L’Institut français (IF) a organisé, samedi après-midi, une rencontre avec Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et directeur d’enregistrement à l’université de Toulon, autour des résiliences, au siège de l’Institut français à Alger. La rencontre a été animée par José Lenzini, journaliste et directeur de collection aux éditions de l’Aube, dans une salle pleine d’intellectuels et de passionnés de psychologie.Selon Boris Cyrulnik, environ une personne sur deux subit un traumatisme au cours de son existence, qu’il s’agisse d’un inceste, d’un viol, de la perte précoce d’un être cher, d’une maladie grave ou d’une guerre. Raison pour laquelle la présence d’un réseau extérieur de soutien est indispensable, et les soignants ont notamment un rôle prépondérant dans cette reconstruction. Cyrulnik a abordé dans ce contexte la nouvelle organisation qui n’est pas forcément plus forte que l’ancienne, ni plus fragile, juste différente, ainsi que les interactions sociales nécessaires pour se développer. D’après le conférencier, « pour parler de résilience, il faut avoir été mort et ce n’est pas une métaphore ». Il explique ainsi que «les gens qui ont été traumatisés ont été déchirés au fond d’eux-mêmes comme dans un traumatisme physique ». Cela sert d’analogie avec la déchirure psychique. «Les personnes qui ont des traumatismes posent inévitablement les mêmes questions : qu’est-ce qui s’est passé ? Est-ce que je suis vivant ? Est-ce que ça va recommencer ?» a-t-il souligné. Boris Cyrulnik affirme que le mot «résilience» est de plus en plus utilisé dans tous les domaines : écologique, banque, politique, mais « ne nous y trompons pas, il a des significations différentes selon les cas, et la résilience psychologique a sa propre définition ». « Il s’agit de la capacité de surmonter un traumatisme et/ou de continuer à se construire dans un environnement défavorable. Et c’est celui ou celle qui n’était pas là au moment du traumatisme qui est tenu de répondre parce qu’il est resté dans le monde des humains alors que le traumatisé en a été chassé. Boris Cyrulnik explique que, quand on a une pensée fixiste, une représentation de l’autre fixiste, il est catalogué pour sa vie entière, et on dit de lui «il est fou ou il est débile». Ce regard qu’on porte sur le blessé, le déchiré est une contrainte aliénante, puisque, pensant ça, on ne va pas disposer, autour de lui ou autour d’elle, ce qui va lui permettre de réintégrer le monde des humains. «Donc c’est moi qui l’aliène avec mon regard : ‘elle est foutue, avec ce qui lui est arrivé ! Regarde d’où elle vient, elle ne peut pas s’en sortir !’ Ce stéréotype social est aliénant, c’est-à-dire que la pensée collective l’empêche de reprendre son développement», précise le neuropsychiatre. Ainsi, nous entrons aujourd’hui, selon Boris Cyrulnik, dans une nouvelle phase de la résilience. Après avoir été définie comme une qualité, puis comme un processus et enfin comme une force, sa signification est aujourd’hui élargie jusqu’à devenir le paradigme d’une «nouvelle renaissance» centrée sur les pratiques collaboratives et envisagée dans ses composantes à la fois sociales, économiques, psychologiques et même politiques. Cette nouvelle utilisation du mot a deux particularités par rapport aux utilisations précédentes. Tout d’abord, elle met l’accent sur l’organisation collective comme condition des résiliences individuelles. Ensuite, la résilience ne concerne plus la seule phase de reconstruction après un événement traumatique : elle s’articule autour de quatre moments. En premier, se préparer au traumatisme. Par exemple, on sait aujourd’hui que connaître la nature des traumatismes auxquels on peut être confronté est un facteur de résilience, tout comme le fait d’avoir une bonne insertion familiale et sociale. Ensuite, résister au traumatisme et se reconstruire. C’est-à-dire mettre fin à la situation de crise en reconstituant ses capacités, mais aussi en profitant des bouleversements qui sont survenus pour envisager un développement sur d’autres bases. Au final, consolider le rétablissement. En effet, quand la catastrophe est arrivée, et une fois que la crise a été jugulée, les séquelles peuvent rester nombreuses. Il s’agit de séquelles physiques, mais aussi psychologiques. Ainsi, la consolidation du rétablissement est une phase à part entière de la résilience. En même temps, elle rejoint la première et constitue le début d’un nouveau cycle possible. Consolider les acquis du rétablissement est, en effet, une façon de se préparer aux traumatismes ultérieurs possibles. Alors que les applications cliniques du concept de résilience restent limitées, cette extension à des dimensions collectives ouvre de nombreuses perspectives novatrices et prometteuses. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Boris Cyrulnik est neuropsychiatre et directeur d’enregistrement à l’université de Toulon et inventeur du fameux concept de résilience. Il est l’auteur de nombreux ouvrages qui ont tous été d’immenses succès, notamment, «Un merveilleux malheur», «L’existence des vilains petits canards» et «Parler d’amour au bord du groupe».