Anis Djaad n’a visiblement pas été influencé par le cinéma algérien et, partant, par les cinéastes algériens. Pas un plan, pas une séquence et encore moins un sujet déjà traité dans la filmographie algérienne. C’est à peine si nous pensons à «L’Homme qui regardait les fenêtres», de Merzak Allouache, réalisé en 1986, dans la manière dont le récit est mené. Mais la ressemblance se limite à cela. Par contre, nous pensons particulièrement au cinéaste autrichien Michael Haneke…

Anis Djaad a commencé sa carrière en tant qu’assistant stagiaire dans le film «França ya França», de Djamel Belloud, en 2003. Depuis, il ne rêve et ne vit que pour le cinéma qu’il a découvert jeune dans les cinémas de Bab El Oued. Son aventure avec le cinéma s’est malheureusement arrêtée avec la dissolution de l’Entreprise publique de production audiovisuelle (Enpa) mais le désir y est gardé secrètement. Il bifurque vers le journalisme en tant que reporter et il écrit en images. Il découvre l’Algérie profonde et les histoires des hommes dans leur errance. Anis Djaad s’est avéré un talentueux journaliste et, après quelques années d’exercice, il a alimenté une chronique de politique internationale dont quelques-unes ont été reprises par le presse internationale.
Quelques années après, il écrit le scénario de «L’odeur du violon» et bénéficie d’une résidence d’écriture. La voie est tracée pour d’autres scénarii, mais Djaad adapte le scénario «L’Odeur du violon» en roman. Il ne s’arrête pas en si bon chemin, écrivant des scénarii et un autre roman.
En 2011, il est l’auteur du scénario «Le Hublot» et il obtient le Premier prix au concours qu’avaient organisé les Rencontres cinématographiques d’Alger. Anis Djaad cherche un producteur et soumet son projet filmique, un court-métrage fiction d’une vingtaine de minutes, au ministère de la Culture pour l’obtention de l’aide publique à la production.
Anis Djaad quitte la presse écrite pour le cinéma en 2012, année de la production de son premier film «Le hublot.

HISTOIRE DE JEUNES

Un plan large ouvre le film «Le Hublot». On y voit deux jeunes adossés à un mur. Ils sont hittistes et ont du temps à perdre vu qu’ils sont sans boulot. Les journées sont longues et il n’y a qu’un bon joint qui peut leur faire passer le temps.
En un plan, le réalisateur installe sa thématique. Les deux jeunes accèdent à la terrasse de l’immeuble où ils habitent et là, tranquillement, ils peuvent fumer en regardant la mer, leur seule évasion.
«Qu’aurions-nous fait sans cette vue sur la mer ?», dit un des protagonistes. «On se serait jeté dans le vide», lui répond désabusé l’autre, son ami d’infortune.
Anis Djaad travaille au moyen de plans larges. Dans un troisième plan, un des jeunes se retrouve avec son père dans la cuisine. Il demande sa part d’un plat de pâtes et le père lui dit méchamment que quand on se lève à midi on ne cherche pas à manger à midi trente. En quelques répliques, le réalisateur annonce le premier conflit de son film. Il y a peu de dialogues dans le cinéma de Anis Djaad, mais beaucoup de regards expressifs et de silences qui en disent long. Il n’y a pas de femme dans «Le hublot», sinon elle est présente par le biais d’Internet et dans le rêve d’un des deux jeunes. C’est, en somme, le regard du cinéaste sur la société algérienne où la femme est absente de l’espace public. La femme est sublimée et elle est respectée. Les deux personnages principaux du film en parlent avec respect, surtout quand il s’agit d’une hypothétique fiancée ou de la maman. Les jours s’égrènent péniblement en rêves et réalité amère, sans perspective. Le pays se construit et les travaux d’un nouvel immeuble sont venus obstruer l’unique vue sur la mer des deux jeunes. Le cauchemar s’installe et l’un d’eux n’en peut plus, il se jette dans le vide. Son ami le pleure. La fin du film reste ouverte même si d’emblée, elle se veut dramatique.
«Le Hublot» est une chronique d’une mort annoncée. Le cinéaste Anis Djaad place la première pierre de son œuvre naissante. Il veut scruter l’insoutenable exil intérieur, l’incommunicabilité et les rêves brisés. Comment vivre sa jeunesse dans un pays où les espaces d’expression sont absents ? Comment peut-on évoluer normalement sans un travail et sans voyage, sans expérience de la vie ? Djaad n’y répond pas, mais ouvre une brèche pour un débat autour des jeunes d’une manière sobre et efficace. Son cinéma est sans artifices, direct presque illustratif. Le cinéaste passe à une étape supérieure dans son art de raconter la vie, une tranche de vie, celle d’un potentiel retraité dans «Passage à niveau», qu’il réalisera en 2014 et avec lequel il obtiendra beaucoup de prix dans des festivals internationaux.

LE TEMPS QUI PASSE

Avec la même rigueur artistique et presque la même thématique, celle de l’exil intérieur, Anis Djaad plante son décor dans l’univers des cheminots pour nous conter l’histoire d’un gardien de passage à niveau. Le cinéaste connaît parfaitement le monde des cheminots grâce à ses oncles maternels. Il les a côtoyés et a voyagé en train.
Le réalisateur Anis Djaad n’a visiblement pas été influencé par le cinéma algérien et, partant, par les cinéastes algériens. Pas un plan, pas une séquence et encore moins un sujet déjà traité dans la filmographie [MD1] algérienne. C’est à peine si nous pensons à «L’Homme qui regardait les fenêtres» de Merzak Allouache, réalisé en 1986, dans la manière dont le récit est mené. Mais la ressemblance se limite à cela.
Par contre, nous pensons au cinéaste autrichien Michael Haneke, notamment à son film «Amour», avec un excellent Jean-Louis Trintignant. Nous retrouvons dans «Passage à niveau» cet intérêt particulier pour le détail et le rythme imposé au récit tout comme nous subissons avec une émotion certaine la déchéance physique et psychologique du personnage principal, incarné par Rachid Benallal, troublant de crédibilité.
Dans «Le Passage à niveau», Anis Djaad se livre à une exploration de l’homme dans ses limites de résistance aux aléas de la vie. Son personnage limite ses mouvements et ses efforts. Il marche à peine et juste quand il le faut. Lorsqu’il doit fermer le passage à niveau, une lampe à la main la nuit, où en mettant sa tenue réglementaire, le jour, avec un chapeau même quand il vente. Dans sa chambre, il peine à mettre ses chaussons et, dans un geste machinal, il prépare sa tasse de café et allume sa cigarette. Il n’a rien à faire qu’à attendre le signal qu’il reçoit à partir du téléphone pour qu’il ferme ou ouvre les barrières du passage à niveau. Anis Djaad filme en filigrane cette solitude, la détaille et lui donne un sens. Elle ronge l’homme, qui s’est habitué à vivre avec. Aussi, le jour où il reçoit sa notification de retraite, il est perdu. Il rejoint son compagnon, un homme qui ne vit pas loin des rails et qui passe son temps à boire et à fumer, un sans-abri et sans-boulot. Chacun vit dans son monde, dans son exil intérieur.
Avec un superbe travelling arrière, le réalisateur de «Passage à niveau» met fin à sa trame. La caméra dans son mouvement montre les deux personnages du film à l’intérieur d’un tunnel. Pas besoin de paroles, seule la musique accompagne cet effet magique du cinéma.

VOYAGE SANS FIN

Dans son dernier opus de sa trilogie sur l’exil intérieur, Anis Djaad convoque l’exil, le vrai, effectué par une famille algérienne voilà vingt ans et celui vécu intérieurement par les membres de la famille. Il y a Keltoum, seule à travailler dans un centre hospitalier, le mari, le fils et sa femme et la sœur de Keltoum, alitée et en convalescence dans un hôpital. Le décor est planté avec le même rythme narratif et des plans larges, presque des plans séquences pour raconter l’histoire de la dernière volonté de la sœur de Keltoum : aller se recueillir sur la tombe de sa mère en Algérie.
La mise en scène de Djaad est toujours aussi sobre. Ses plans sont minutieusement préparés et ils défilent selon le rythme choisi par le réalisateur. Un rythme lent qui agresse et qui reflète toute la peine vécue par les protagonistes de «Voyage de Keltoum». Seule Keltoum est dans l’action, les autres subissent les événements qui leur arrivent.
Ils sont présents-absents, comme déconnectés d’une réalité qu’ils n’ont pas souhaitée. Ils feront le reproche à Keltoum : «C’est à cause de toi que nous sommes-là, que nous vivons cette situation.» La caméra capte, dans un plan serré, le visage de Keltoum, toute sa peine y est reflétée. Elle réfléchit et se décide à faire le voyage en Algérie et à exaucer le vœu de sa sœur.
Anis Djaad avait écrit «Sans vous», un autre court-métrage sur la thématique de l’exil intérieur. «Sans vous» conte l’histoire d’un vieil émigré qui a construit sa maison au pays après tant d’années d’exil et de privation, dans l’espoir de voir un jour ses enfants venir y passer des vacances, en vain. Pour des raisons personnelles, Anis Djaad n’a pas pu réaliser son film. Actuellement, il est en phase de repérages de son premier long métrage intitulé «Hadjer».