Le colloque, qui a débuté hier à Tizi Ouzou à l’initiative de l’APW, a permis à des universitaires comme Tassadit Yacine (EHESS-Paris, Collège de France), Zineb Ali Benali (Paris 8), Abdelhafid Hamouche (université de Lille), Walid Lagoun (ENA, Alger) auxquels s’est joint l’islamologue et président de la Fondation de l’Islam de France, Ghaleb Bencheikh, de revisiter la pensée et l’exégèse théologique de l’islamologue Mohamed Arkoun, son engagement en faveur d’une lecture et d’une(re)lecture moderne du Coran sous le prisme des outils modernes des sciences humaines.

Regards croisés sur le parcours de l’homme, qui a été évoqué sur un ton lyrique et plein de ferveur par le fils de l’ex-recteur de la mosquée de Paris, Ghaleb Bencheikh. Dans sa conférence inaugurale, Ghaleb Bencheikh s’est attelé à une présentation d’une rare densité et éloquence de l’homme et de sa pensée. Une contribution livrée comme «un témoignage» sur un homme que «j’ai connu», regrettant, au passage, de «ne pas avoir assez profité de ses connaissances», dira Ghaleb Bencheikh. Il insistera sur le devoir de l’Algérie
«d’honorer ses fils et ses filles qui ont fait sa renommée de par le monde», citant l’exemple de Mohamed Arkoun dont le parcours intellectuel et universitaire a été reconnu par les universités les plus prestigieuses d’Occident. «Arkoun a enseigné à la Sorbonne et dans des universités écossaises. Ce qui est un rare privilège auquel n’ont eu droit que quelques universitaires francophones, comme Reymond Aron, Bergson et Gabriel Marcel». Le président de la Fondation de l’Islam de France y voit une reconnaissance pour l’épaisseur intellectuelle et l’érudition du fils des Aït Yenni. Une dimension qui va de paire avec l’humanisme qui a façonné la pensée de l’homme. En ces temps d’une morosité scabreuse du monde dans lequel nous vivons qui connaît partout des fractures, des blessures et des césures avec le piétinement du droit et de l’écrasement éthique, il est utile de renouer avec l’humanisme incarné par Mohamed Arkoun», appuiera Ghelab Bencheikh, qui a souligné ce qui caractérise la pensée arkounienne. Une pensée «subversive» qui, témoignera l’islamologue parisien, est allée à contre-courant de la pensée théologique dominante héritée de «la tradition religieuse islamique qui est sous-tendue par la civilisation impériale (qui) se retrouve dans les bases du débat, affectée de tous les maux, atteinte d’une véritable sclérose en plaques et qu’il faut qu’elle guérisse». Ainsi, Ghelab Bencheikh parle-t-il de l’engagement intellectuel de Arkoun qui s’est attelé à «subvertir», à déconstruire cette tradition, saluant le courage et les audaces théologiques chez Arkoun qui «n’hésitait pas à descendre dans la fosse aux lions, à affronter les ignares et les hommes incultes». «Ce n’est que justice que d’organiser ce colloque en hommage à Mohamed Arkoun tant l’homme a été marginalisé et incompris par les siens», expliquera Ahmed Tessa, recteur de l’université de Tizi Ouzou, justifiant son propos par le fait que «les vérités de Arkoun ne plaisent pas aux prêcheurs de la haine et de l’ignorance». Rappelant que Arkoun s’est attaqué à un chantier gigantesque, longtemps embrigadé par les gardiens du temple et de l’ordre religieux : la relecture rénovée et éclairée du sacré et de l’islam, débarrassé du dogme et des lectures étriquées du texte coranique. Il y a tant de leçons à retenir de l’œuvre de Arkoun ignorée par calcul ou par mépris», lâchera le recteur de l’UMMTO, qui voit qu’«il est temps d’aller vers lui (Arkoun). Nous n’avons pas pu lui éviter de n’être pas enterré dans la terre de ses ancêtres, essayons d’éviter la mort de son héritage. Reconnaître la pertinence et l’immensité de son œuvre est le premier pas vers cette justice que nous devons lui rendre.» «Arkoun s’est attaché à montrer que l’humanisme n’est pas l’apanage de la seule Europe. Il s’est fait l’investigateur du passé sur lequel il a porté une réflexion philosophique, guidé par son adhésion aux valeurs culturelles et spirituelles de sa religion ancestrale, reçue de sa mère et de son oncle, et le désir de tirer avantage des mouvements de la pensée contemporaine de l’Occident. Pour Arkoun, la revivification et la modernisation de la pensée musulmane et de la pensée arabe passent nécessairement par les sciences de l’homme et de la société très pratiquées en Occident. Il a ouvert un champ d’étude interdisciplinaire», dira, pour sa part, le wali de Tizi Ouzou. Le P/APW de Tizi Ouzou salue, pour sa part, «l’humaniste (qui) a lutté contre les extrémismes, religieux, identitaires intellectuels», le défenseur «du dialogue permanent et passionné entre les religions», rappellera le P/APW, pour qui «la mort de Arkoun est une perte non seulement pour l’Algérie mais pour l’humanité entière». «Mon père était un homme secret qui n’aimait pas se dévoiler.
Il cultivait son mystère comme on cultive son jardin (…) J’ai découvert la densité du message qu’il a légué (…) et de l’homme complexe qu’était mon père, à travers ses œuvres, ses archives et grâce aux autres (les amis de son père, sa mère et ses oncles
paternels)», raconte Sylvie, la fille de Arkoun.