Vainqueur à Melbourne de son troisième Grand Chelem consécutif, Novak Djokovic a effacé son débours des dix-huit mois précédents, au cours desquels Roger Federer et Rafael Nadal avaient glané trois Majeurs chacun. Plus jeune que ses deux rivaux, et à nouveau injouable, le Djoker va-t-il les gober dans leur folle course vers l’Histoire ? C’est l’histoire de trois hommes lancés à la poursuite d’un quatrième. Trois hommes qui, une fois cette cible atteinte et effacée, continuent leur folle cavalcade entre eux. Des années durant, Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic ont chassé derrière Pete Sampras. Depuis dimanche, ce trio, dans son intégralité, doit se retourner pour apercevoir celui qui fut la référence absolue il n’y a pas si longtemps. En juillet 2000, Sampras était devenu le recordman des victoires en Grand Chelem, dépassant Roy Emerson. Lorsqu’il a raccroché deux ans plus tard, l’Américain affichait 14 titres majeurs sur son CV. Le record d’Emerson avait tenu plus de trente ans. Celui de Sampras n’aura même pas survécu une décennie. Federer a été le premier à le surpasser, en 2009. Puis ce fut au tour de Nadal, en 2017. En ce début d’année 2019, c’est donc Novak Djokovic qui vient d’achever la révolution en trois actes.

«Dépasser Pete, j’en suis sans voix»
Dans les années 70, 80 et 90, pourtant constellées de champions hors normes, seuls Björn Borg et Sampras ont réussi à dépasser la barre des dix titres. En un peu plus de quinze ans, le trident «Fedalic» navigue entre quinze et vingt couronnes. Qu’ils aient pu atteindre de telles hauteurs en étant contemporains les uns des autres en dit long sur ces trois colosses du tennis du XXIe siècle. Même si Novak Djokovic arrive aujourd’hui là où Federer et Nadal sont déjà passés avant lui, se placer au-dessus de Pete Sampras n’est pas neutre à ses yeux. Pistol Pete, ce sont ses souvenirs d’enfant. «C’était mon idole, a-t-il assuré dimanche. Quand j’ai commencé à jouer, une des premières images de tennis que j’ai vues, c’était lui à Wimbledon, quand il a gagné son premier titre. J’étais un petit garçon à Kopaonik, dans les montagnes du sud de la Serbie. Personne n’avait jamais touché une raquette de tennis avant moi. C’était certainement un signe du destin, d’aspirer à être aussi bon que Pete. Le dépasser au nombre de titres en Grand Chelem, j’en suis sans voix.»

Le vent peut tourner très vite

S’il a donc salué Sampras comme il se doit en le doublant, Djokovic peut maintenant regarder droit devant. Après plus de deux années de sevrage (de Roland-Garros 2016 à Wimbledon 2018), le Serbe a remis un brutal coup d’accélérateur pour revenir dans les roues, ou presque, du maillot jaune (et vert) et du maillot ocre : Federer n’a plus que cinq longueurs d’avance, Nadal deux. Ce n’est pas la première fois qu’il se trouve à portée de fusil. Lorsqu’il avait bouclé son Grand Chelem en carrière à Paris voilà deux ans et demi, le Djoker accusait exactement le même retard.
Il comptait 12 titres, Nadal 14 et Federer 17. Après le partage des biens depuis début 2017 (trois titres chacun) nous revoilà donc au même point. Et la question, rangée au placard pendant de longs mois lors de son gros coup de moins bien, revient inévitablement sur le tapis : Djokovic va-t-il coiffer au poteau ses deux grands rivaux pour devenir l’homme le plus titré de tous les temps en Grand Chelem ?
Il convient de manier avec prudence la vérité du moment. Le vent peut tourner très vite. On l’a vu en 2017 et début 2018, lorsque Federer et Nadal ont repris le pouvoir de façon aussi brutale qu’inattendue, leur bain de jouvence coïncidant avec les difficultés de Nole. Mais ce vent souffle à nouveau dans le dos de Djokovic, et il souffle fort. Jusqu’où peut-il le porter ? Combien de titres peut-il encore aller chercher, alors qu’il n’a «que» 31 ans ? Federer, à bientôt 38 printemps, ne risque-t-il pas de voir son faramineux compteur bloqué ad vitam aeternam sur le nombre 20 ?
2011-2019 : Plus de titres que Federer et Nadal réunis
«Il est encore loin», tempère Djokovic à propos de Federer. Oui et non. Cinq titres, c’est beaucoup dans l’absolu. Mais pour quelqu’un qui vient d’en aligner trois en un peu plus de six mois… Lui qui a toujours été, malgré lui, considéré comme le troisième homme, pourrait bien finir par s’imposer comme le premier d’entre tous. Au moins au plan comptable, le seul qui ne repose pas sur des variables subjectives. Si Novak Djokovic est encore derrière Federer et Nadal, ce n’est pas tant parce qu’il est moins fort qu’eux qu’en raison d’un démarrage plus tardif. Plus jeune que le Suisse, et moins précoce que l’Espagnol, il a accusé un retard au démarrage. Sa course à lui est une course à handicap. Lorsqu’il a décroché son premier titre majeur en 2008 à Melbourne, Federer en avait déjà gagné douze. Fin 2010, «Rodgeur» était à seize. Rafa à neuf. Djokovic se «trainait» toujours avec son unique couronne majuscule. Depuis qu’il a émergé comme le patron du circuit lors de sa fantastique saison 2011, l’ami Novak a considérablement réduit son retard. La décennie 2010 est celle du Djoker. En dehors de quelques coups d’éclat ci et là de la concurrence et de sa parenthèse désenchantée de deux ans, il a dominé les débats. En huit ans, Djokovic, c’est quatorze titres du Grand Chelem. Plus que Nadal et Federer réunis (huit et quatre).
Le temps est désormais son allié
Cette mise en perspective incite à l’optimisme pour le Serbe. Bien sûr, les aléas, physiques surtout, rebattront peut-être les cartes. Mais au moins devant le grand âge de Federer, le temps, qui a longtemps joué contre lui, est désormais son allié.
D’autant que si la jeune génération commence à pousser (l’Open d’Australie l’a montré), elle n’est pas encore au niveau de ce Djokovic-là ou de ce Nadal-ci (cela aussi, Melbourne a permis de le constater). «Bien sûr, ça me motive», dit-il à propos de la perspective d’aller titiller ses deux compères. Mais combien y aura-t-il encore de saisons ?
«Je ne sais pas, avoue le numéro un mondial. J’essaie de ne pas trop me projeter. Je veux vraiment me concentrer sur le fait de continuer à améliorer mon jeu et à entretenir le bien-être global dans lequel je suis pour être capable d’être compétitif à un niveau aussi élevé dans les années qui viennent et finir par avoir une chance de me rapprocher du record de Roger.» Une chose est sûre, au printemps, il arrivera à Roland-Garros avec la possibilité de signer une nouvelle fois le Grand Chelem à cheval sur deux saisons. Pendant près d’un demi-siècle, personne n’a réussi à détenir simultanément les quatre couronnes du Grand Chelem.
Jusqu’à ce que Novak Djokovic ne rejoigne Rod Laver en 2016. S’il devait accomplir cet exploit pour la deuxième fois en seulement trois ans, ce serait «not too bad», comme il l’a dit dimanche, hilare.n