C’est une belle histoire. Celle d’un garçon de Constantine nommé Rac, ébloui, sa vie a basculé quand il a vu deux grandes œuvres d’art. Un adolescent qui se méfie des sombres folies de son père et qui est un peu gêné par son poids. Mais, plus tard, quand il sera grand et architecte, Rac deviendra mince et il ira à Alger au très beau Musée des beaux-arts, fondé en 1930, qui renferme 8 000 œuvres, et dont un ancien directeur, Jean de Maisonseul, a obligé Malraux à rendre toutes les œuvres volées à l’Algérie. Et c’est là, dominant l’immense Jardin d’Essai, que Rac est entré dans la grande salle où sont exposées les œuvres d’Albert Marquet (M. Albert, dans le roman) pour fondre aussitôt en larmes d’émotion.

 

Une superbe histoire racontée par Rachid Boudjedra dans un style époustouflant. Un roman aussi fort et aussi surprenant que ses précédents livres. L’auteur nous ramène d’abord à l’histoire de l’Algérie. A Constantine, dans les années 1950, c’était la situation poignante de la communauté juive en proie aux purges fascistes. C’était aussi le début de la guerre d’indépendance et le souvenir hallucinant des massacres infâmes de Sétif, Guelma, Kherrata. En même temps, une chose dans ce roman triomphe de la haine et de la violence coloniales, c’est la passion de l’art. Rac avait vu deux grandes œuvres dans le bureau de son oncle Ismaïl. Deux grands artistes, Al Wasiti et Marquet, côte à côte, et Rac sort de là envoûté, abasourdi. Là, Rachid Boudjedra ouvre dans son roman une page magnifique sur la peinture arabe au Moyen âge. Au XIIe siècle, l’art arabe, la poésie, la littérature étaient extrêmement florissants. A Baghdad surtout, c’était l’apogée. Quel bel hommage à Baghdad (Madinat Essalam) à ses écrivains et artistes. Epoque grandiose de la culture arabo-musulmane, fine, savante.
Yahia Ibn Mahmoud Al Wasiti, de Wasit, nom de la ville au sud de l’Irak dont il est originaire, calligraphe, peintre du XIIe siècle, a illustré dans ses toiles luxuriantes et parfois tragiques, les fameuses Maqâmât d’Al Hariri (1064 – 1122).

Un mélange de réel et de fantastique
Un art fort, beau, lyrique qu’on a parfois comparé aux «Mille et Une Nuits». Les aventures picaresques du héros Abou Zyad offrent un tableau saisissant de la vie et des mœurs de cette époque du Moyen âge. Al Wasiti a peint les bazars, les caravansérails, les palais, les campements du désert. Tous ces aspects de la vie au Moyen âge sont décrits dans les fameuses «Maqamât d’Al-Qasim Al Hariri». Pour Rachid Boudjedra, Al Wasiti est un peintre essentiel, incontournable. Son art constitue une somme, un miracle de l’imagination et du talent. Y compris quand Al Wasiti peint la brutalité de la guerre comme dans sa fameuse toile «La Prise de Gibraltar» qui fascine le héros
C’est aussi le grand peintre Albert Marquet (1875-1947), qui a vécu à Alger 20 ans à partir de 1927, qui fascine le jeune Rac. Magistral impressionniste, ami de Matisse, nous dit Rachid Boudjedra. Une merveilleuse toile d’Albert Marquet est citée tout au long du récit, «La Mosquée» de la place du Gouvernement. Le Musée des beaux-arts d’Alger possède plusieurs peintures de Marquet offertes par l’artiste, «Le Port d’Alger», «La Baie d’Alger», «Place du Gouvernement», «Le Port de Bougie», exposées dans cette grande salle que visite le héros les yeux pleins de larmes. A l’inverse de certains peintres «coloniaux», Marquet avait un regard admiratif pour son pays d’adoption. Ses toiles algériennes sont enthousiastes, heureuses, généreuses. Durant toutes ses années algéroises, Marquet était en conflit permanent avec l’occupation coloniale. La fantastique lumière d’Alger l’avait frappé si intensément qu’il écrivait à son ami Henri Matisse : «Alger est une splendeur ! Alger, c’est l’éblouissement !» Et Matisse lui répondait aussitôt : «Je connais toute cette splendeur, vieux frère. L’Afrique du Nord pour moi, c’est le «Ferdaous», l’Eden ; Ah ! Comme tu as eu raison de t’y être installé et de t’y être marié avec une Algérienne… Je vais bientôt débarquer chez toi.» (page 41). Matisse a débarqué à Alger, il a visité Constantine et Biskra par chemin de fer. Il est allé à Touggourt à dos de chameau. «J’ai été de surprises en surprises, le désert m’a surpris», dira-t-il plus tard. C’est de cette époque que date son très fameux «Nu Bleu de Biskra». Au début, on n’est pas tout à fait sûr de savoir à quoi fait allusion Rachid Boudjedra dans son titre «La Dépossession». Mais sans doute, est-ce la dépossession, la dispersion honteuse de l’héritage d’Albert Marquet. C’est Marcelle, la femme du peintre, qui a donné à l’Etat algérien ses toiles, son atelier et même sa grande maison à Beau-Fraisier, Djenane Sidi Saïd. Mais, «un sale petit bureaucrate» du ministère de la Culture s’est emparé de la maison, l’a démolie et a fait réaliser à la place un immeuble des plus hideux. Le même triste personnage s’est offert une galerie de peinture, à Riad El Feth probablement. Acte de trahison de l’héritage de Marquet : une affaire de spoliation, de détournement, de dépossession. La dépossession, c’est aussi la dépossession de la mère, dans cette scène bouleversante que Rachid Boudjedra rappelle de roman en roman : «A la gare du Khroub, dans la nuit glacée, son visage inondé de larmes, la mère accompagnée de son jeune fils attend le train qui la ramènera dans son village. Son mari l’a abandonnée. Il s’est remarié pour la troisième fois.» Scène muette de la dépossession, superbement écrite encore une fois et qui nous secoue au fond du cœur. Scène magnifique de l’éternelle complicité fils-mère. Cette nuit-là, on l’imagine, Rac, les yeux humectés aussi, tient sa mère par le bras : à cet instant précis, il n’est pas loin de penser que son père est un «fils de pute» !
Rac, quand il ne traîne pas avec son ami Kamel dans les ruelles de Constantine, sur les ponts suspendus du Rhummel, ou peut-être sur la splendide place de La Brèche, haut-lieu de drague et des sorbets au citron, va chez son oncle Ismaïl et chez sa femme Lalla Khadija. Il soigne ses amours avec une fille de colon. Il cherche toujours à éviter le père machiavélique, qui lit Ibn Arâbi et écrit des poèmes érotiques sur son lit de noces, qui magouille sans cesse pour ruiner ses rivaux en affaires d’import-export. Pas étonnant alors que Rac préfère l’oncle Ismaïl, ses tableaux de maîtres, et surtout la belle Khadija qu’il aime comme sa mère. Mais qui aime qui au fond dans ce roman ? Si l’auteur (ou Rac) se méfie comme de la peste de certains artistes et écrivains (ici, il donne les noms de Delacroix, Dinet, Gide), il serait prêt à donner une franche accolade à Faulkner et Proust s’ils étaient encore vivants, des auteurs qu’il fréquente avec passion, tout comme Joyce et Céline, au sortir de l’université. Il faut en prendre son parti. Le talent est là. Avec le génie du verbe et le tourbillon des mots comme toujours dans les romans de Rachid Boudjedra. Personne n’a oublié l’incommensurable choc de «La Répudiation». On peut encore juger sur pièce dans les 200 pages de «La Dépossession». Un auteur qui fait l’éloge de deux grands peintres ne peut qu’être bon.
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«La Dépossession», roman de Rachid Boudjedra, 201 pages, Editions Frantz-Fanon, Tizi Ouzou, 700 D