Sortir du carcan de la pensée dogmatique pour avancer, voire réformer, tout en s’inscrivant dans une forme de subversion aura été le crédo intellectuel de Mohamed Arkoun qui s’est attelé, durant son cursus universitaire et de penseur, à aller à contre-courant de la pensée dominante et sclérosée qui continue à régir toutes les questions relatives au divin et à la foi dans le cadre de la tradition religieuse musulmane.

Soumettre l’interprétation et la lecture de la religion musulmane à la raison critique, oser des audaces théologiques qui échappent à l’orthodoxie ambiante et relire avec les outils modernes des sciences humaines le texte coranique auront été les importants axes du champ de réflexion de « l’apôtre » de l’islam des Lumières qu’aura été Mohammed Arkoun. Les jalons de cette pensée qui s’appuie sur une méthodologie faisant la part belle à la rigueur scientifique ont été évoqués, de façon élogieuse, lors du colloque de deux jours, organisé les 26 et 27 janvier 2019 par l’APW de Tizi Ouzou. De nombreux intervenants ont évoqué l’homme et son profil d’intellectuel humaniste et engagé, disparu le 14 septembre 2010. L’auteure et fille du penseur, Sylvie Arkoun, a évoqué « Les vies de Mohammed Arkoun : derrière l’intellectuel, l’homme ». Cette communication a été suivie par celle de Zineb Ali Benali, professeur émérite à Paris 8, sous le thème « Mohammed Arkoun, quelques remarques sur l’itinéraire d’une pensée : de Taourirt Mimoun à la pensée de l’islam ». « Prolonger la pensée de Mohammed Arkoun, en questionnant l’inscription de l’islam dans les sociétés européennes contemporaines » est le thème développé par Abdelhafid Hammouche, professeur des universités (Lille, France) et enseignant-chercheur en sociologie, anthropologie et ethnologie, auteur de travaux sur de l’immigration et les relations interculturelles et pratiques religieuses. Walid Laggoune, professeur des universités en droit public (université d’Alger), s’est intéressé au « statut institutionnel du religieux, entre raison islamique et raison juridique ». « Au-delà de l’islam, Mohammed Arkoun, savant et penseur universel » a été le sujet développé par l’anthropologue et spécialiste de la culture berbère, directrice des recherches à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (France), Tassadit Yacine. Abderazak Idir, docteur en psychologie et sciences de l’éducation (université de Tizi-Ouzou) s’est penché, dans son exposé, sur la question de « L’intellectuel : vecteur de l’objectivité et de la rationalité dans la société ». Aïssa Kadri, professeur émérite à Paris 8, Saïd Djabelkhir, fondateur et coordinateur du Cercle des lumières pour la pensée libre ,islamologue et chercheur en soufisme, et Mohamed Benbrika, docteur en philosophie (université d’Alger), ont présenté respectivement des communications sur «L’intelligentsia et intellectuels algériens à l’épreuve de la pensée de Mohammed Arkoun», «Lecture préliminaire de l’approche d’Arkoun sur le texte coranique» et «Pensée philosophique et religieuse de Mohammed Arkoun».
Relire Arkoun et renouveler le discours théologique
Mais le véritable homme-orchestre de cette rencontre aura été le président de la Fondation de l’islam de France, Ghaleb Bencheikh, qui a parlé de Mohammed Arkoun avec une éloquence rare et une fluidité de la pensée. Une maîtrise de l’art oratoire qui a subjugué l’assistance. Son discours inaugural du colloque a été un véritable panégyrique, restituant l’importance de l’homme, sa trajectoire intellectuelle et de penseur humaniste et engagée, qui «a eu le courage de descendre dans la fosse aux lions pour défendre sa pensée et ses convictions ». Ghaleb Bencheikh évoquera l’homme universel que fut le Pr. Arkoun. « L’humanisme du Pr. Arkoun s’enracine dans Protagoras (un professeur et philosophe présocratique), qui a enseigné que l’homme est la mesure de toute chose ; dans la pensée de Terence, cet esclave affranchi qui déclara ‘Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger’ ; mais aussi de Abû Hayyânal-Tawhîdî, (philosophe et essayiste musulman mort en 1023) ». Un humanisme qui a le souci du bonheur de l’Homme dont « Mohammed Arkoun est le parangon, un exemple identificatoire pour de nombreuses générations », appuiera Ghaleb Bencheikh. Et d’assurer : « A côté de cela, il y a le penseur qui s’est rendu compte que la belle et grande tradition religieuse islamique se trouve dans les eaux basses du débat, elle est affectée de maux (…).
Actuellement, l’encéphalogramme est plat en ce qui concerne la réflexion intellectuelle (…) Il faut que les choses se redressent.» Et la médication que préconise le Pr. Arkoun, c’est la subversion : subvertir la pensée. Et, «notamment la pensée théologique islamique», rappelle Ghaleb Bencheikh, tout en soulignant l’importance et l’utilité de transmettre et de vulgariser la pensée d’Arkoun. Pour lui, «il est inadmissible d’abandonner la chose religieuse et la tradition islamique à des imams autoproclamés et qui sont formés par ceux que M. Arkoun appelle les gestionnaires du sacré et les gardiens de l’orthodoxie.» Ces gardiens du temple qui cultivent «l’ignorance sacrée», notion empruntée par Arkoun à Olivier Roy qui, lui, parle de la sainte ignorance pour expliquer la genèse des phénomènes religieux déviants. Le souci de l’islamologue natif de Taourirt Mimoun, sur les hauteurs du Djurdjura, est de démasquer ces religieux qui justifient l’ignorance par le sacré. Devant cet état de régression de la pensée rationnelle, Ghaleb Bencheikh insiste sur l’importance de transmettre le témoignage et l’œuvre de l’auteur de «La pensée arabe». «Il y a un besoin urgent de revenir à Arkoun : subvertir, pour avancer, interroger les présupposés y compris ceux de la foi», préconisera le président de la Fondation de l’Islam de France. Autrement dit, renouveler le discours théologique et le mettre en résonnance avec l’intelligence et la raison critique.