L’acquittement retentissant, mardi, de l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo, accusé de «crimes contre l’humanité» par la Cour pénale internationale (CPI), repose la question du besoin de cet organisme de justice et de son utilité.

L’acquittement de l’ancien président de Côte d’Ivoire pour des crimes présumés commis pendant la crise post-électorale de 2010-2011 semble un véritable coup dur pour la CPI, déjà accusée d’être une justice qui ne focalise que sur les Africains et qui évite soigneusement les criminels de guerre occidentaux et israéliens. Fondée en 2002 avec la noble intention de juger et condamner les pires atrocités commises à travers le monde, la CPI n’a jamais pu atteindre ce niveau de compétence et d’indépendance au-dessus des Etats, même les plus puissants. Les images de l’arrestation humiliante de Laurent Gbagbo le 11 avril 2011 dans sa chambre à coucher par les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (Frci, majoritairement composées d’ex-rebelles des Forces nouvelles), appuyées par l’armée française restent dans les mémoires. Gbagbo avait été arrêté dans sa résidence après une crise post-électorale qui a fait plusieurs milliers de morts. Il avait refusé le résultat de la présidentielle de novembre 2010, qui proclamait la victoire d’Alassane Ouattara soutenu par la France. En novembre 2011, Gbagbo est transféré à la CPI à La Haye. Aujourd’hui ce n’est pas la première fois que des abondons de poursuite sont opérés. En juin 2018, la CPI avait déjà acquitté l’ancien vice-président congolais Jean-Pierre Bemba, condamné en première instance à 18 ans de prison pour des crimes commis par sa milice en Centrafrique entre 2002 et 2003. En 2014, la procureure de la CPI Fatou Bensouda avait abandonné faute de preuves les poursuites contre le président kényan Uhuru Kenyatta, jugé pour «des crimes contre l’humanité».
Pour certains observateurs cette décision des juges devrait pourtant «rassurer la communauté internationale» sur le fait que la CPI agit de manière «indépendante» et applique «rigoureusement» le principe de présomption d’innocence. L’acquittement de Gbagbo laissera indéniablement en suspens de «sérieuses questions sur la capacité de la CPI à cibler et à poursuivre en justice des dirigeants d’Etat». D’où la question sur son utilité. De plus la légitimité de la Cour est menacée dans la sphère politique internationale. Ainsi, le chef d’Etat soudanais Omar Al-Bachir, accusé par la CPI de «génocide et de crimes de guerre» au Darfour y trouvera d’avantage d’arguments pour décrédibiliser cette instance considérée comme une justice politique.
Une justice trop critiquée
Il y a aussi cette incapacité de la CPI à inculper des dirigeants occidentaux accusés de crimes de guerre ? à l’image de George Bush et Tony Blair qui ont provoqué des milliers de morts, dont des enfants, en Irak à cause de l’embargo et des interventions militaires. Les dirigeants israéliens accusés de crime de guerre envers les Palestiniens n’ont jamais été inquiétés par cet organisme, qui préfère regarder ailleurs évitant l’embarras. Même les Etats-Unis, «gendarmes du monde», la regardent avec distance. Le conseiller à la sécurité nationale américain John Bolton a averti, l’année dernière, que son pays arrêterait les juges de la CPI en cas de poursuites contre des militaires américains. L’acquittement de Gbagbo est venu ainsi fragiliser davantage la CPI. Ses procureurs vont faire appel. Dans leur requête, ils affirment qu’il existe des «raisons exceptionnelles» de s’opposer à la libération inconditionnelle de l’ex-chef d’Etat ivoirien, évoquant un «risque concret» que ce dernier disparaisse dans l’éventualité où le procès se poursuivrait. Mais les partisans de Laurent Gbagbo se sont déjà réjouis en Côte d’Ivoire, où désormais tout le monde s’interroge sur son retour et ses conséquences politiques. L’ancienne première dame de Côte d’Ivoire, Simone Gbagbo, a exprimé sa satisfaction : «C’est la joie, c’est une décision que j’attendais depuis le début. Le président Laurent Gbagbo n’est pas coupable de tout ce dont on l’accusait, aujourd’hui la vérité est proclamée par les juges eux-mêmes. Il n’aurait jamais dû être arrêté ni déporté à la CPI.» «Je l’attends ici le plus rapidement possible. Le président du parti est libéré, il revient au pays», a affirmé Mme Gbagbo, elle-même libérée en août 2018 à la faveur d’une amnistie présidentielle, après avoir purgé sept ans de prison dans son pays. Bientôt libre, Laurent Gbagbo devrait négocier son retour. Un retour qui devrait complètement changer la donne, quelques mois après l’éclatement de la coalition au pouvoir.
L’ancien parti de Gbagbo, le Front populaire ivoirien (FPI), aujourd’hui divisé en deux branches rivales, devrait se réunir derrière son chef. «Les conditions sont réunies pour l’unité en vue de la reconquête du pouvoir en 2020», lors de la présidentielle, a déjà affirmé le numéro deux du parti. n