Reporters : La chambre d’Agriculture en est à la 16e édition de la Fête des agrumes, une performance et une tradition pour la wilaya de Tipasa qui peut se targuer d’avoir franchi un pas de géant puisqu’elle occupe aujourd’hui la troisième place au niveau national.
Hamid Bernaoui : Hé oui ! nous organisons cette fête pour la 16e année consécutive et ce n’est pas peu dire qu’elle a beaucoup de succès puisqu’elle réunit, chaque année, de plus en plus de participants et des visiteurs avec, cette fois, pas moins de 350 invités entre fellahs, chercheurs et représentants de divers secteurs d’activités
Comme chaque fois, en plus de l’exposition des produits des agriculteurs de la wilaya, qui innovent et se distinguent par de très bons rendements, nous avons programmé cinq communications dont celle traitant du problème de drainage. 2 500 ha sont touchés dans la wilaya de Tipasa dont 800 ha de céréales, en particulier, dans la zone dite du lac Haloula Berbessa et Chaiba où les terres subissent de graves dommages à cause de la stagnation des eaux de pluie. Il y a l’asphyxie de la plante, le pourrissement, la difficulté d’accès aux arbres pour la cueillette des fruits, etc. Nous avons aussi abordé d’autres sujets dont celui prévu dans le programme annuel de la CAW.
Concernant la production, la wilaya de Tipasa a connu une nette évolution par rapport à 2014/2015. Je dirai même qu’elle a fait un bond quantitatif très important puisqu’elle est passée de la 6e place, ces dix dernières années, à la 3e venant derrière Blida, qui occupe la première place avec une superficie de 20 000 ha, mais des rendements plus faibles et Mostaganem qui est classée deuxième à l’échelle nationale.
La superficie est passée, de 2014 à ce jour, de 4 300 ha à 5 000 ha, aujourd’hui, et les nouveaux vergers qui sont plantés sur 500 ha utilisent le système intensif qui a permis d’augmenter considérablement les rendements. Ce qui explique que nous sommes passés de 800 000 q par an à 1 300 000 q actuellement. Bien sûr, tous produits confondus, oranges, citrons, clémentines, mandarines et pamplemousses. Le système intensif a été très efficace car il a permis, par exemple, de planter l’équivalent de 3 ha sur un seul hectare avec des rendements similaires sinon meilleurs.
Le facteur climatique a été, aussi, très favorable dans l’amélioration des rendements, puisque les vergers ont reçu la pluie au moment opportun. Mais il reste que l’amélioration des techniques de conduite d’un verger et d’utilisation rationnelle, et au moment voulu, des produits phytosanitaires sont pour beaucoup dans ces bons résultats de la présente campagne agricole.
La Chambre d’agriculture a, aussi, beaucoup aidé dans ce sens grâce au volet formation, n’est-ce pas ? C’est du moins le témoignage de certains fellahs qui ont beaucoup confiance en vous puisqu’ils répondent toujours de plus en plus présent à toutes les activités…
Nous avons remarqué que les agriculteurs maîtrisent vraiment les techniques de tenue d’un verger. Il n’y a qu’à voir cela à travers les séances de formation et de vulgarisation agricoles que nous organisons au niveau de la CAW et souvent sur les terres agricoles ou dans des exploitations pour faire des démonstrations sur site très pratiques. La demande se précise de plus en plus pour ce qui est de la formation à la carte. Il arrive souvent que nous organisions des formations sur des thèmes précis, à la demande du fellah, comme le développement de la filière en matière de commercialisation et d’exportation pour ne citer que les derniers créneaux en demande ou encore en matière d’utilisation des variétés tardives.

Justement cette année, nous avons été agréablement surpris de voir le thème de la diversification des variétés ou ce que vous appelez l’étalement de la production qui était le thème central de la rencontre. Peut-on dire que les fellahs ont pris conscience qu’on peut manger des oranges jusqu’en juillet au moins, pour peu qu’ils se lancent dans l’introduction de nouvelles variétés dites tardives ?
Il faut dire que le point noir de la filière des agrumes, dans la wilaya de Tipasa, est que sur les 5 000 ha d’agrumes, 80% sont dédiés à l’orange et surtout consacrés aux variétés précoces, que sont la Thomson et la Washington qu’on trouve sur les 30% des vieux vergers. Les agriculteurs ne veulent pas prendre de risques car ils maîtrisent bien la culture de ces variétés précoces. Mais sur les 500 nouveaux hectares, les fellahs ont choisi des variétés tardives telles que la sanguine, une variété qui a disparu du marché, de la clémentine sans pépins, de la mandarine. Le citron également qui occupe seulement
400 ha alors que c’est un fruit très demandé et de plus en plus utilisé. Il est présent sur le marché de décembre à la fin mars début avril seulement alors qu’on peut développer des variétés tardives pour couvrir les besoins des ménages. Il faut dire que la wilaya de Tipasa a des potentialités pour développer ces variétés qui seront présentes sur le marché jusqu’à la fin du mois de juillet. Pour l’orange sanguine, par exemple, elle existe en petite quantité et, de plus, elle est utilisée pour la fabrication de jus. Ce qui explique son absence du marché, alors, qu’autrefois, on pouvait la trouver pendant plusieurs mois sur les étals.

Le pamplemousse a aussi disparu des étals alors que ses bienfaits sur la santé sont indéniables ?

Oui, effectivement on trouve rarement le pamplemousse et, d’ailleurs, vous remarquerez qu’il n’existe plus dans les statistiques officielles. Mais je pense qu’avec les nouveaux investisseurs dans le secteur et les partenariats, nous allons nous orienter de plus en plus vers ses variétés en voie de disparition ou tardives qui seront rémunératrices et rentables. Concernant le partenariat, qui consiste en la signature d’une convention entre un agriculteur et un investisseur public ou privé, un bailleur de fonds quelconque, pour développer une culture dans une filière précise, la wilaya de Tipasa a concrétisé à ce jour, 592 contrats de partenariat dans trois filières, c’est-à-dire arboricole, agrumicole (nectarines et abricots) et l’élevage, sans oublier l’installation de pergolas qui se développe à une allure incroyable. Vous allez voir, dans les trois prochaines années, on aura une évolution de la production de la vigne.

Concernant l’étalement de la production avec l’introduction de variétés tardives, allez-vous réussir à convaincre les fellahs ? Car sur les plus de 300 variétés qui existent dans les laboratoires et fermes de démonstration des instituts techniques en Algérie, la production est à peine de 17 variétés…

C’est obligatoire, les fellahs doivent se résoudre à aller vers ces nouvelles variétés, car cela sera bénéfique pour eux et pour le consommateur. Regardez, avec seulement
5 000 ha plantés, nous avons réussi à produire 1 300 000 q cette année. D’ailleurs, le problème de la commercialisation va se poser avec les prix qui vont baisser. Cela n’est pas très rémunérateur pour le fellah qui va vendre son produit à un prix faible qui va plus profiter aux intermédiaires qu’à lui. Demain, la production va encore augmenter et ce sera encore une fois la loi de l’offre et de la demande donc une baisse des prix et des rentrées faibles pour l’agriculteur. Avec les variétés tardives, il pourra assurer la pérennité de son investissement et compenser en offrant des fruits aux industries de transformation avec lesquels il aura signé des conventions à des prix fixes, par exemple, du gagnant-gagnant. Sans compter qu’il faut aller vers la transformation et l’exportation pour développer la filière. Donc il y a de nombreux créneaux à développer tels que les infrastructures de stockage, l’emballage et autres produits pour le conditionnement des fruits.

On dit que le verger est vieux dans la wilaya de Tipasa, qu’en est-il en réalité ?
Nous avons environ 30% de vieux vergers, mais il y a un remplacement et des plantations au fur et à mesure, sans compter que la nouveauté ces dernières années, c’est le recours au système intensif d’exploitation des terres. Le potentiel foncier au niveau de la wilaya est saturé, d’où le recours aux cultures intensives. Ce qui veut dire concrètement qu’il faut produire plus sur la même superficie. Un exemple, autrefois sur 1 ha d’agrumes on trouvait 350 plants au maximum alors, qu’aujourd’hui, on peut aller jusqu’à 1 200 plants. Autrement dit, un hectare en intensif peut produire l’équivalent de 4 ha, ce qui n’est pas négligeable. Le système de l’intensification est aussi important et de plus en plus utilisé, car, comme vous le savez, il y a aussi la maîtrise de la mécanisation, de la fertilisation, de l’irrigation, des systèmes d’économie d’eau, etc.

Lors de cette manifestation,  il a, aussi, été question de dégâts causés par le problème  du drainage qui affecte  2 500 ha de terres agricoles dans la wilaya…

Effectivement, nous avons deux types de problèmes qui se posent en deux endroits différents, à savoir la zone du lac Haloula, qui touche les communes de Sidi Rached, une partie d’Attatba et de Ahmer El Aïn, et celle du Mazafran, qui touche 800 ha situés dans les commune de Koléa, de Chaiba, qui nécessitent une enveloppe financière adéquate et une étude technique pointue. Le réseau de drainage existe, mais il est dans un état déplorable et nécessite, par conséquent, une réhabilitation. Ce problème concerne la direction des services hydrauliques, l’ONID, qui ont été saisis puisque le problème a été posé par la directrice des services agricoles au niveau du Conseil de wilaya.
Les dégâts sont énormes sur les exploitations agricoles. Les inondations provoquent l’asphyxie de l’arbre, la chute des fruits, le développement des maladies cryptogamiques et racinaires. Même la texture du sol est affectée et donc, les effets sont catastrophiques et les terres sont réellement menacées.
Je voudrais aussi dire un dernier mot sur la formation, un point qui a été soulevé et consigné dans les recommandations adoptées à la fin des travaux. Les thèmes sont arrêtés et proposés par les professionnels du secteur, les associations, les conseils interprofessionnels et, quelquefois, par la Chambre d’agriculture, elle-même, qui peut les organiser soit au sein de ses structures soit sur des exploitations agricoles pour mieux cerner les problèmes.
La CAW est un véritable lieu de concertation au service des fellahs, des investisseurs et autres intervenants dans le secteur. D’ailleurs, il faut ajouter, dans ce sens, que nous avons créé à ce jour 13 conseils interprofessionnels dont les dossiers sont au niveau de la DRAG pour avoir l’agrément. Ces CIP sont très importants car ils regroupent l’ensemble des acteurs concernés par l’activité agricole. C’est-à-dire tous les intervenants dans une filière, à savoir le fellah, l’assureur, le banquier, les instituts techniques qui se retrouvent dans cet espace de concertation et de coordination et dont les avis sont précieux pour le secteur.