Le docteur vétérinaire Abdelazziz Chadli, pur produit de l’université algérienne, est une personnalité connue dans le monde des pathologies animales. Ayant travaillé pour plusieurs laboratoires nationaux et internationaux en tant que vétérinaire et chirurgien vétérinaire, et après plus de trente ans de bons et loyaux services, M. Chadli

a pensé à se tourner vers le privé, en praticien libéral, où il exerce son talent pour ses propres besoins. Cela n’empêche pas notre vétérinaire de s’impliquer très sérieusement quand la situation sanitaire animale va mal. Pour cela, donc pour les maladies qui ont conduit au décès de plus de
2 000 têtes d’ovins, son avis compte dans la planète vétérinaire. Nous avons voulu aussi qu’il éclaire la lanterne de nos lecteurs.

Reporters : Docteur, la planète ovine et bovine est secouée ces dernières semaines par une ou des maladies que l’on peine à reconnaître du côté officiel. Avez-vous une idée sur ce mal qui touche notre cheptel ?
Abdelaziz Chadli : Malheureusement, je n’ai pas qu’une petite idée, car dans ma tête, tout s’agence et me renvoie vers les avertissements que moi et d’autres confrères avions adressés aux directions de wilayas de l’agriculture. Sans résultats. Quand je lis que les officiels n’ont pas encore identifié la maladie, j’hallucine. Car c’est clair que c’est une fièvre aphteuse ovine. Apparemment, le virus de l’espèce bovine est passé chez l’espèce ovine, du moins au début de la maladie au niveau de l’Est. Au niveau du ministère de l’Agriculture, des prélèvements ont été envoyés à un laboratoire de référence en Angleterre pour une identification du virus qui fait des ravages parmi les ovins. C’est la fièvre aphteuse, il n’y a pas de doute, mais il s’agit maintenant d’identifier le sérotype. Est-ce que c’est le O, le C ? On n’en sait rien pour le moment. Mais, selon mon expérience, les symptômes et les données sur le terrain, apparemment, c’est le A et le O.

D’habitude, et le terrain comme vous dites l’a prouvé, la mortalité n’est pas très élevée chez les ovins et n’est pas fatale chez les bovins. Pourquoi, cette fois-ci, avons-nous enregistré cette mortalité subite et importante ?
C’est une remarque pertinente. Le problème récurrent, c’est qu’il y a une mortalité élevée chez l’agneau. L’adulte peut faire des pneumonies, des aphtes au niveau des muqueuses buccales, mammaires ou caudales, mais il résiste. Pour l’agneau, il y a une mort brutale à cause d’un déficit immunitaire chez le jeune animal, et parce qu’aussi, le virus a une prédilection pour le cœur. D’ailleurs, et selon nos investigations, les éleveurs décrivent l’animal comme bien portant, puis subitement il présente des signes de fatigue et meurt subitement au bout de deux heures maximum. C’est l’arrêt cardiaque, ou plus précisément une myocardite, l’inflammation du muscle du cœur.

Cela doit donner des chiffres effarants concernant la morbidité, puis la mortalité, non ?

Effectivement. La prévalence est importante comme vous le soupçonnez. Sur une centaine de bêtes, nous restons dans l’ovin, vous pouvez trouver une trentaine d’animaux morbides sur une centaine, avec une mortalité d’une vingtaine. Par contre, chez l’agneau, et vu sa fragilité comme nous l’avons fait remarquer, la mortalité peut atteindre 50 à 60 sur l’échantillon de 100. Pire que ça, si cet échantillon se situe dans un foyer infecté, surtout en présence de bovins malades, la mortalité atteindra très vite 100%.

Comment se fait-il que l’on n’ait pas pu voir la venue de cette catastrophe ?

Une maladie ne tombe pas du ciel comme ça. Il y a des signes annonciateurs. Personnellement, j’ai discuté avec l’inspecteur vétérinaire régional le jour de l’Aïd El Kebir passé, où je lui ai signifié que le virus de la fièvre aphteuse est en train de passer du bovin à l’ovin. Je n’ai eu pour toute réponse que « nooon, ça va ». Et je n’ai pas été le seul à avoir remarqué le passage du virus d’un cheptel bovin à un cheptel ovin. Ce laisser-aller, je parle aussi d’inconscience, a eu pour conséquence une décimation du cheptel, essentiellement ovin, qui ne fait que commencer.

Donc c‘est une épidémie. Pouvez-vous nous citer les wilayas affectées ?

La fièvre aphteuse a été localisée surtout à l’Est, bien qu’à l’Ouest, elle est aussi bien présente. A l’Est, les wilayas les plus infectées sont Bouira, Bordj Bou-Arréridj, Sétif, Batna, Oum El Bouaghi, Khenchela, Tébessa et Constantine qui commence à être touchée, des cas ayant été répertoriés dans la commune pastorale de Ouled Rahmoune. A l’Ouest, c’est tout le côté frontalier qui est atteint, Tlemcen, Saïda, Sidi Bel Abbès et Mascara, tout cela pour l’ovin, sachant que les villes côtières sont pour le moment épargnées, on ne signale que quelques cas chez les bovins.
Au niveau du ministère de tutelle, on parle tantôt de fièvre aphteuse, tantôt d’une maladie non identifiée.

A votre avis, qu’en  est-il au juste ?
Il y a effectivement une autre maladie qui fait aussi des ravages à l’Ouest. Je ne sais pas pourquoi on tarde à l’identifier, puisque tout le monde sait que c’est la PPR.

La PPR ?
C’est la peste des petits ruminants, donc les ovins et les caprins. Une maladie animale très contagieuse. Il faut savoir que cette maladie n’a jamais affecté le cheptel algérien. Selon les premières estimations, la contamination provient d’un cheptel infecté qui serait rentré illégalement à partir de nos frontières Ouest. C’est une maladie virale, où la mortalité touche aussi bien le fragile agneau que la brebis, qui vient essentiellement de quelques pays africains de l’Ouest et qui s’est manifestée chez nous après une remontée de la Mauritanie, puis du Maroc.

On parle de faire vacciner un million de têtes dans les jours qui viennent. Techniquement et temporellement est-ce possible ?
Lors d’une réunion jeudi passé, on a parlé de trois millions de têtes de bovins et 28 millions d’ovins déclarées. Le problème est que la fabrication du vaccin prend du temps, beaucoup de temps. Ce n’est pas un produit disponible dans la superette du coin. Et le vaccin dont on parle n’est disponible, après commande, que chez un seul laboratoire dans le monde, un laboratoire anglais. Il faut savoir que pour la petite quantité ramenée pour la vaccination des bovins, nous avons dû attendre six mois. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le virus de la fièvre aphteuse est en train de muter. Des fois, c’est le A, d’autres c’est le B ou le C.

Vacciner un million de têtes en un temps très court, comme annoncé, se révèle donc une mission impossible ?
Oui. Il n’y a pas de disponibilité du vaccin dans les quantités que l’on voudrait en Algérie. C’est sans doute pour ça que, jeudi passé, la décision a été prise de vacciner uniquement le cheptel des foyers infectés. Je n’ai pas adhéré à cette décision puisque cela va engendrer des mécontentements des éleveurs dont le cheptel a été, pour le moment, épargné. Les autorités locales de l’agriculture se sont justifiées du fait que la décision, l’ordre, vient de la tutelle et donc qu’il faut exécuter sans autre forme de procès.

Donc là où il y a maladie, il y a une possible vaccination, et ailleurs, pas du tout…
Oui, c’est à peu près ça. C’est du bricolage, du colmatage de brèche, du replâtrage, bref, de l’amateurisme et c’est une décision qui peut faire plus de dégâts qu’elle n’en réglera. On ne parle plus de prévention. Et le pire dans tout ça, c’est que les vaccinations vont se faire en héli focale.

C’est-à-dire ?

Je vous donne l’exemple d’un foyer de fièvre aphteuse qui se situerait à l’entrée de Ali-Mendjeli, par exemple, à Constantine. En termes d’épidémiologie, il faut faire une vaccination centripète, c’est-à-dire aller trois kilomètres en arrière du foyer et y revenir. Ce sont des recommandations de l’OMS et de l’Organisation internationale des épizooties (OIE) de la santé animale. Nous, on va vacciner uniquement le foyer, mais pas les alentours. C’est la vaccination héli focale. Tout cela, c’est parce qu’il n’y a pas suffisamment de vaccins.

Ne peut-on pas contenir l’épidémie dans des foyers identifiés sans qu’elle ne se répande ?

Pour le moment, la seule solution pour éviter la propagation, et en l’absence de vaccins en quantité suffisante, il faut fermer les marchés à bestiaux. Ceux de Constantine, Oum El Bouaghi, Tébessa, Annaba et bien d’autres ont déjà été fermés. Des mesures d’interdiction de circulation du bétail d’une wilaya à l’autre ont aussi été prises, sauf pour un cheptel, avec une autorisation du vétérinaire, destiné à l’abattoir.

C’est une catastrophe aussi bien sanitaire qu’économique qui s’annonce…
Oui, et si les choses persistent comme ça, le prix des viandes va exploser du fait d’une rareté inévitable ou, au contraire, pendant un temps, les prix vont baisser au maximum, parce que l’abattage devient une nécessité pour éviter les décès. Et ce sont des milliers d’éleveurs qui vont aller à la faillite.

Donc les 2 000 décès de têtes de bétails ne sont qu’un début ?

Malheureusement, oui. Les plus de 2 000 têtes décimées, et non comme annoncé, ne concerne que les ovins. Il n’y a pas eu d’abattage, mais des décès liés à l’épidémie. Même quand la brebis, qui met bas deux fois par an, arrive à le faire, son agneau meurt immédiatement après.
Le bovin est plus résistant. Mais je dois souligner une chose, si les deux maladies, fièvre aphteuse et PPR durent, ensemble, c’est tout le cheptel qui sera décimé. Un véritable chaos, aussi bien pour les ovins et les caprins qui seront complètement anéantis, que pour les bovins où il y aura quand même une petite résistance.

Ces maladies, fièvre aphteuse et PPR, sont-elles transmises à l’homme ?

Non, ce ne sont pas des zoonoses. Mais sur le plan économique, l’homme sera très durement affecté.