A l’occasion du 36e anniversaire de la disparition de Slimane Azem qui sera célébré aujourd’hui, le spécialiste en littérature populaire, Hamid Bouhbib, revient dans cet entretien sur le parcours de l’un des pionniers de la chanson contestataire. Il considère que Slimane Azem a, durant toute sa vie, perpétué la grande tradition kabyle du barde et de la poésie orale dont il empruntera les grands traits à Si Mohand ou M’hand, avec des ambitions assumées et réussies de moderniser à son époque la chanson kabyle.

Reporters : On célèbre aujourd’hui, le 36e anniversaire du décès de Slimane Azem, chanteur qui a bercé des générations avec un répertoire assez riche de plus d’un quart de siècle. Dans quel registre peut-on classer son œuvre ?
Hamid Bouhbib : Slimane Azem a eu une carrière artistique de plus de cinquante ans. Elle s’étale des années 1930 jusqu’à sa disparition tragique, survenue en 1983, en France. Dans tout ce répertoire, on peut distinguer deux facettes. La première, côté littéraire de l’oralité du XIXe siècle. Dda Slimane était le noble héritier de la tradition orale de Si Mohand ou M’hand. D’ailleurs, toute sa composition littéraire est basée sur «asefrou mohendien» (poèmes de Si Mouh ou Mhand), comme le définit Mouloud Mammeri, avec des rimes bien ficelées. Un poète, à qui Slimane Azem n’a pas manqué de rendre hommage dans plusieurs de ses disques, notamment «Kwi kid yerrane, Si Moh Ou M’hand si on pouvait te ressusciter». Son œuvre artistique est une continuité de cette tradition orale des «isefra», à partir de laquelle est sortie une littérature orale.
Toutefois, ses poèmes ont pris d’autres structures, parce qu’il n’est pas resté figé sur le neuvain mais a fait éclater la structure de «asefrou» pour lui donner de longs poèmes, mais toujours dans le même imaginaire et dans la même poétique du XIXe. La deuxième facette que l’on relève est la musique modernisée de l’artiste. D’ailleurs, dans une longue interview, Azem a indiqué qu’il a essayé de moderniser la chanson kabyle en sortant de la musique traditionnelle basée sur « el ghita » et « bendayer ». Slimane Azem préférait la guitare, contrairement aux chanteurs qui sont restés fidèles au luth, comme Cherif Kheddam et autres qui avaient une approche orientale, alors que Slimane Azem avait une approche plus moderne. On peut dire que Azem est resté dans la continuité, mais avec une volonté d’apporter une touche nouvelle et moderne avec un grand sens de la liberté de création. Il a, à sa manière, bercé des générations malgré l’ostracisme qu’il a subi en interdisant ses disques à la vente qu’on s’échangeait sous le manteau.

On remarque justement la part de l’influence des textes de Slimane Azem sur des générations qui ne l’ont pas connu, des générations qui compatissent à son sort d’exilé, apprécient ses textes. Quelle explication donnez-vous à cela ?

Je répondrai à cette question par une anecdote. Le maire de Moissac, qui a remarqué une affluence immense chaque été sur la tombe de Slimane Azem, s’est demandé pourquoi des gens venaient en pèlerinage à la tombe de Slimane Azem dans cette ville connue pour un brassage culturel entre Maghrébins et Français de souche. Et comme il est interdit de filmer dans les cimetières, avant d’avoir l’autorisation communale, des milieux de l’extrême droite ont essayé d’influencer le maire en lui parlant du tapage créé dans le cimetière de la ville. Le maire a par la suite, compris qu’il s’agissait d’un grand chanteur honorable, vénéré même par des jeunes qui ne l’avaient jamais connu, et que c’est un étendard marginalisé.
Le fait que Azem n’a pas rejoint son pays et village natal parce que frappé d’interdit et de bannissement exécrables de la part d’une administration figée sur elle-même et qui ne voit le monde que par la lorgnette qu’elle veut, ses compatriotes et autres sympathisants et admirateurs ont vu en lui une victime d’un déni d’identité et liberté d’expression. Slimane Azem est un étendard de la revendication berbère qu’il a défendue de façon expressive et directe, car il avait cette hantise de sauver une mémoire, une culture, un folklore, une littérature marginalisée mais que les gens n’ont connu qu’à partir des années 1980 avec le Printemps berbère. Pour ces raisons, sa mémoire trouve un retentissement favorable et génial de toutes les générations.

Peut-on dire que Slimane Azem était un poète populaire ?

Absolument, on n’a qu’à revisiter son répertoire pour trouver qu’il était par excellence ce poète populaire. Il a fait l’Ecole française sans qu’il n’obtienne un certificat d’étude, il a été bercé par la littérature française et les fables de La Fontaine, ce qui a fait de lui, un fabuliste. Dans son œuvre, on trouve «taqsit lhiwane», inspiré des fables de La Fontaine, mais versé dans le folklore kabyle et algérien. L’autre facette est qu’il y a aussi les fables de l’oralité de certains extraits de « timouchouha » (contes).
Il a également une floraison de proverbes kabyles qui parsème son texte littéraire, avec comme je l’ai dit une continuité de asefrou mohandien. La littérature de Slimane Azem est toujours orale, une continuité d’une mémoire ancestrale qui est médiatisée pour avoir bénéficié de supports modernes, 33 et 45 tours, K7, CD.
Slimane Azem est devenu ainsi cette mémoire qui parle à travers des ondes, des supports qu’on ne connaissait pas, contrairement à une époque qui n’avait de moyen de transmission que l’échange direct entre la communauté villageoise. Sa voix donc nous est parvenue d’outre-mer, alors qu’on avait l’impression qu’il était un habitant du Djurdjura et non un exilé, c’est pour cela qu’il est populaire.
Quelle est la place de la musique populaire et sa transformation historique en Algérie ?
Slimane Azem a gagné, à la différence de plusieurs artistes venus baigner dans l’atmosphère de la Casbah, ce creuset arabo-andalou, Alger en tant que prolétaire des villes. Il a exercé comme agriculteur à Staouéli et, ensuite, il a connu l’exil, sans qu’il n’ait la chance d’avoir des maîtres de la chanson chaâbi. Sa musique n’est pas celle des grands maîtres de la chanson chaâbi, El Anqa, El Anqis ou Amar Zahi, ni celle qu’il a écoutée par la suite. Les fans de Slimane Azem ne pouvaient pas le classer comme le chanteur chaâbi parce qu’il a fait de tout durant sa carrière professionnelle. De la musique traditionnelle dans les achewiq (prélude) avec les instruments traditionnels, la touche arabo-berbère est percevable, comme celle modernisée de l’Occident. Il a interprété une musique plus moderne que les artistes des années 1930 et 1940. Une question, d’ailleurs, lui a été posée sur la musique d’Idir, qui venait de sortir sa chanson célèbre « Avava Inouva », et celle des Abranis, premier groupe de rock kabyle. Slimane Azem a exprimé son contentement de ce qu’ils faisaient et encouragé les artistes à la modernisation, tout en rappelant, qu’il était au début de sa carrière, moderne, par rapport à ceux de sa génération. Slimane Azem, en effet, ne s’est pas contenté de faire de l’achewiq ou de la musique avec la guitare, mais quand il a fait l’hommage à Mohand Ou Mhend, il s’est contenté de ighida et bendayer, pour être dans l’ancrage de ce poète et pouvoir refléter l’âme du XIXe siècle. Au-delà de cet hommage, il a introduit toute sorte d’instruments, il empruntait même des airs venus d’Amérique latine, de samba et de jazz. C’était quelqu’un de très ouvert sur la création de son temps.

On assiste aujourd’hui à l’épanouissement de la chanson kabyle, pensez-vous que c’est une continuité à celle portée par Slimane Azem ?

Pas forcément, on peut distinguer dans la chanson kabyle, comme dans celle dialectale algérienne, des tendances de la chanson engagée à texte comme Matoub Lounès, Lounis Aït Menguellet, dans les années 1970 qui avaient un souci d’apporter un message culturel. Ce genre de chanson est resté gravé dans les mémoires et éveillé les consciences des générations, mais la société doit s’adapter à l’évolution et aux changements. Actuellement, il y a cette chanson de fête, très rythmée, qu’on appelle petite chansonnette de fête.
Malheureusement, la promotion de cette chanson s’est faite au dépend de la chanson engagée. On assiste depuis à ces deux facettes de la chanson kabyle légère d’ambiance de fête, ce qui est recommandé pour se détendre.
Mais fâcheusement, on perd de vue les grands textes, les chansons à texte engagé, qui ont accompagné les gens des années 1980.

Peut-on dire, qu’actuellement, la chanson engagée a peu d’audience ?

La chanson engagée se fait rare, mais les gens peuvent toujours en écouter. Elle a accompagné toutes les luttes des années 1970. Prenons l’exemple de la troupe Debza, ce groupe a disparu pendant des années mais, quand il est revenu, il a retrouvé son public, Aït Menguellet, avec son texte engagé, a toujours son public, Matoub, 20 ans après sa disparition, est l’artiste le plus vendu en Kabylie. Donc, on ne peut dire que les gens n’écoutent pas ou se désintéressent de ce genre de musique. Produire des textes de haute facture a toujours un auditoire, les gens aiment danser et se détendre mais attendent toujours de beaux textes engagés qui portent des messages éducatifs et culturels.

En tant qu’universitaire, pensez-vous que les recherches faites sur l’œuvre de Slimane Azem sont suffisantes ?
Malgré le bannissement qui frappe la mémoire de Slimane Azem, on n’a pas eu de problème après les années 1980 à introduire ses textes dans les universités algériennes. Moi-même, j’ai codirigé, en 2011, une thèse magister intitulée « l’exil et la nostalgie dans l’œuvre de Slimane Azem », un autre mémoire fait à Tizi Ouzou, « l’utilisation du patrimoine dans l’œuvre de Slimane Azem ». Personnellement, en tant qu’enseignant spécialiste de littérature populaire, je donne les textes de Slimane Azem à mes étudiants, qu’on traduit vers l’arabe, pour ensuite les étudier. Nous avons aussi un module intitulé, « la poésie amazighe », en licence de littérature arabe, sans parler des départements de langues et culture amazighe, où ses textes sont largement estimés. Toutefois, je considère qu’en dehors du livre de Youcef Nacib, « Slimane Azem, le poète », paru en 2011, je trouve que Azem n’a pas eu sa part d’hommage. La recherche académique n’a pas proprement rendu hommage tel qu’il le faut à cette grande figure et symbole de la chanson amazighe. J’espère qu’on le fera dans un avenir proche, avec cette génération qui a la hantise de faire la recherche dans les racines pour redécouvrir ses racines et identités. Pour parvenir à ce but, on est contraint de passer par les textes et l’œuvre du chantre de la chanson kabyle du XXe siècle Slimane Azem, et aussi, les poèmes de Moh Ou Mhand, du XIXe siècle pour retracer la poésie kabyle. Chez nous, ce sont les associations civiles qui portent son nom et lui rendent hommage, alors qu’en France, il y a une place publique à Moissac et une autre à Paris, située dans le XIVe, près de la place de Catalogne, au pied de l’église Notre-Dame-du-Travail.

Ne pensez-vous pas qu’il a droit à ce qu’on lui décerne un doctorat honorifique pour la réhabilitation de l’artiste ?

Je ne sais pas, parce que la crédibilité reste un problème qui se pose constamment. Je me demande pourquoi ne pas réaliser un film sur Slimane Azem, certes il y a des petits films-hommages, mais qui ne font pas le poids. Un film qui viendrait tracer l’itinéraire de toute une génération d’artistes en faisant un film sur son parcours, des écorchés vifs dans l’oubli le plus total, comme cheikh Nordine. Sans lui, on n’aurait pas connu le théâtre radiophonique, un génie auquel on devrait rendre hommage aussi. A mon avis, il faut réhabiliter Slimane Azem d’abord, et demander pardon de cette injustice qu’on lui a infligée pendant des années, afin de parler de titres honorifiques. Le combat actuellement est un combat de réhabilitation de l’artiste.
Qu’est ce qui empêche le système en place de le réhabiliter ?
Il y a des zones d’ombre dans les chansons de Slimane Azem, notamment celle intitulée «Ines i leflani (dit à flene), une chanson liée à sa biographie et sa vie tragique. La famille des Azem, notamment son frère Ouali, élu municipal, ensuite nommé président des maires de Kabylie, a adhéré pleinement à l’idéologie de l’Algérie française. Il était dans la vision assimilationniste, donc contre la Révolution, sachant qu’il assumait ses positions malgré qu’il soit traité de « harki ». Slimane, encore tout gosse, était sous l’influence de son aîné Ouali, qui faisait vivre la famille à laquelle il a dicté en quelque sorte la conduite. On peut dire que Slimane était presque forcé d’écrire ce texte et conduit à chanter contre le déclenchement de la Révolution à ses débuts. Mais, par la suite, il s’est rendu compte qu’il ne s’agissait pas de cette voie qu’il voulait emprunter et a changé de position. Il s’est rétracté en chantant « Criquet, sors de mon pays ». Il est absurde qu’on reproche à quelqu’un de changer son avis par rapport à la Révolution. Les Oulémas n’ont changé leur position que tardivement, en 1958. Ferhat Abbas, premier président du GPRA, était assimilationniste mais il avait le droit de changer d’avis sans qu’on ne le conteste, mais à Slimane Azem, on a spolié le droit de changer de position et de voir autrement, alors que l’administration coloniale l’a banni de 1957 jusqu’à 1962. Donc, on doit le réhabiliter et ne pas rester figé sur les données des années 40 et 50, car par la suite, il a chanté la Révolution algérienne « Criquet… », « Idahred w agour » (la lune apparaît), suivie de « L’étoile », tandis que d’autres artistes algériens n’osaient même pas parler de révolution ou d’indépendance.

Pensez-vous que ces chansons peuvent agacer le pouvoir en place, notamment ses titres qui l’ont conduit à l’exil, et qu’il était l’artiste banni du système ?

Les chansons de Slimane Azem n’agacerait pas le pouvoir en place, parce que si l’on revisite le parcours du poète, on peut classer son répertoire de la façon suivante. Un nombre incalculable de chansons sur l’exil et ses affres, une œuvre salvatrice qui rend hommage aux immigrés qui ont subi l’exploitation, l’injustice et la marginalisation en France ou ailleurs en Occident… A titre d’exemple, dans la chanson, « A Mouh a mouh», Slimane chante le prolétaire algérien qui passe sa vie sous terre et ne voit même pas la lumière du jour. Spécialement, sur ce chapitre, le gouvernement algérien doit féliciter le fait qu’il existe des artistes ayant dénoncé l’exploitation et les affres de l’exil. On retrouve ensuite toute une panoplie dans la sagesse ancestrale, « tajadit », où il chante les valeurs morales de la population et de l’islam aussi, dans le fameux sketch avec Hamid, « Encore un verre, Madame ». Il termine sur l’interdiction de l’islam à consommer de l’alcool, ce qui ne poserait pas problème aux teneurs de décisions. Sur un autre registre, il cite ouvertement les anciens rois numides, Massinissa, Jugurta et ce, avant l’éveil de la revendication berbère… Même sur ce registre, on peut dire qu’il n’y a pas de problème, parce que d’autres avant lui, Moufdi Zakaria, dans « l’Iliade de l’Algérie », parlent de Kahina, Takfarinas, sans que cela ne pose problème, car il est toujours le poète de la Révolution algérienne. Ce qui pose problème est sa chanson « Ines i leflani » et l’histoire de la fratrie des Azem accusée de traître. Sauf que sa deuxième interdiction par les autorités algériennes est survenue en 67. Ses chansons étaient diffusées et circulaient normalement pendant les cinq premières années de l’Indépendance. Une interdiction que je qualifie de sournoise, car aucun papier ou décret clair n’a été retrouvé par les chercheurs. Ces derniers ont déniché sur la question que les interdictions venaient de subalternes et non d’un ministre ou du président de la République. Mais, il a été quand même mis sournoisement au placard. Ses chansons ne peuvent pas gêner, au contraire de celles de Matoub Lounès qui peuvent être source de gêne car, lui est allé plus loin de ce qu’a interprété Slimane Azem. Toutefois, ses chansons et disques sont toujours en vente, des livres qui paraissent sur sa biographie et son œuvre. Nous avons aussi le ministère de la Culture qui essaie de récupérer la fondation Matoub-Lounès… s’il y a quelqu’un de rebelle c’est bien Matoub Lounes et non pas Slimane Azem.

Donc, Slimane Azem n’était pas ce chanteur engagé pour l’identité berbère…

Non, je n’ai pas dit ça, mais dans tout le répertoire de Slimane Azem, on ne trouve aucunement quelque chose de subversif qui excuse ou justifie son interdiction.
Et tous les chanteurs engagés, des années 1970, Abranis, Idir, Benmohamed passent à l’antenne et vivent dans le pays et nous avons actuellement, Boujemaa Agraw, Takfarinas, engagés, dont les chansons circulent sans aucun soucis. L’interdiction de Slimane Azem vient de l’histoire familiale des Azem liée à la Révolution et qui ne lui est pas pardonnée.

Uniquement pour l’histoire des Azem…

Exactement, on ne lui pardonne pas son appartenance à la famille assimilationniste des Azem. Artistiquement, la plupart des artistes des années 1930 et 40 étaient assimilationnistes et n’ont rejoint que tardivement la Révolution et qu’on a tous accepté après qu’ils aient chanté pour la Révolution, sauf Slimane Azem qui fait l’exception. Le pouvoir a fait une fixation sur Slimane Azem, qui paye pour des choses qui remontent aux années 1930. Heureusement que les choses d’un point de vue technologique et moderne ont changé. On ne peut pas, par exemple, interdire sur youtube ou google les chansons de Slimane Azem, contrairement aux années 70 où on peut interdire l’entrée d’un disque ou d’une K7. Il est temps de le réhabiliter parce qu’il ne doit pas payer pour l’histoire ou les tendances politiques de sa famille.

Qu’en est-il de sa chanson « Amende-toi, Ahmed», dans laquelle il a sévèrement critiqué Ben Bella ?

Certes, il était connu pour ses critiques politiques acerbes du pouvoir, à peine voilées. Mais cette chanson exactement ne peut pas être lue de cette façon, pour la simple raison que le bannissement officiel de Slimane Azem a commencé en 1967, et Ben Bella a été déchu en 65. Cette chanson parle simplement d’un parent qui parle à son fils, elle ne peut pas être lue d’une façon politique. En Algérie, on essaie tellement de trouver des significations symboliques qu’on a dit peut-être qu’il a chanté « Ahmed » sur Ben Bella, celle du « crapaud » sur Houari Boumediène connu pour ses discours-fleuves. D’ailleurs, on lui a demandé dans une interview à qui il faisait allusion dans ces chansons allégoriques, il n’a pas voulu expliquer. Il a dit : «Laissez-les comme elles sont, que chacun, interprète comme il veut, si je les interprète, je tue mes chansons.» Ce n’est pas son genre de faire des discours directs, rarement, il chante d’une façon directe, comme « Terwi teberwi » (tout est sens dessus dessous) dans laquelle il parle de la situation du pays, en général, et non pas de personnes. Un discours qui ne plaisait pas aux autorités bien qu’il y avait un manque de repère, alors qu’en 1970, l’Etat ne voulait pas de voix discordantes. Slimane Azem qui était un pionnier a payé pour ses chansons à messages frappants.

Qu’est-ce qui fait de lui un symbole de la chanson kabyle ?

Sa création artistique et le bannissement qu’il a subi. Pour rester un symbole en Algérie, il faut être banni par le système et rester dans la marge. Quand on est marginalisé en Algérie, on devient un symbole. Mais quand l’artiste est récupéré et rentre dans les rouages du pouvoir, il devient un artiste quelconque comme les autres, mais Slimane Azem ne peut être comme les autres, parce qu’il est toujours en marge.

C’est ce qui fait de lui cette voix qui résonne jusqu’à aujourd’hui ?

Absolument, Slimane Azem est un symbole de la chanson algérienne. Et il le restera ainsi. La vivacité du symbole est énorme, personne ne pouvait faire le poids devant Slimane Azem et c’est resté ainsi constamment. Et sa voix résonne toujours. Je me souviens lorsque sa mort a été annoncée à la radio, alors que j’étais encore lycéen, aucun élève n’a voulu croire à sa disparition, car en 1981 et 1982, des rumeurs annonçant sa mort avaient circulé qui se sont avérées par la suite être des rumeurs. Mais en 1983, avec la confirmation de sa mort, c’est le deuil et le silence qui régnaient au dortoir… et on pleurait sa disparition et son sort d’exilé.