L’Algérie a-t-elle mal à son cinéma ? C’est une quasi-certitude. Au festival de Rotterdam, on a mal ressenti le drame de Youcef Goucem, qui s’est retrouvé face à un mur, à des voyous. L’Algérie en mal de fiction, de cinéma ? Ce n’est pas si sûr. Au moins deux productions, «Alger by Night» et «Ben M’hidi» subissent l’inacceptable exclusion et se retrouvent aussi face à un mur. Mais, le cinéma continue à se faire. Pour preuve : le remarquable « Rih Rabani » (vent divin), long métrage fiction en noir et blanc de Merzak Allouache, est programmé à Rotterdam. Une histoire ancrée dans notre époque troublée par les fatwas fanatiques des illuminés transfrontières, chantres de l’islamisme le plus rétrograde. Sur un sujet proche d’«Enquête au Paradis», le film précédent de Merzak Allouache, la réussite de « Vent Divin » est frappante. Que se passe-t-il dans la tête d’une personne qui croit aller au paradis en tuant le plus de monde possible ? Il y a cette femme d’abord, appelée Nour. Franco-Algérienne, en équilibre instable entre deux pays, étrangère à l’idée même de culture, radicalisée dans une banlieue sinistre de Grenoble, passée par la Syrie et la Libye, prête à faire sauter une raffinerie de Sonatrach dans la région d’Adrar. Une femme authentiquement hystérique, avec d’absurdes anathèmes contre la musique, la télévision. On n’envie pas Grenoble d’avoir enfanté un phénomène pareil. Un démon qui ose tenir entre ses mains un exemplaire du livre sacré, sans en comprendre le moindre mot. A travers ses habits noirs, on devine la hideuse noirceur de sa vie. Jamais elle ne sourit. Mais quand l’envie soudain la prend elle se jette sur son malheureux compagnon et le force à lui faire l’amour. Et ce compagnon s’appelle Amin, en rupture de ban avec sa famille, qui croit encore qu’il bosse dans une boulangerie à Barcelone, alors qu’il fait ses prières et mange sa soupe à Adrar en attendant la suite. Ce que Nour va lui ordonner de faire : un attentat suicide à deux. Alors que Nour se lance jusqu’à l’ivresse dans son idée du paradis, Amin refuse d’aller plus loin, il ne veut pas mourir. Motus sur la suite du film, il faut le voir pour croire à ce récit rondement mené, avec des images (noir et blanc) brillamment filmées par Mohamed Tayeb Lagoune, une mise en scène de Merzak Allouache au top de sa forme créative et des acteurs, Sarah Layssac et Mohamed Oughlis, soucieux de plonger dans un récit sans la moindre trace de drôlerie. Ou bien si, il y a une vieille dame très digne qui héberge le couple dans sa maison d’Adrar, une assoiffée de films puisqu’elle regarde « Omar Gatlatou » dans sa petite télévision. Cette vieille Hadja, par sa seule présence, crée un air de noblesse et de drôlerie dans un monde de fous. Son nom est à retenir Messaouda Boukhira.
La nuit tombe sur Rotterdam. La neige aussi. Les bourrasques ralentissent les autos et les trams et vident les rues de toute présence humaine. Le thermomètre descend sous zéro. Et pendant ce temps, les images du festival tournent sans fin sur les écrans de la ville. Une cité futuriste, avec son port géant et son maire d’origine marocaine, Ahmed Aboutaleb. Preuve que le bon peuple de Rotterdam ignore les subtilités raciales et ne se laisse pas égarer par les extrémismes.
La guerre et le temps des traumatismes
En pleine frénésie des affaires et des Mercédès flambant neuves dans les embouteillages de Beyrouth, la réalisatrice Nadine Labaki a choisi de s’intéresser aux enfants abandonnés dans la rue. Les nouveaux riches libanais ne s’intéressent ni à ces sauvageons fugueurs ni au sous-prolétariat du pays. « Capharnaum », long métrage fiction, primé à Cannes, fait le portrait d’un gosse syrien jeté dans l’enfer de Beyrouth. Personne ne connaît l’âge de Zain. Il n’a jamais été enregistré nulle part. Il pourrait vivre dans un arbre, ça ne gênerait personne. Nadine Labaki tisse furieusement la toile de toute cette indifférence, de tout le gâchis des vies très jeunes et déjà condamnées. Changement de décor. On est à Damas en 2012. C’est le début de la guerre qui est vivement ressentie. Il manque de tout. Eau, électricité, gaz. C’est un film de Soudade Kaâdane intitulé « Youm Adaatou Zoulmi » (le jour où j’ai abandonné mon ombre). Un récit pudique, scrupuleux portrait de Damas sous la guerre. Sana est pharmacienne et consacre beaucoup de temps à s’occuper de son enfant. Mais il manque à la maison une bouteille de gaz. Sana ne ménage pas sa peine, elle court partout pour acheter cette chose si précieuse, sans jamais trouver sa trace nulle part. La guerre, c’est en effet le temps des traumatismes où les gens perdent leurs repères, y compris leur ombre. C’est un récit singulier, vif, douloureux, celui d’une mère syrienne qui cherche à protéger son fils dans des circonstances difficiles.
« Black Mother », bel hommage à la Jamaïque, véritable melting-pot de cultures, de religions et de traditions. Le photographe et réalisateur jamaïcain Khalil Allah juxtapose des portraits de jeunes gens, de femmes, de musiciens (Rastafarians), d’agriculteurs sur leurs terres fertiles. Son film mentionne en passant l’histoire des Caraïbes marquée par l’enfer de l’esclavage. Cette ode à la Jamaïque est secouée de sons qui témoignent de l’éblouissante culture musicale du pays. Musique encore. L’excentrique, la mythique Carmen Miranda est célébrée dans un documentaire, où réapparaît aussi l’histoire du Carnaval de Rio de Janeiro et le mouvement musical Tropicalismo qui a marqué profondément l’histoire du Brésil. Réalisé par Felipe Bragança et Catarina Welleinstein, le film (Carmen M.) s’inscrit à l’opposé de la situation politique actuelle du pays. n