Par Lyes Sakhi et Leila Zaimi

Le rassemblement nocturne, qui a eu lieu avant-hier jeudi vers 21 heures devant le siège de l’Agence de régulation de l’audiovisuel (ARAV), est la première initiative prise par le collectif de professionnels de l’audiovisuel et du cinéma après le décès du producteur Youcef Goucem d’un arrêt cardiaque. Pour les membres de ce collectif, il s’est agi de rendre, avant son inhumation, un hommage au producteur qui a tenté de s’immoler devant le siège du groupe propriétaire de la chaîne Dzaïr TV, pour dénoncer ce que ses proches ont appelé un «abus» et une «violation» de ses droits. Il s’est agi également d’un recueillement à la mémoire d’un confrère et d’un professionnel qui a succombé au lourd préjudice physique que le feu lui a fait subir, la victime ayant été sérieusement touchée à la tête et au bas du corps, selon une source médicale. Par cette manifestation, le collectif a voulu également interpeller l’agence de régulation de l’audiovisuel. Mais pourquoi cette agence, sachant que l’affaire Goucem est à l’origine un litige qui concerne avant tout la victime et son ancien partenaire, le groupe propriétaire de Dzaïr TV ? Pourquoi cette agence, dès lors que la vocation de l’affaire, si elle est motivée par des dossiers réels, c’est d’atterrir entre les mains d’un avocat puis d’un juge ? «Nous ne sollicitons pas l’Arav pour espérer de sa direction qu’elle intervienne dans l’irréparable, car un homme est mort en colère contre un déni de ses droits professionnels», répond Amina Haddad. La productrice et membre du collectif de solidarité insiste sur la «valeur symbolique » de l’initiative d’avoir organisé un sit-in devant le siège de l’Agence en haut de la rue Didouche-Mourad dans le quartier du Sacré-Cœur. Elle explique que la soixantaine de personnes qui se sont rassemblées l’ont fait parce qu’«elles estiment que cette autorité doit prendre les mesures nécessaires afin de réglementer et organiser le travail des chaînes de télévision». «Le collectif, ajoute Amina Haddad, constate que ce travail de régulation n’est pas accompli. Il estime qu’il est temps que l’agence l’accomplisse et travaille à faire cesser les dépassements». «Selon le collectif, insiste la productrice, l’affaire Goucem, au-delà du débat complexe qu’elle permet, surgit comme le révélateur tragique d’une situation qui implique aujourd’hui l’ensemble du secteur audiovisuel. Elle engage en particulier l’Arav, qui est l’autorité légale et morale du secteur, supposée organiser la profession et veiller à ce qu’elle ne dérape pas. L’affaire Goucem n’est pas la seule dans le milieu de l’audiovisuel, aujourd’hui, affirme un autre membre du collectif. «Elle n’est pas la seule», renchérit Amina Haddad qui estime urgent d’« interroger ses chaînes sur le contenu des programmes, leur mode de fonctionnement et leurs sources de paiement et de financement».  «C’est le travail de l’Arav», ajoute-t-elle, après avoir indiqué que «le collectif compte bien interpeller les instances dont la responsabilité est de réguler l’environnement cinématographique et audiovisuel dans le pays comme les ministères de la Communication et de la Culture. Il compte lancer des initiatives y compris en direction du ministère des Finances, car il a un rôle à jouer et à regarder comme les autres acteurs compétents ce qui se passe actuellement dans les chaînes privées».
L’Arav réagit : recadrage et aveu d’impuissance
Dès la tentative d’immolation de feu Youcef Goucem, le collectif de solidarité avait indiqué qu’il allait interpeller l’Arav. A ce moment-là, les responsables de l’Agence de régulation n’avaient pas réagi. Il aura fallu la tenue du sit-in de jeudi et la forte émotion provoquée par la disparition du producteur pour que ces derniers réagissent. En effet, hier, vendredi, un communiqué publié par leurs soins confirme les interrogations de Reporters sur un problème qui, «en vérité, relève des tribunaux» et «perturbe sérieusement les relations entre les contractants et bloque le développement de la production algérienne». Toutefois, il est noté dans ce document «une recrudescence des plaintes de professionnels vis-à-vis de certaines chaînes, concernant l’exécution loyale des contrats avec les créateurs». Il y est également rappelé que «toutes les chaînes de télévision privées sont de droit étranger». Il n’en demeure pas moins que l’Arav, depuis sa mise en service, n’a jamais brillé par une quelconque action ou initiative susceptible de crédibiliser son existence ainsi que les honoraires de ses membres. L’inertie dans laquelle elle baigne trouve son explication dans ce que révélait son président, Zouaoui Benamadi, en juin 2017, dans un entretien au Quotidien d’Oran. Il affirmait que «ce n’est pas l’Arav qui a ouvert ces chaînes. Il n’appartient pas à l’Arav de réagir à quoi que ce soit dans le domaine audiovisuel privé si le cadre adéquat ne lui est pas tracé.» «Il faut savoir qu’il n’y a qu’une seule source de pouvoir qui peut remettre de l’ordre dans ce domaine, c’est l’Exécutif», a-t-il ajouté dans une affirmation qui ressemble presque au contenu du communiqué publié hier. Il y est question, en effet, de «mise à nouveau» du paysage audiovisuel et, donc, d’attente que le pouvoir exécutif se penche sérieusement sur un dossier dont la particularité est de faire de l’Arav un gendarme désarmé. Ses prérogatives, expliquait Zouaoui Benamadi, viennent de la force du cahier des charges qu’elle devrait signer avec les chaînes privées, or celles-ci n’ont de statut officiel que celui de «bureaux» de chaînes étrangères en Algérie. Outre cela, l’Arav souffre de «misère économique et d’installation», selon la formule de  M. Benamadi, patron d’une coquille vide qui n’a ni statut ni  budget. Une vérité qui, trois ans après l’installation de l’agence, semble avoir été oubliée, ses neuf membres, sauf un ou deux,  ayant choisi de se complaire dans le «petit appartement» qui leur sert d’abri en haut de la rue Didouche. Salaires compris.n