’opposaient catégoriquement à l’entrée dans leurs villes de forces des tribus arabes d’Awled Souleimane et d’al-Zwei. Une autre députée Toubou a annoncé la suspension de sa participation aux travaux de l’Assemblée, tandis qu’un ministre Toubou du cabinet parallèle de l’est a présenté sa démission. Tous deux ont repris les accusations de « nettoyage ethnique ». En réponse, le général Ahmed al-Mesmari, porte-parole de l’ANL, a dénoncé une «campagne médiatique». « Nos frères Toubou combattent à nos côtés », a-t-il assuré à l’AFP, se félicitant de l’opération « héroïque » de l’ANL « en train de nettoyer le sud du terrorisme, du chaos et de la présence étrangère ».

Le GNA réagit…
Après trois semaines de silence, le GNA a lui dénoncé mercredi
l’ « escalade militaire » dans le sud. Cette région « ne doit pas devenir un terrain de règlement de compte politique ou de sédition entre composantes sociales et culturelles », a-t-il dit dans un communiqué.
Plus largement, l’opération militaire du maréchal Haftar risque de saboter les efforts visant à mettre fin à la crise politique libyenne, avec la tenue cette année d’élections comme prévu par l’ONU, a avancé le GNA. Dans un geste inédit qui vise clairement à empêcher M. Haftar de faire cavalier seul, Tripoli a annoncé la nomination d’un ancien haut responsable militaire du régime Kadhafi, Ali Kana, comme chef militaire pour la région sud. Le général Kana, qui avait soutenu Kadhafi jusqu’à sa mort, avait fui la Libye en 2011 avant de rentrer en 2015 dans son sud natal, où il bénéficie du soutien de plusieurs grandes tribus, dont les touaregs et celle de Kadhafi. Des représentants des Toubou ont évoqués ces derniers jours la possibilité d’un front commun avec le général Kana contre l’ANL. Selon un analyste Jalal al-Fitouri, cité par l’AFP, les Toubou sont divisés: « une partie refuse la présence des rebelles tchadiens et soutient l’ANL, l’autre soutient les (rebelles) Tchadiens et profite avec eux de la contrebande et de la traite des êtres humains ».