L’artiste peintre Noureddine Chegrane, riche d’une expérience d’une cinquantaine d’années, surprend encore une fois par une série de nouvelles œuvres intitulée «Feeling » exposée à la fondation Asselah jusqu’au 22 janvier prochain. Dans cet entretien, il nous parle de sa démarche artistique, mais également de la condition de l’artiste et de sa vision du «marché de l’art» en Algérie.

Reporters : Tout d’abord, beaucoup de choses ont été écrites sur votre démarche artistique, notamment à propos du signe et de l’influence d’Issiakhem. Pourriez-vous nous dire avec vos mots qu’est-ce que la touche Chegrane ?
Noureddine Chegrane : En un mot, la touche Chegrane, c’est l’expression, c’est le ressenti, les émotions, le signe, le symbole et la musicalité. Tout est signe dans la vie, un signe à partir du moment où vous lui donnez un sens, il devient symbole. La femme est aussi omniprésente dans mes œuvres, même si aujourd’hui elle est surtout présente à travers les symboles et l’écriture. Mon travail est en perpétuelle mutation et en ce moment, j’explore de plus en plus de styles comme l’abstrait ou le surréalisme. Ce que je veux dégager de mes peintures c’est beaucoup de chaleur, de la joie, de la sérénité et surtout de la musicalité. C’est ma vision des choses et j’ai un public qui apprécie cela. Mais cela n’empêche pas qu’il existe aussi un public qui préfère des artistes qui optent pour des peintures qui dérangent et choisissent une démarche plus réaliste pour des actes de contestation. Mais, personnellement, je préfère convier le public à rêver et à partager des émotions de joie car en ce moment, on a vraiment besoin de cela. Dans mon travail, je suis aussi en perpétuelle évolution, j’essaye à chaque fois d’être Algérien, Maghrébin, Africain et aussi universel, car à travers l’art, on essaye d’être aussi universel. Moi, je n’invente rien, car finalement, ce sont des choses qui existent, nous sommes imprégnés par tout ce que nous lisons, discutons, regardons et échangeons avec les autres. C’est cela qui forge la personnalité de l’artiste. Mais, vous pouvez évoluer du figuratif vers l’abstrait, pour revenir à la simplicité.

Quid l’influence d’Issiakhem dans vos œuvres ?

Certes, je reconnais que j’ai beaucoup été influencé par Issiakhem, mais les bons observateurs me disent souvent qu’on sent cette influence, mais vous n’avez pas la tristesse et le drame d’Issiakhem. Chez mes personnages, on sent qu’ils ont une certaine gaieté. Je citerais Verlaine, en disant que l’art c’est être soi-même, ceci pour dire qu’on peut être inspiré par un artiste, mais le plus important c’est d’être soi-même. On ne peut jamais prendre une œuvre d’un autre et se l’approprier. On peut être soi-même tout en étant influencé par un artiste ou être regroupé dans une tendance ou une influence.

Justement, on associe souvent votre nom à l’école d’« Aouchem »…

Tout d’abord, je ne pense pas qu’on puisse parler d’une école d’Aouchem, tout au plus, on peut parler d’un courant, car pour parler d’une école, c’est tout un processus et certains critères. Mais, j’ai quelque chose à dire à propos de l’école Aouchem. J’ai toujours reproché à l’Ecole des beaux-arts de ne pas avoir au moins un cours en sémiologie graphique ou une formation en art authentique. On a tous les éléments pour cela, on peut enseigner des poteries de Maatkas à l’art des tatouages et l’art rupestre. On a toute une symbolique du signe que l’on peut développer et enseigner en tant qu’art authentique et créer ainsi une véritable Ecole qui se serait distinguée par son authenticité par rapport aux autres pays. C’est cette authenticité qui doit distinguer l’art algérien qui est importante. Quand un artiste algérien se déplace, s’il n’a pas quelque chose de son pays qui le distingue de l’autre, s’il n’apporte rien, cela n’a aucun sens. Et je fais allusion notamment à l’abstrait. Même si personnellement je fais de l’abstrait, la question est qu’est-ce que l’on peut ramener d’authentique à l’abstrait ? Si on fait la même chose que les étrangers, cela n’a pas de sens, c’est comme si vous apportez de l’eau au pays des sourciers. Il faut savoir que les étrangers sont friands de cela, du capital du savoir et de la mémoire. Alors qu’eux s’approprient notre propre capital mémoriel, hélas, chez nous, tout disparaît et est éparpillé. Les valeurs sont éparpillées et même les artistes. Il y a une pépinière d’artistes qui sont éparpillés et ne sont pas valorisés. Certes, c’est une question de moyens, mais c’est aussi une question de valorisation des artistes à travers notamment l’acquisition et l’achat des œuvres.

A propos de l’achat des œuvres, récemment, le ministère de la Culture a organisé une grande manifestation autour du marché de l’art, quel est votre avis sur cette initiative ?

Le défaut de l’Algérie, en général, et surtout le politique, -car c’est le politique qui domine le culturel- c’est que l’on s’inscrit toujours dans des actions conjoncturelles à l’image de cette manifestation du marché de l’art. Personnellement, j’ai refusé de participer à cet événement, même si l’idée était intéressante. Mais on ne crée pas un marché de l’art comme on crée un marché de légumes. Cependant, l’avantage qu’il y a eu à travers cet évènement, c’est qu’il a réussi à rassembler beaucoup d’artistes et donner de la visibilité aux artistes peintres de l’intérieur de pays qui ont beaucoup de talent. Mais dans les faits, ce n’est que de la poudre aux yeux et une question de gros sous pour certaines personnes. On parle du marché de l’art, mais où sont les collectionneurs et les acheteurs ? Il y a pleins d’expositions, mais il n’y a pas d’acheteurs et il n’y a pas de circuit. Pour construire un marché de l’art, il faut avoir des anneaux solides, pour une chaîne à l’engrenage bien huilé. On n’a pas de véritables critiques, ni d’analystes. Nous n’avons pas non plus une échelle de valeurs et encore moins des ventes aux enchères d’œuvres artistiques. Il faut être réaliste, pour faire un marché de l’art il faut d’abord construire ses fondements. On aime à se comparer à l’étranger. Quand j’ai entendu un marché de l’art international, je me suis dit : c’est quoi cette bêtise ? D’abord que l’on construise un marché de l’art national, maghrébin, africain, ensuite parler de l’international.

Pourtant il y a des galeries qui existent…

Il faudrait beaucoup plus de galeries dignes de ce nom et que déjà l’Etat et les entreprises achètent des œuvres. Un artiste est un individu comme tout le monde, qui a besoin de vivre. Il y a beaucoup d’artistes qui viennent de l’intérieur et qui n’ont pas d’interlocuteurs, ou à qui on dit : on peut juste vous donner les murs et vous faire une affiche. Une galerie ce n’est pas un simple espace d’expositions, une véritable galerie accompagne l’artiste. Je reconnais qu’il y a aussi de la responsabilité des artistes qui ne cherchent que le gain facile et qui ne sont pas solidaires. A propos d’espaces d’expositions, même les musées que nous avons ne sont pas des musées dignes de ce nom. A l’exemple du Musée d’art contemporain d’Alger (MAMA). On ne transforme pas les anciennes galeries algériennes, en tuant la noblesse du bois pour que cela devienne « un musée d’art contemporain ». La construction d’un musée répond à des normes, sinon c’est juste un espace d’exposition. Je considère qu’un musée qui vit de dons et qui n’achète pas, ce n’est pas un musée. Un musée doit émerveiller le regard avec pleines de collections à découvrir.
Là aussi, il y a des artistes contemporains algériens qui sont considérés comme des artistes faisant partie du patrimoine et qui exposent dans les musées…
Ce sont juste des mots qui n’ont aucun sens. Quand on dit qu’un artiste fait partie du patrimoine, il doit être vraiment pris en considération par l’Etat, ne serait-ce qu’en lui donnant les moyens de créer des œuvres avec une véritable prise en charge, notamment grâce aux subventions et l’achat des œuvres. Vous avez certains artistes qui ont des familles à charge et ont beaucoup de mal à boucler les fins de mois, et ensuite, on dit qu’ils font partie du patrimoine. Cela n’a aucun sens. La majorité des artistes algériens ont toujours été généreux en continuant à travailler malgré leurs conditions difficiles, mais qu’est-ce qu’ils ont en échange pour valoriser l’artiste ? Il faut qu’en Algérie, on prenne conscience que l’art c’est la mémoire d‘une nation et que cela peut être rentable et générer beaucoup d’argent. Dans certains pays, c’est l’art qui est la locomotive économique et cela ne concerne pas seulement le domaine des arts plastiques mais tous les autres secteurs de la culture, à l’instar du secteur du cinéma, où il n’y a pas de gestion ni de formation. Quand on prend une responsabilité, il faut l’assumer et être à la hauteur de sa mission. L’acquisition d’œuvres artistiques doit aujourd’hui susciter l’intérêt de tout le monde et surtout les institutions étatiques et le secteur économique, dont notamment les banques qui doivent considérer cela comme des investissements.

Une des problématiques qui avait justement été posée, lors de cet événement, c’était la facturation des œuvres. En tant qu’artiste, avez-vous rencontré des difficultés pour facturer vos œuvres ?

Justement, à ce sujet, les artistes doivent s’informer, car il est possible de facturer ses œuvres. Par exemple, si un artiste veut vendre une œuvre à une entreprise et à une institution, il est obligé de présenter une facture. Aujourd’hui, il est de son droit, après avoir obtenu la carte d’artiste, de demander une attestation du conseil des arts et des lettres grâce à laquelle il peut obtenir un cachet pour tamponner ses factures. Personnellement, je possède ce cachet et je facture mes œuvres. C’est de cette manière que j’ai vendu des œuvres à des institutions étatiques à l’instar du Musée de l’armée. Il faut aussi que les payements se fassent par chèque ou par virement de compte à compte, que vous justifiez au niveau de la banque pour éviter la fraude fiscale. A un certain moment, l’Unac mettait à la disposition des artistes un compte pour les artistes qui ne possédaient pas de comptes bancaires ou CCP. Il faut savoir qu’une fois que l’œuvre est vendue, aujourd’hui, il faut que l’artiste sache, qu’il doit posséder une carte d’artistes et déclarer ses œuvres à l’ONDA. Quand vous vendez une œuvre, l’artiste est obligé de remettre une attestation d’authenticité. Lorsqu’une œuvre est achetée, elle devient une œuvre commerciale, si l’acheteur la revend dix fois son prix initial, l’artiste n’a aucun droit. Par exemple, si l’artiste l’a vendue à cinquante mille dinars et que l’acheteur réussit à la revendre à cinq cents mille dinars, l’artiste n’a aucune réclamation à faire. Par contre, si cette œuvre achetée est utilisée pour faire des cartes postales, des posters, l’artiste a des droits. Et c’est l’ONDA qui va le défendre. Mais pour cela, il faut que l’artiste déclare ses œuvres à l’ONDA. Il faut que les artistes cherchent l’information car il est important de connaître ses droits et ses devoirs.

Pour revenir à vous, vos œuvres sont considérées parmi les plus cotées en Algérie et même pour certaines inaccessibles. Pourrions-nous avoir une idée du prix de vos œuvres ?

Certes je suis un artiste très respecté et très médiatisé, mais je suis resté très modeste par rapport à certains qui n’ont pas autant d’années dans le domaine. Déjà dans cette exposition, l’œuvre la plus chère, qui est de grand format, est à cent quarante mille dinars. J’ai des œuvres qui coûtent trente mille dinars et certaines œuvres arrivent jusqu’à deux cent mille dinars. Je pense que c’est assez raisonnable. La plupart de mes acheteurs ne sont pas forcément des gens riches mais des personnes de classes moyennes qui ont une certaine éducation culturelle et un sens profond de la valeur d’une œuvre artistique.n