Ryad Girod a animé, samedi dernier à la librairie L’Arbre à dires de Sidi-Yahia, Alger, une rencontre littéraire modérée par son éditeur, Sofiane Hadjadj, au cours de laquelle il est revenu sur son roman «Les Yeux de Mansour» (éditions Barzakh, Grand Prix Assia-Djebar du roman en langue française), son thème et sa tentative de «compréhension du monde» par l’écriture d’un texte qui célèbre à la fois «la dimension esthétique» des mathématiques et la pensée soufie incarnée notamment par l’Emir Abdelkader.

Dans «Les Yeux de Mansour», Ryad Girod s’intéresse au personnage de Mansour, sur le point d’être décapité à Al-Safa Square en Arabie saoudite. Mansour, descendant de l’émir Abdelkader, est raconté par Husseïn (narrateur du roman), qui familiarise le lecteur avec son ami, «cet Idiot magnifique qui roule en Camaro rouge» (…), à la fois innocent et coupable, figure sacrée et sacrificielle». Revenant sur l’idée du roman, au cours de la rencontre de samedi dernier, Ryad Girod a indiqué qu’«au tout début, j’avais envie d’écrire quelque chose sur Kant. En 2012/2013, je m’étais dit que ce serait intéressant d’écrire un roman sur Kant et toutes ses problématiques de la connaissance, et la compréhension du monde. Ensuite, je me suis dit, c’est très compliqué d’affronter un philosophe comme Kant, et me suis concentré non pas sur la connaissance mais juste sur la compréhension». Et d’aborder les questions qui l’ont traversées concernant ce thème de compréhension du monde : «Qu’est-il possible de comprendre de ce monde, de cette actualité, de nos connaissances, de ce flux qu’on a en permanence d’informations via la Télé, et de connaissance via Google, etc. ? Est-il possible de faire un tri, de comprendre, de saisir une vérité ?» Ainsi, l’auteur de «Ravissements» a «réduit son champ d’investigation», mais il lui a fallu un déclic pour trouver ses personnages. Alors qu’il vivait en Arabie saoudite, Ryad Girod était un jour «dans un parking, près d’un centre commercial». «Je vois devant mois deux jeunes Moyen-Orientaux qui s’avançaient vers une camaro, une voiture de sport luxueuse. J’ai eu comme un flash, je me suis dit ça va être les personnages de mon prochain roman. Je vais essayer d’articuler ces deux expatriés syriens ou jordaniens en Arabie et chercher quel est le sens pour eux de cette vie en Arabie», confiera-t-il. Précisant davantage sa pensée et sa problématique, le romancier souligne que «ce qui m’intéressait dans ce livre c’était de m’interroger sur ce que peut apporter le soufisme dans la problématique de la compréhension du monde. Donc, le narrateur sans cesse va se référer à des grands penseurs soufis (Ibn Arabi, El-Hallaj ou Abdelkader) et il va essayer de trouver chez ces grands penseurs, l’apport pour pouvoir comprendre le monde». Le soufisme tient une place «primordiale dans le roman». En effet, selon Ryad Girod, «il y a une pensée parallèle qui ne va peut-être pas appartenir à des règles logiques, mais qui va être un peu magique, une pensée magique, ce qu’on appelle tout simplement la spiritualité ; l’idée c’était d’entrer dans un monde transcendant, platonicien, pour toucher une vérité comprendre quelque chose». Questionné sur le titre du roman, l’auteur de «La fin qui nous attend» expliquera que Mansour est une référence à El Hallaj (dont le prénom est Mansour). Quant aux yeux, c’est en lien avec l’émir Abdelkader. «L’émir Abdelkader avait un léger strabisme divergeant, tout léger presque imperceptible, et donc il avait un œil qui regardait droit devant, c’est cette pensée rationnelle, droite, logique d’Aristote, de Kant ; et il avait un autre œil qui regardait légèrement de côté, et la symbolique c’était un peu ça. Mansour [le personnage] a ça. Donc ce regard de côté est justement cette spiritualité, cette pensée qui s’élève ailleurs, qui est un peu éthérée», a-t-il estimé. Toujours concernant la figure d’Abdelkader, centrale et primordiale dans le roman, l’invité de l’Arbre à dires révélera que sa présence dans le livre tend à «apporter une lumière, une autre façon de penser». Pour lui, «l’émir symbolise justement cette pensée spirituelle pour essayer de comprendre ce qu’est ce monde, ce qu’est ce Moyen-Orient qui n’est centré que sur l’argent, sur la production de l’argent ; l’émir Abdelkader c’est un peu cette camaro qui va dans les dunes or une camaro n’a rien à faire dans des dunes. Le personnage convoque toujours l’esprit d’Abdelkader pour essayer de comprendre cette situation, pour donner un éclairage différent». La dimension politique de «Les Yeux de Mansour» a également été abordée. Outre le fait de relever qu’une décapitation est le symbole d’un «refus de diversité», Ryad Girod démontre «avec humour, le cynisme des puissances occidentales» en restituant une réception à laquelle il avait assisté lorsqu’il était en Arabie saoudite. Pour ce qui concerne les mathématiques, l’auteur indiquera qu’il s’agit pour lui de mettre en avant leur «dimension esthétique». Par ailleurs, Ryad Girod est né en 1970 à Alger où il vit et travaille. Professeur de mathématiques, il les a enseignées à Riyad et à Paris. Il est l’auteur de trois textes : le récit «Ravissements» (José Corti, 2008, Barzakh, 2010), et les romans «La fin qui nous attend» (Barzakh, 2015) et «Les Yeux de Mansour» (Barzakh, 2018). Ce dernier roman paraîtra le 7 mars 2019 en France aux éditions P.O.L.n