D’ordinaire familier des questions de culture et de théâtre en particulier,
le journaliste-universitaire change de terrain cette  fois et s’attaque  à un sérieux objet de recherche : l’Algérie et sa complexité…

Les espaces politiques et sociaux en Algérie, leurs expressions, leurs évolutions et leurs influences – celles qu’ils exercent ou celles qu’ils subissent– n’ont pas bénéficié, hélas, des études scientifiques qui auraient permis une véritable compréhension de leurs représentations. Les structures étatiques algériennes et les pratiques politiques et sociales qui s’y déroulent demeurent une véritable inconnue. Elles offrent pourtant une matière inépuisable pour l’observation et l’analyse critique. C’est à cet exercice de déconstruction des représentations politiques et sociales que s’est a donné Ahmed Cheniki, professeur des universités, dans son essai «Le projet Algérie, brève histoire d’un pays en chantier», mené avec toute la rigueur qu’exige un tel ouvrage. L’essai repose sur plus d’une discipline, toutes utiles, pour une photographie, la plus fidèle possible des différentes représentations en présence à travers le temps en Algérie aussi bien dans les institutions de l’Etat que celles qui structurent les entités politiques. L’ouvrage permet à son lecteur une compréhension du fonctionnement des représentations politiques, économiques, militaires et symboliques en Algérie. Cette compréhension est le résultat de l’interrogation de l’auteur sur les conditions d’émergence des discours, des structures de type européen et des ruptures épistémologiques qui se manifestent. Décortiquant, en effet, les espaces culturels, les formes partisanes dans leur diversité, l’universitaire conclut que les institutions politiques, culturelles, sociales algériennes sont marquées par un dédoublement et par une tragique marginalisation des formes culturelles autochtones. Mais avant de parvenir à cette conclusion, le lecteur est avisé quant à l’impossibilité d’évoquer la société algérienne sans avoir interrogé la tragique réalité coloniale et non sans avoir exploré les jeux et les enjeux de l’altérité. Du point de vue méthodologique, l’essai est scindé en quatre parties complémentaires les unes les autres. Dans la première partie qui traite des processus discursifs et pratiques politiques, l’auteur décortique le fonctionnement de l’Etat en questionnant les discours formulés sur l’Etat ainsi qu’à travers une critique de ce qu’il appelle «les appareils idéologiques d’Etat». Pour l’auteur, les tentatives de «légitimation historiques» et de réappropriation de l’Etat «moderne» dissimulent mal une certaine frustration et une volonté de s’inscrire dans le discours «occidental» à tout prix alors que les pays colonisés n’ont découvert l’Etat «moderne» que très tardivement, c’est-à-dire durant l’occupation coloniale. Traitant des logiques de pouvoir d’Etat dans les pays anciennement colonisés, M. Cheniki note que «dans les pays colonisés, encore sous la domination de pouvoirs autoritaires, l’Etat est concurrencé par différentes structures informelles qui régissent les jeux sociaux et profitent de la distribution inéquitable de la rentre, neutralisant, par endroits, certaines fonctions de l’Etat «formel». Remarque de taille : si l’enveloppe où la façade est «moderne», le contenu demeure dominé par des signes d’archaïsme, ou l’on retrouve «de petits chefs de notabilités, produits d’alliances familiales et claniques, associant militaires, politiques et affairistes engendrant un profond fossé entre le «pouvoir» et la société.
Discours, décontextualisation et malentendus
Dans son essai, l’auteur déconstruit le discours politique algérien marqué par la présence «obsédante» des allusions à l’histoire et l’usage d’un vocabulaire puisé tantôt dans l’univers du langage «socialiste» et de la vulgate révolutionnaire. Et c’est à partir de là que «l’Histoire perd ses attributs temporels pour épouser les contours du mythe, ce qui favorise l’emploi de mots «creux» et de formules redondantes. Ce qui permet la mise en jeu de «métaphores obsédante» illustrées par la répétition de certains lexèmes et de formules ambigus et sans grande densité, note l’auteur . Ce dernier revient également sur le problème de la décontextualisation perpétuelle des mots et des expressions utilisés, reproduits le plus souvent sans aucune interrogation sérieuse des conditions de production de telle ou telle structure langagière. L’auteur cite, dans ce registre, des «concepts» très utilisés dans le discours politique, mais dont la définition reste orpheline. Quand on évoque «économie de marché», «Etat civil», ou «bonne gouvernance», on est souvent sans définition, perdu dans une logique démultipliant le sens ou l’intention et faisant du mot ou du groupe de mots l’otage de l’utilisateur de ce lexique, souligne l’universitaire, selon qui, «revenir à cette suite de mots trop galvaudés comme «société civile» sans la situer dans son contexte de production, c’est risquer de provoquer de multiples malentendus et de sérieux quiproquo». L’auteur en veut pour preuve de ce malentendu, l’usage fait de certaines notions comme «société civiles». Lors de deux rencontres parallèles organisées, il y a quelques années durant la même période, par le RCD et le RND, chaque parti y proposait sa définition de la «société civile». Pour l’universitaire, il ne fait point de doute que cette notion reste floue et trop peu opératoire et ne permet nullement de saisir les enjeux de société ni d’approcher les couches moyennes, sérieusement décimées. Il ajoute que ce flou définitoire exprime à lui seul «la difficulté d’adopter des expressions d’ailleurs vidées de leur sens par les élites politiques qui privilégient le plus souvent la matière au sens».
Ecole en  déshérence et université-illusion
Dans son essai, l’auteur a décortiqué aussi bien l’école que l’université, ces deux lieux où le mal se fait le plus sentir. Relevant que l’école algérienne a été de tout temps un lieu de polémiques idéologiques interminables, l’universitaire a noté que la gestion anachronique d’un secteur aussi stratégique que l’éducation est «l’expression de l’absence de pratiques démocratiques et transparentes». Et c’est ainsi qu’il diagnostique une école malade depuis bien des décennies. «L’école souffre depuis 1962 de nombreuses failles liées à l’organisation matérielle et à une mauvaise gestion des instances pédagogiques menaçant dangereusement la sécurité nationale et fragilisant toute tentative de formation des élites», observe-t-il. Pour M. Cheniki, cette triste réalité dans laquelle patauge l’école «ne peut ne pas contaminer tragiquement une université dévalorisée, incapable de figurer dans les classements internationaux, héritant des méthodes sclérosées de l’enseignement primaire et secondaire et des pratiques non-démocratiques».
Toujours au sujet de l’université, un espace si familier à l’auteur qui y exerce depuis des décennies l’enseignement, il établit un constat des plus inquiétants, concluant à une université éloignée des préoccupations sociales et appauvrie sur le plan de l’organisation et du niveau scientifique et pédagogique. Vint alors le nouveau système LMD (Licence-Master-Doctorat), ce produit prêt-à-porter européen, appliqué en Algérie, sans aucune interrogation sérieuse, ni tentative de l’adapter aux conditions de l’Algérie… Pour l’auteur, la lecture des programmes et du contenu des enseignements proposés, du moins dans les lettres et les sciences sociales, donne «à saisir une certaine rupture avec le terrain social et de graves incohérences surtout si on le confronte aux données sociologiques algériennes». Enumérant plus failles et autres incohérences à plusieurs niveaux, M. Cheniki dresse alors le constat d’une université qui «vogue dans une continuelle improvisation, vivant au jour le jour, sans aucune perspective stratégique, favorisant l’ambiguïté et les discours ambivalents». Dans sa conclusion, l’auteur relève que l’interrogation des conditions d’adoption des formes européennes lui a permis de «mieux saisir l’importance de la période du début du XXe siècle qui a été à l’origine de la manifestation d’une rupture épistémologique et de la mise en œuvre de nouveaux discours et de nouveaux langages».