«L’un faisait chanter les couleurs, l’autre extorquait aux mots un suc insoupçonné. Bachir Hadj Ali le poète et Khadda le peintre. Chemin d’artistes, chemin d’hommes, chemin de patriotes, chemins de citoyens attachés à leur pays et à la totalité du monde», écrivait le regretté Tahar Djaout au moment de leur disparition («Frères pour l’éternité»). «Ils vont dans la légende / Et la légende ouvre ses bras», écrit pour sa part Malek Haddad, enfant de Constantine qu’il comparait à Tolède. Lui aussi connut son chemin de croix…

Bachir Hadj-Ali nous a légués les impérissables «Chants pour le 11 décembre», (Edition clandestine, 1961; édition augmentée, tirée à part, Paris, La Nouvelle Critique, 1963). Le second, Malek Haddad «Le malheur en danger» (poésie) avec des illustrations d’Issiakhem, (Julliard, 1956 ; réédité chez Bouchène, 1988).

LA CONQUETE DU TEMPS
On notera la proximité inaugurale avec les peintres. Théoricien de la culture algérienne, Bachir Hadj-Ali occupe dans la poésie algérienne une place singulière. Militant progressiste et anti-colonialiste, son œuvre en tant que poète et penseur se place sous le signe d’une reconquête du passé historique pour légitimer le combat pour l’avenir. La réhabilitation de la mémoire est opérée sur deux plans : la langue et la thématique. Au plan de l’écriture, il imbrique le français et l’arabe, parfois même le berbère. Ce procédé n’est pas un simple plaquage, mais un moyen d’évoquer la grande tradition des poètes arabes, tels Ibn Zaydoun, Abou Nawas, Wallada… Ses poèmes restituent l’atmosphère du passé, la conquête au temps de la régence turque en établissant des correspondances avec les scènes de la guerre en cours. Cette plongée dans l’histoire fonctionne comme un révélateur ininterrompu de résistance aux invasions.
Bachir Hadj-Ali remarque dans son essai «Culture nationale et révolution», (La nouvelle Critique, 1963 ) : «Depuis 1830, on observe une liaison permanente entre les valeurs culturelles et la lutte politique, et cette liaison intime, constante, on la découvre dans ce sillon culturel creusé dans notre histoire depuis 1830 par des poètes, des chanteurs anonymes, les «rawis» (les conteurs), sillon culturel lié par mille canaux à un autre sillon, celui de la résistance armée ou politique, fécondé par lui et le fécondant à son tour». Musicologue, le poète s’inspire grandement des formes traditionnelles de la musique arabo-andalouse à laquelle il emprunte ses modes et ses rythmes. La langue est simple et intègre des incantations. Profondément enraciné dans le terroir Bachir Hadj-Ali tend à l’universel en récusant la haine et en réhabilitant la dignité humaine.

LES AMES MORTES
Cette démarche se confirmera dans ses œuvres ultérieures : «Que la joie demeure» (PJ Oswald, 1970) et «Mémoire-clairière» (Editeurs français réunis, 1978). Et ce après avoir connu la torture des mains de ses propres frères : « Je jure sur les âmes mortes après la trahison/Je jure sur le verbe sale des bourreaux bien élevés/Je jure sur le dégoût des lâchetés/petites bourgeoises/Je jure sur l’angoisse démultipliée des épouses/Que nous bannirons la torture/Et que les tortionnaires ne seront pas torturés», (L’Arbitraire).
Dans l’œuvre de Bachir Hadj-Ali «tradition populaire et culture savante se croisent là, tout comme le cantique et le chant profane, dans une mise en question incessante du signe…» (Mireille Djaïder in «Bachir Hadj-Ali : poétique et politique», L’Harmattan, 1992). Il faut relever également que de tous les poètes de la génération de la guerre de libération nationale, Bachir Hadj-Ali avec Jean Sénac -et le peintre Mohammed Khadda – fut des plus attentifs aux expressions poétiques post-indépendance.
Quand Bachir Hadj-Ali traitera du «Mal de vivre et la volonté d’être dans la jeune poésie algérienne d’expression française» (publiée dans la revue «Europe», juillet-août 1976 et par la suite sous forme de plaquette Imprim’Art), il illustrera son étude en s’appuyant sur les textes rassemblés par Jean Sénac dans «Anthologie de la nouvelle poésie algérienne». Dans son étude, Bachir Hadj-Ali relève que l’expression du thème de l’amour «emprunte les moules occidentaux sans rien devoir à ceux de la tradition». Ces jeunes poètes sont à l’écoute du monde moderne, en plein bouleversement à cette époque, particulièrement marquée par la revendication libertaire. Ils se revendiquent «parias» et tournent en dérision les «révolutionnaires habillés en levi’s Strauss (…) lisant France-Soir» (Hamid Nacer-Khodja). Cela ne signifie pas pour autant qu’ils s’éloignent des thèmes sociaux, de la nécessaire réparation des inégalités : «Quelqu’un viendra de très loin/Et réclamera sa part de bonheur/Et vous accusera d’un malheur» (Youcef Sebti). Dans une «Algérie encore sous le coup de (la) révolution qui a donné naissance à une poésie militante et tournée vers le témoignage immédiat», la rupture avec le lyrisme révolutionnaire n’est qu’apparente. Il suffit de recenser les poèmes consacrés au Vietnam, à la Palestine, à Cuba. La démarcation concerne surtout «le nationalisme anachronique», selon la formule de Mostéfa Lacheraf qui remarque qu’une telle poésie n’est pas étrangère au patrimoine algérien dans la mesure où «(…) la colère, la truculence, la révolte, l’ironie, l’inquiétude même où le goût du scandale et l’impiété et la sombre magie des mots sont des traits majeurs, combien familiers à nos cultures populaires». En fait, pour Bachir Hadj-Ali, le compagnonnage le plus étroit fut noué avec le peintre Mohammed Khadda.

GEMELLITE ARTISTIQUE

Au point, qu’à l’instar de la relation entre Kateb Yacine et le peintre Issiakhem, on peut parler de gémellité. Ils sont morts d’ailleurs en 1991 à quelques jours d’intervalle. «L’un faisait chanter les couleurs, l’autre extorquait aux mots un suc insoupçonné. Une amitié qui n’avait rien de mondain les liait : une camaraderie intransigeante, une attention pointilleuse, une affection profonde et inquiète. Mohammed Khadda et Bachir Hadj Ali (…) ont accompli un long chemin ensemble : chemin d’artistes, chemin d’hommes, chemin de patriotes, chemins de citoyens attachés à leur pays et à la totalité du monde», écrivait le regretté Tahar Djaout au moment de leur disparition («Frères pour l’éternité», Algérie-Actualité, 16-22 mai 1991). Il faut ajouter que durant la guerre d’Algérie, il a dirigé avec Sadek Hadjerès dans la clandestinité le PCA. Au lendemain de l’Indépendance, ses prises de position de principe, surtout après le nouveau cours politique pris le 19 Juin1965, lui valurent avec d’autres compagnons la torture et la prison. Bachir Hadj-Ali était un enfant de la Casbah d’Alger dont la modeste famille était originaire d’Azeffoun.
Malek Haddad était né à Constantine qu’il comparait à Tolède. Ses premiers poèmes datent des années 1948-50 et ont été publiés dans les revues Liberté et Progrès. Ils seront repris dans un recueil «Le malheur en danger», (La Nef de Paris, 1956). Ayant longtemps vécu en exil, en France, il est fortement imprégné de la poésie de la Résistance française dont il reconnaît la dette : «Ce vieux monsieur qui travaillait dans son échoppe tardivement, c’était peut-être un cousin de Desnos ou de Paul Eluard. L’histoire ainsi comprise n’est jamais un règlement de comptes».

UNE TUMULTUEUSE AMITIE

Il publia plusieurs romans : «La dernière impression» (1958) ; «Je t’offrirai une gazelle» (1959) ; «L’élève et la leçon» (1960) et «Le quai aux fleurs ne répond plus» (1961), aux éditions Julliard. Ses œuvres romanesques reflètent avec lucidité les déchirements provoqués par la guerre, les tourments de l’engagement et la déchirure entre deux cultures. Sa poésie, en revanche, fut nettement marquée par le sceau de l’engagement «Le malheur en danger» est moins l’expression proclamée de la Révolution algérienne que son retentissement intérieur dans le poète. C’est une effusion de ses sentiments que nous donne à entendre Malek Haddad. L’exil et ses tourments, l’image de la patrie lointaine, de la mère, imprègnent l’ensemble du recueil. Son second recueil, «Ecoute et je t’appelle» (Maspero, 1961) présente une plus grande maîtrise où l’exaltation de la liberté prend toute sa mesure. L’enfance comme l’exil occupent dans l’œuvre de Malek Haddad une place primordiale. Si l’enfance est le lieu enfoui de la pureté perdue, l’exil est lourd de dédoublement : «Chacun de mes poèmes / est écrit par un autre», disait-il. Plus que tout autre, Malek Haddad était déchiré par le problème de la langue. Au lendemain de l’Indépendance, il se réfugie dans un silence qui a toute l’apparence d’un suicide littéraire bien qu’il s’en soit défendu : «Je ne fais pas le procès de la langue française, la seule que je possède ; je ne fais pas l’apologie de la langue arabe que je ne possède pas… Je proclame que ma solitude d’auteur s’accroît en fonction du nombre de mes lecteurs, de ce que j’appellerai mes faux lecteurs… Je ne puis leur offrir qu’un approchant de ma pensée réelle et de leur propre pensée… La langue française est aussi l’exil de mes lecteurs. Le silence n’est pas un suicide… («Confluent» n° 47, 1965). Une longue et tumultueuse amitié le lia à Kateb Yacine, autre «Constantinois». Après avoir mis sa carrière littéraire entre parenthèses, il deviendra un haut fonctionnaire de la culture. Malek Haddad a disparu précocement le 2 juin 1978, laissant derrière lui divers manuscrits non encore publiés. Plus le temps passe et plus sa poésie surprend par l’éclat de sa sincérité et de la maîtrise de cette langue «intruse» dans laquelle, avouait-il, «J’ai toujours écrit pour mériter ma Mère».