La librairie Mauguin, la plus ancienne d’Algérie et du Maghreb, est enfin ouverte au public. Fermée en avril 2008, la librairie, qui existe depuis 110 ans et qui partage les mêmes locaux de l’Iimprimerie Mauguin, au 18, Place du Premier novembre à Blida, a été rouverte, samedi 19 janvier 2019, en présence de l’ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, du vice-président de l’APC de Blida Youcef Rokia et de plusieurs écrivains, artistes, universitaires et éditeursLes présents ont tous rendu hommage à Chantal Lefèvre, disparue en 2015, gérante de l’entreprise Mauguin, qui a tout fait pour relancer les activités de la librairie en 2001 et qui a créé « Les causeries blidéennes », des rencontres littéraires. Ces rencontres seront, selon Souhila Lounissi, administratrice de l’entreprise Mauguin, reprises bientôt. « Nous avons tracé un programme culturel très ambitieux. Nous allons installer des clubs de lecture. En partenariat avec le département littérature de l’université de Blida, nous allons ouvrir nos portes aux étudiants qui souhaitent faire des recherches au niveau de la librairie qui sera ouverte tous les jours de la semaine jusqu’à 18 h. Les rencontres littéraires seront animées le week-end. Nous pensons même à organiser des rencontres nocturnes pas uniquement durant le Ramadhan (qui débute en mai 2019 », annonce Souhila Lounissi. L’ambassadeur de France qualifie, de son côté, d’événement national la réouverture de la librairie et évoque l’Histoire dense de l’imprimerie Mauguin qui, depuis des années et par tradition, travaille avec l’administration algérienne. Elle imprime aussi tous les supports publicitaires de l’Institut Français d’Algérie (IFA). « L’IFA va participer aux activités culturelles de la librairie en invitant des conférenciers et des intervenants pour des débats », annonce-t-il.

«Nous voulons redonner le goût de la lecture aux enfants»
Ezza Bekkat et Afifa Bererhi, universitaires, spécialisées en littérature, ont accompagné pendant des années les activités de la librairie Mauguin et soutenu les actions de Chantal Lefèvre qui a repris l’entreprise familiale en 1993 après avoir décidé de rentrer en Algérie au lendemain de l’assassinat de Mohamed Boudiaf venant d’Espagne où elle a vécu pendant trente ans (elle ne voulait pas retourner en France, son pays d’origine). « Je suis contente que cette réouverture ait pu se faire. A Blida, nous manquons vraiment d’endroits où les étudiants peuvent acheter des livres. La librairie sera un pôle puisque des conférences y sont prévues avec des animations culturelles. Nous attendions ce moment depuis longtemps. Nous allons contribuer aux activités selon nos agendas avec un grand plaisir ne serait-ce que pour honorer la mémoire de Chantal qui nous a tellement donné », confie Ezza Bekkat. Mohamed Chakib est chargé de la gestion de la librairie. Heureux, comme une fleur au printemps, il accueille les invités venus assez nombreux à la cérémonie de réouverture de la librairie avec un large sourire. « Ce ne fut pas facile, mais là, c’est bon, les activités sont lancées. Il va y avoir une vraie vie culturelle à Blida. Il n’y a pas de librairie digne de ce nom dans la ville. Donc, le besoin est bien là. Les étudiants en langue française avaient vraiment besoin de cet espace », dit-il. Il précise que la librairie est classique et généraliste consacrée à la littérature contemporaine et à la littérature jeunesse. « Nous voulons redonner le goût de la lecture aux enfants. Il y aura également des clubs de lecture en arabe, en anglais et français. Nous allons organiser des ventes-dédicaces chaque samedi. Durant la semaine, des activités culturelles seront organisées. Nous voulons que la librairie soit dynamique et vivante et que les lecteurs nous accompagnent dans ce travail », souhaite-t-il. Il compte sur des partenaires, comme les éditions Medias-Plus, Hibr et Barzakh, pour alimenter la librairie en livres. « Nous allons ramener des nouveautés et faire en sorte qu’on soit à jour par rapport à la littérature qui se fait ailleurs », projette Mohamed Chakib.

«Le livre est un produit de première nécessité»
« Etre ici aujourd’hui, provoque en moi une double émotion. D’abord le souvenir de Chantal Lefèvre que j’ai connu et côtoyé. J’ai beaucoup apprécié le travail qu’elle faisait pour les livres. Elle avait eu le courage d’ouvrir la librairie durant les années de terrorisme en Algérie. Durant cette période, j’ai assisté à une rencontre sur un de mes livres. Ensuite, il s’agit d’une librairie. Il est émouvant de constater qu’on continue à croire et à investir dans les lieux du livre et du savoir. Pour moi, le livre est un produit de première nécessité », souligne Maissa Bey. La romancière est venue présenter son dernier roman « Nulle autre voix ». L’universitaire et écrivain Mohamed Sari a fait également le déplacement à Blida pour débattre de son dernier récit, «Aizer, un enfant dans la guerre». Idem pour le journaliste et auteur Mustapha Benfodil pour son dernier roman «Body writing». Les trois livres ont paru aux éditions Barzakh à Alger. «J’exprime ma grande joie avec cette réouverture. Cela intervient au moment ou ailleurs des librairies sont fermées ou transformée en fast-food, en pizzerias ou en boutiques commerciales. Pour moi, c’est un événement. La librairie Mauguin est au centre-ville, accessible à tout le monde. C’est également un patrimoine national à sauvegarder et à promouvoir », plaide Mohamed Sari.
«Mauguin est une marque mythique de culture»
La réouverture d’une librairie n’est, pour Mustapha Benfodil, jamais un fait anodin. « Mauguin est une marque mythique de culture avec une inscription sociale très forte pas uniquement à Blida ou dans la Mitidja mais dans toute l’Algérie. J’ai eu le plaisir de connaître Chantal Lefèvre. J’ai une pensée émue pour elle. J’ai assisté au moins une fois aux fameuses « Causeries bildéennes ». Cette librairie est un espace de socialisation. Ce n’est pas un îlot réservé aux intellectuels ou aux lecteurs uniquement. C’est un lieu de passage-brassage par le livre, par le débat, par l’échange et par la présence des auteurs, des éditeurs, des librairies, des imprimeurs et des lecteurs. Les lecteurs fabriquent également le livre »,souligne-t-il. Il rappelle que l’industrie du livre souffre en Algérie. « Il y a comme un air de conquête. C’est un territoire qu’on a arraché au néant. Je suis un enfant de Boufarik. Blida était pour nous la ville où allait, encore jeunes, pour étudier, acheter des livres ou s’amuser. Il y a donc un lien affectif très fort avec cette ville. D’où ma présence ici avec bonheur », appuie Mustapha Benfodil. Pour Selma Hellal, directrice des éditions Barzakh d’Alger, tout événement organisé après la mort de Chantal Lefèvre est porteur d’émotions et réveille des souvenirs. « Elle nous manque dans son paysage. Mme Lounissi a remarquablement pris le relais. Il y a un tel déficit en librairies au niveau national qu’un lieu semblable tenu par un garçon passionné par les livres est suffisamment rare pour que je le souligne. C’est donc une promesse inouïe et pour les Blidéens en particulier et pour nous, professionnels du livre, en général », déclare-t-elle.
« Il serait souhaitable pour chaque éditeur d’avoir sa propre librairie »
Selon elle, il est important pour un éditeur d’avoir une librairie. « Etant donné la défaillance du système de distribution des livres, il serait souhaitable, voire nécessaire, pour chaque éditeur aujourd’hui en Algérie d’avoir sa propre librairie comme un prolongement mécanique, une vitrine. C’est un lieu où il serait maître du destin de ses livres », souligne-t-elle. « L’Arbre à dires » est la librairie que Barzakh Editions ont ouverte à Alger (à Sidi Yahia). « C’est un privilège pour nous car les livres de Barzakh sont bien représentés », dit-elle. Smail M’hand, directeur des éditions Hibr et libraire à El Biar, à Alger, partage le point de vue de Selma Hellal. « La librairie Mauguin a résisté dans des moments difficiles. Même la réouverture n’a pas été facile. C’est toujours un plus pour Blida. Elle sera quelque part la librairie phare de Blida. Blida, ville de culture, mérite d’avoir un tel espace », confie-t-il. Il rappelle que la librairie Mauguin porte beaucoup d’histoire et de culture et insiste sur la nécessité d’ouvrir d’autres espaces pour la culture au niveau national. Selon Souhila Lounissi, l’entreprise Mauguin se porte bien après une période de flottement qui a suivi le décès de Chantal Lefèvre. « Nous avons réorganisé la ressource humaine avec un rajeunissement. Nous avons introduit un système d’information performant répondant au besoin de la gestion. A partir de cette année, le chiffre d’affaires a augmenté. Il est aujourd’hui à 52 millions de dinars. Il y a eu un bon travail du côté commercial. J’estime que nous remontons la pente. L’imprimerie Mauguin a des clients dans les 48 wilayas. Nous faisons actuellement un travail de marketing pour récupérer nos anciens clients. Nous avons en projet la reprise de l’édition de livres. Les éditions du Tell ont un fonds important », détaille-t-elle. n