Reporters : Le phénomène de la violence dans les stades est récurrent dans notre pays. S’il se manifeste à des degrés divers de gravité, il est présent en permanence. Pourquoi des lieux dédiés au sport et au football, en particulier, sont devenus des espaces d’affrontements aux antipodes du fairplay attendu, selon vous ?

Youcef Hantabli : Le phénomène de violence dans les stades algériens est ancien, en effet. Son moteur principal reste le football, sport roi dans notre pays et prétexte à des affirmations sociales, voire identitaires – l’appartenance au club, à ses codes et ses couleurs, au quartier ou à la ville… qui sont génératrices de compétition et de concurrence qui peuvent être sources d’affrontement surtout quand il n’existe pas de cadre d’organisation à l’extérieur comme à l’intérieur des enceintes où se déroulent les matchs. Ce potentiel de violence est décuplé dans la réalité quand il s’agit de sociétés comme la nôtre où les espaces d’expression au sens général font cruellement défaut. Les jeunes qui fréquentent les stades ne viennent pas uniquement pour supporter un club, ils y vont aussi pour une dépense d’énergie et crier leur mal-être dans une société qui ne s’en rappelle vraiment qu’en cas d’évènements graves à l’exemple de la harga, pour ne citer que ce qui est rendu apparent par l’actualité. Il suffit d’un meneur ou d’un incident pour que les autres suivent et que le débordement se produise.

Vous parlez de l’effet de foule ?

Oui, exactement. Les stades regroupent des milliers de personnes dans des périmètres fermés, voire exigus dans certains cas, où les gradins sont remplis sans respect des normes d’accueil et de sécurité. Dans ces situations, il suffit d’un incident mineur pour que l’étincelle prenne et entraîne le groupe, lequel groupe entraîne un autre dans un contexte où il devient difficile de se contrôler et d’avoir un comportement raisonné. Un jet d’objet d’une galerie à une autre provoque souvent la même réaction dans l’autre galerie et la violence gagne ainsi tout le stade. Pour des jeunes qui ne viennent pas uniquement pour le spectacle et le plaisir du spectacle mais pour voir leur club en découdre avec l’adversaire, qui le plus souvent ne sont pas intégrés professionnellement, qui ont un emploi précaire ou qui sont au chômage, le feu est vite parti, pour utiliser une image familière aux milieux footballistiques.

Vous dites que les stades ne sont pas des lieux de spectacle, comment comprendre cela ?

On vient au stade pour défendre une bannière, les couleurs d’un club, rarement pour la beauté du jeu. Un club qui perd est, pour le groupe qui le soutient et le supporte, une preuve d’échec qu’il refuse en ayant recours à la violence. C’est ce que je veux dire. Cela dit, il n’y a pas que ce paramètre à prendre en compte pour comprendre ce qui se passe lors d’un match de football. Si la violence y perdure, c’est qu’on n’a pas encore compris comment le prévenir. Même si le débordement zéro n’existe pas, en particulier dans des lieux confinés, la plupart de nos stades sont construits depuis longtemps dans des normes d’accueil et de sécurité qui ne sont plus valides aujourd’hui, notamment dans les petites et moyennes villes du pays – il y a urgence d’un débat sur les autres aiguillons de l’effet foule, et ils sont nombreux.

Vous pensez à quoi en particulier ?

Je pense en particulier au fait que dans la plupart des clubs, on s’amuse à encourager les comportements de violences sans penser aux conséquences. Les acteurs du milieu sportif et du football en particulier encouragent la violence en faisant usage de déclarations et de discours belliqueux et qui poussent à l’affrontement. Il suffit de reprendre ce qu’ils disent pour s’apercevoir que beaucoup d’entraîneurs et de responsables de club agissent en chefs de clan qui incitent à l’amplification de la violence dans les enceintes footballistiques et même à l’extérieur. Cela s’est aggravé depuis que l’on sait que l’enjeu dans le football, ce n’est plus le sport uniquement, mais l’argent et beaucoup d’argent parfois. On se retrouve alors devant cette situation inquiétante où le sport, censé être l’incarnation de la compétition saine et de la solidarité, devient un générateur d’insécurité voire de « guerre ».

Quid de la sécurité dans les stades ?

C’est une question à débattre de toute urgence et elle ne concerne pas uniquement les services de police qu’on déploie à l’entrée des stades et au pied des gradins. Il y a, à mon avis, nécessité de prévention en amont et les responsables des clubs doivent être associés dans la diffusion de la culture contre la violence dans les stades. Un dispositif de sécurité faible ou inadéquat – comme dans certaines villes de l’intérieur- est un facteur d’aggravation de la violence, en particulier quand l’enjeu sportif comme les épreuves de Coupe d’Algérie par exemple – est important, voire décisif.

De tous les sports collectifs dans notre pays, le football reste celui qui demeure le plus fermé aux femmes. Est-ce un facteur de violence aussi ?

Je ne suis pas en mesure de répondre correctement à cette question. Le phénomène de violence dans les stades requiert par ailleurs de véritables études de recherche et d’analyse qu’il faut faire pour comprendre les dynamiques en cours durant les matchs de football et, par ricochet, saisir la question de la violence dans notre société. Le stade, après tout, reste un symptôme des dynamiques de violence générées par toutes sortes de contradictions et d’affrontements sociaux qui ont lieu en dehors de cette enceinte et qui éclatent même en milieu scolaire, réputé pendant longtemps pour être à l’abri. Et pour répondre à votre question, il faut se rappeler que le stade est un lieu masculinisé et masculiniste. La culture algérienne ne permet pas encore l’accès des femmes aux stades de football. Même si on a des équipes féminines de football (qu’il faut encourager), les femmes y sont considérées étrangères pour bien des raisons et il sera difficile de lutter contre cette situation sauf s’il y a un réel travail de sensibilisation au respect de la différence, moyen royal de lutte contre la violence.

Le football est-il d’essence violente ?

Non, jamais. Aucun sport n’est violent par nature. C’est l’usage qu’on en fait qui le rend violent. Je profite de cette question pour rappeler qu’on ne peut pas généraliser et dire que tous les supporters sont violents, c’est absolument faux. Il faut travailler pour que les stades ne restent pas, chez nous, des lieux pour les foules, mais pour les spectateurs. Parce qu’un spectateur, même quand il s’énerve ou est agacé, ne fait pas de violence. J’ajoute un point par rapport à cette question. Comme c’est un lieu de défoulement, le stade contribue à réduire aussi le niveau de violence en société. Il fonctionne comme une soupape.

Le stade de football est-il un lieu d’expression politique ?

Oui, bien sûr. Comme tous les endroits de grands rassemblements, et nous en savons quelque chose à ce propos dans nos stades.

* Cet entretien a été réalisé avant les évènements qui se sont produits lors  du match de Coupe d’Algérie opposant  le MC Alger et le Village Moussa dans la région de Jijel