L’artiste peintre tunisien Ali Zenaïdi, riche d’une carrière de plus d’une quarantaine d’années dans l’art contemporain et les actions artistiques, aussi bien en Tunisie que dans les autres pays du Maghreb, toujours à l’affût de la découverte du monde qui l’entoure en tant qu’inépuisable source d’inspiration, était présent à Tamanrasset, à l’occasion du Colloque international sur les pratiques sportives traditionnelles et le tourisme culturel durable, qui s’est déroulé du 7 au 12 janvier. Rencontré en marge de cette manifestation, il aborde avec nous son parcours, sa conception de l’art, ainsi que ses projets.

Reporters : Tout d’abord,  qu’est-ce que cela vous fait  d’être aujourd’hui au pays  des Touareg ?
Ali Zenaïdi : D’abord, je voudrais souligner que j’œuvre sans cesse pour découvrir le monde et les sources de création. Pour moi, l’Algérie, le Maroc, l’Afrique, le monde oriental et l’Antiquité restent mes sources d’inspiration. Je voyage beaucoup et mon voyage aujourd’hui à Tamanrasset est une très grande découverte, parce que ça me permet de découvrir les traditions de cette grandiose région qui est un des foyers de la culture humaine. C’est vraiment une grande émotion de découvrir ce peuple touareg qui se nourrit de valeurs morales indiscutables, de l’amour de la liberté, de l’amour de la musique et de la création. Et je tiens à saluer Mme Farida Sellal pour le grand travail qu’elle accomplit au profit de la culture et du patrimoine touareg à travers l’association «Sauver l’Imzad».

Quel est votre parcours artistique ?

Je suis peintre tunisien, qui peint officiellement depuis 1975. Mais, en vérité mes débuts, c’est vraiment depuis l’enfance où j’étais très épris des couleurs de la Medina et encouragé par mes maîtres. Plus tard, j’ai suivi des études en droit et aussi aux Beaux-arts de Tunis. J’ai commencé à exposer très tôt en Tunisie et en Italie. J’ai fait partie de l’Union des artistes tunisiens dès 1976. J’ai aussi été membre fondateur du «groupe 80», un groupe d’artistes contemporains qui a remis en question la démarche de la peinture arabe moderne. Avec ce groupe, qui rassemblait beaucoup d’artistes, on a repensé le grand patrimoine arabo-musulman et berbère en s’inspirant notamment des éléments de l’architecture, de la Medina et des éléments du patrimoine matériel et immatériel. «Le groupe 80» a fait de nombreux travaux, que nous avons exposé un peu partout à travers le monde.
Je voudrais aussi vous parler de ma carrière de professeur. J’ai commencé à enseigner dans les lycées. Puis, j’ai participé à l’élaboration du programme d’éducation artistique en proposant une nouvelle vision dans la pédagogie et les moyens de la transmettre aux élèves. Ceci par les techniques d’animations poly-étoilées et par la découverte de l’espace et de l’environnement. Je faisais souvent des cours en dehors de la classe en visitant les terrasses de la médina et en partageant avec les élèves les éléments de la vie qui nous entourent. Je considère qu’enseigner l’art ce n’est pas s’enfermer entre quatre murs, mais c’est voir de près ce qui nous entoure et établir un lien entre l’art, l’imagination et la psychologie de l’élève. En vérité, on a besoin de plusieurs méthodes pour élaborer une vision créatrice dans le domaine de l’art. En Tunisie, cette élaboration a duré jusqu’en 1993. Après les lycées, j’ai aussi enseigné à l’Institut des beaux-arts de Tunis et à l’Institut de l’animation culturelle et de la jeunesse. Parallèlement, je peignais, je voyageais et j’organisais des conférences et des expositions en Tunisie, au Moyen-Orient, en Europe, en Indonésie et dans plusieurs pays africains. En ce moment, je suis à la retraite, mais pour un artiste il n’y a pas vraiment de retraite. Je peins toujours, je lis surtout beaucoup et en même temps je pense à mes projets d’expositions.

Votre parcours est très marqué par cette passion pour l’art, pourriez-vous nous confier ce que représente la peinture pour vous ?

Pour moi, la peinture est une de mes raisons d’être, c’est comme la famille, comme l’air qu’on respire. La peinture vous permet d’être en symbiose avec votre environnement et d’aimer votre vie et de regarder autrement le monde et aussi de vous ouvrir beaucoup d’horizons. Cela change aussi complètement votre vision de la relation humaine. Créer, peindre, faire de la musique, danser est un grand rempart contre le problème de la crise identitaire et l’extrémisme. Par ailleurs, personnellement, je lutte pour la liberté de pensée. J’estime que la peinture et la culture sont des moyens forts pour permettre à une société de se développer et de s’exprimer en toute liberté.

Et quelles sont vos sources d’inspiration ?

J’ai vécu dans un faubourg de la Medina qui s’appelle «Bab El Jazeera», un quartier qui date du dixième siècle, entouré, du côté sud, par un très grand cimetière très beau, placé sous la protection du marabout Sidi-Bellahcen Chadli et, du côté nord, par le quartier mythique de la ville de Tunis, «Bab Sfiqa» qui fut le foyer de la «tunisianneté», de l’art et des écrivains.
Mon grand-père était poète, j’ai pu vivre dans une ambiance pluriculturelle et aussi pluriethnique, en côtoyant notamment des Italiens, des Libyens, des Espagnols et des Algériens. J’ai aussi découvert, très tôt, la richesse culturelle et les secrets de la peinture. J’observais beaucoup tout ce qui m’entourait et cela m’a permis d’entamer mon expérience artistique très jeune.

Vous qui avez déjà visité l’Algérie, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

Je suis marqué par la richesse de l’Algérie, sa richesse patrimoniale et sa richesse culturelle, de la préhistoire jusqu’à nos jours. D’autre part, le patrimoine architectural algérien n’a rien à envier à l’architecture européenne. On voit des chefs-d’œuvre de l’architecture moderne, entre autres les réalisations de Le Corbusier, qu’on ne voit pas ailleurs dans le monde arabo-musulman. Ce qui m’attire aussi, en Algérie, c’est l’histoire de sa lutte pour son indépendance et la préservation de son identité. C’est un pays qui a failli être déraciné, un pays qui a connu une colonisation dure et longue et qui a failli perdre son identité. Mais, l’Algérie a réussi à se remettre de cela et a réussi à cicatriser ses plaies. J’estime que l’Algérie reste un bastion qui défend l’identité du Maghreb.

Quelle est, selon vous, la place qu’occupe la culture dans nos sociétés respectives, l’Algérie, la Tunisie et le Grand Maghreb ?

Je pense que le Grand Maghreb s’en sort mieux que le Moyen-Orient. Nous avons une identité en commun. Nous sommes des porteurs de gènes culturels qui n’ont pas cessé d’exister depuis la nuit des temps. On parle de Numidie, de Berbérie et des Libyques. Tous ces habitants ont résisté à toutes les tentatives d’acculturation. Notre culture a été élaborée par des Puniques, par des Numides, par des Touareg. Ces peuples qui ont défié l’histoire et le temps et qui restent fiers malgré tout. Par ailleurs, je pense que le fait qu’on soit une aire géographique bilingue est une grande force pour dialoguer avec le monde et apprendre des choses qu’on a pu occulter. Et le fait de parler deux ou trois langues est une occasion pour participer à tout ce qui se passe dans le monde de la création, de la musique, du sport, de la peinture et de l’écriture. Aujourd’hui, les Maghrébins sont partout et dans tous les domaines. Le meilleur exemple est la musique algérienne qui s’est imposée en Occident. Nous avons aussi une jeunesse prête à apporter de grands changements et qui a un attachement à sa terre natale.

Quels sont vos projets ?

Je suis en quête de perpétuels projets, mes projets c’est l’échange culturel, le voyage et aller vers l’autre. Je suis pour le voyage culturel, l’inter-culturalité, les échanges et l’acceptation de la différence.
Parce que c’est cela qui va sauver le monde. Tamanrasset était un de mes projets avec mon ami, le grand peintre Abderezzak Hafiane, qui a des contacts avec l’Imzad depuis quelques années. Et là, je prépare une exposition pour un grand festival du couscous méditerranéen. Sinon je vise des pays que j’ai déjà visités comme la Jordanie, Oman pour faire des expositions.
Et puis, plus tard, j’aimerai taper à la porte de nos voisins africains parce qu’il ne faut pas toujours regarder vers le haut, il faut voir aussi l’horizontal et le Grand Sud. Le Grand Sud a une histoire très profonde, il est le réservoir de l’avenir et assez riche en matières premières et en potentialités humaines à découvrir. Je serai donc un soldat pour rassembler les artistes maghrébins et africains. Il y avait des projets auparavant, mais avec les vicissitudes du temps et les situations politiques qui ne sont pas toujours très heureuses, il y a des projets qui tombent à l’eau. Mais au-delà, je suis décidé d’aller de l’avant que cela soit avec l’aide de l’Etat tunisien, de mon association ou carrément en comptant sur moi-même.