Invité du club des lecteurs de la bibliothèque principale Assia-Djebar de Tipasa, Saïd Bouterfa est venu raconter, à sa manière, le Nouvel an berbère connu sous le nom de Yennayer et en particulier ses rites anciens qui font l’objet de célébrations chaque 12 janvier.

L’invité annoncera d’emblée la couleur en précisant que faire coïncider une date qui rappelle une victoire militaire, en l’occurrence celle du roi chachenaq devenu pharaon, ne colle pas du tout à l’esprit de yennayer qui est plutôt une fête agraire, très ancrée dans la nature, la terre et le passage des saisons qui ponctuaient la vie des populations dans le temps.
Même s’il ne conteste pas la date retenue, officiellement, pour marquer la célébration du nouvel an amazigh, expliquant qu’on puisse choisir cette date juste comme symbole pour débuter l’année, il n’en demeure pas moins que l’auteur s’inscrit en faux contre cette version et semble gêné par le manque de symbolique avec le sens de cette journée et de cette fête célébrée dans tout le bassin méditerranéen. Lors de sa communication devant une salle toute ouïe, l’orateur a essayé de débroussailler et d’expliquer les origines des rites anciens de yennayer qui tournent, en particulier, autour de la gastronomie et des victuailles où, en cette période charnière du solstice d’hiver, les mamans encouragent les enfants à manger à satiété. C’est cette approche de la symbolique qui a intéressé le chercheur qui a commencé sa définition et l’origine de Yennayer par Janus, une divinité de l’antiquité romaine qui est chargée des passages et de l’ouverture des portes des saisons. Ce sont donc des rites agraires, par excellence, de passage d’une saison froide et sombre qu’est l’hiver vers le printemps et le soleil avec une dimension incantatoire très importante. Autrefois durant cette période de l’année, il y avait donc des asfel (du mot fel, présage), des prémisses, qu’on offrait aux gens pour faire fructifier la terre, faire de bons sillons et éloigner les maladies, la famine et les criquets pèlerins qui détruisaient les récoltes car, selon Saïd Bouterfa, il ne faut pas oublier qu’à l’époque la nourriture n’existait pas à profusion comme aujourd’hui où on peut aller au supermarché remplir son caddy. Si l’origine de ces célébrations se perd dans le temps, celle-ci sera formalisée à partir de l’antiquité romaine, c’est pourquoi, dit-il, on trouve dans la tonalité de Janvier Janus dont le diminutif est yanar d’où yennayer. Le conférencier a, par ailleurs, décortiqué les autres rituels tels que le chaulage des maisons, le changement des ustensiles de cuisine, le nettoyage et la purification des pas de porte à l’aide de plantes ramassées dans la forêt environnante, qui sont des superstitions qui ont la symbolique de changer les choses et enlever les ondes négatives de l’année qui s’achève. Le Trez, autre rituel et symbole très présent dans la célébration de la journée où il trône sur toutes les tables et étals, est composé, à l’origine, de 13 céréales et, aujourd’hui, de fruits secs et autres oléagineux, remonte à l’époque romaine. C’est en fait, du temps de l’antiquité, une offrande faite aux nécessiteux d’où des correspondances avec l’organisation des calanques de janvier. Pour Saïd Bouterfa, ce rituel peut être remonté jusqu’au néolithique car c’est le début de l’agriculture avec une forme incantatoire, différente de celle de l’antiquité romaine, et les ancêtres amazighs avaient un autre rituel, car en cette période de décembre à janvier, l’alimentation prend une importance spéciale, il faut manger à satiété pour exorciser la faim en espérant une nouvelle année abondante. En réalité, dans le pourtour méditerranéen on était dans une représentation polythéiste et les sociétés primitives voyaient dans la nature et dans ses forces, le vent, le soleil, le feu, l’eau, tous les moments de la vie, tous les gestes étaient emprunts de cette dimension rituelle, sacrée et incantatoire. Donc, pour lui, Yennayer correspond au mois de janvier latin qui tire son nom de Janus, cette divinité romaine gardienne des portes solsticiennes donnant accès aux cycles des saisons d’hiver et d’été. La succession des saisons scande le rythme de la vie que sont la naissance, la formation, la maturité et le déclin et les rites de yennayer qui sont des rites d’accompagnement. Ces derniers peuvent être ramenés à quatre fonctions principales dont la première est d’écarter la famine, puis de présager d’une bonne année agricole, de consacrer le changement de cycle et enfin d’accueillir sur la terre les forces invisibles représentées lors des processions carnavalesques par des personnages masqués.
Entre légende, croyances et présages
Lors de ces cérémonies de célébration, on faisait donc des offrandes pour s’attirer la grâce et les bons présages pour une bonne année agricole. Yennayer la fête célébrant le passage au Nouvel an par les Imazighen, correspond au 12 janvier du calendrier grégorien, devenu universel. A l’instar d’autres civilisations dans le monde (méditerranéenne, russe, chinoise, irlandaise, arabe) les Imazighen avaient leur propre calendrier ancien, basé à la fois sur les changements de saisons et les différents cycles de la végétation. yennayer est donc une porte, «tabburt useggwass», qui s’ouvre sur la nouvelle année et sa célébration s’explique par l’importance accordée aux rites et aux superstitions de l’époque dont certains subsistent encore de nos jours. Le conférencier expliquera que la période en question retient particulièrement l’attention car la saison correspond à l’approche de la rupture des provisions gardées pour l’hiver. Il convient donc de renouveler ses forces spirituelles en faisant appel aux rites qui doivent symboliser la richesse. On obéit également aux lois rituelles, telles que le sacrifice d’un animal (Asfel) au seuil de l’année, comme on le fait encore de nos jours sur les fondations d’une nouvelle bâtisse. Le rituel Asfel symbolise l’expulsion des forces et des esprits maléfiques pour faire place aux esprits bénéfiques qui vont nous soutenir l’année durant. Cette notion d’abondance souhaitée et préparée pour conjurer le sort se retrouve dans le repas de yennayer qui diffère d’une région à une autre et constitue un moment important pour les familles.
L’après-midi instructive et festive s’est achevée par une gâada traditionnelle avec une célébration des papilles gustatives durant laquelle les Sfendj, Mhadjeb, Mbardja, Kersa et autres gâteries culinaires, dont le fameux Trez, se sont disputés les faveurs des invités et du personnel de la bibliothèque, qui s’est donné beaucoup de peine et de plaisir pour célébrer cette fête nationale.

 

Saïd Boutarfa : Né à Paris en 1953, est auteur, chercheur et photographe après avoir été animateur à la Radio Chaine III. Il est diplômé en conservation et restauration de manuscrits. Il a présenté plusieurs expositions de photographies et publié de nombreux ouvrages, dont «Ahellil ou les louanges du Gourara» publié en 2006 aux éditions Colorset, «Les Manuscrits du Touat», 2005 Broché, «Colonisation de l’Algérie et le symbolisme colonial aux origines de la discorde» en 2015 , «L’émir Abdelkader pouvoir temporel et autorité spirituelle» aux éditions Kalima, «Manuscrits algériens et conservation préventive», «désactivation de la polysémie de la langue arabe et le coran» en 2018, «Ammi Kaci ou la mémoire de Kaci Tizi Ouzou» 2004, «Nous sommes Charlie ou le triomphe de l’imaginaire collectif» Broché 2016 pour ne citer que ceux-là.