Lakhdar Mansouri est enseignant au département des arts de l’université d’Oran. Il a beaucoup de travaux sur le théâtre algérien, notamment sur les pièces de Abdelkader Alloula. Il est présent au 13e Festival national du théâtre professionnel (FNTP) qui se déroule jusqu’au 31 décembre 2018 au théâtre national Mahieddine-Bachtarzi à Alger (TNA).

Reporters : Le Théâtre algérien peine à renouveler ses thématiques, à explorer de nouvelles idées, à oser s’attaquer à des sujets qui peuvent être tabous. Pourquoi ?
Lakhdar Mansouri : Je préfère parler du théâtre en Algérie. Ce théâtre fait face à ce qui peut ressembler à une crise, en ce sens qu’il ne s’intéresse plus à l’humain. Il ne pense qu’à l’instant. Ce genre d’idées disparaît vite. On ne retrouve plus les dimensions philosophiques dans les pièces de théâtre. En bref, il n’y a pas une pensée. On ne pense pas le théâtre, on le fait, et c’est tout. On évoque le quotidien et on traite les faits divers. Le théâtre est au-dessus de tout cela.
Il n’y a plus de profondeur intellectuelle…
Voilà. Il n’y a pas d’approche intellectuelle. Une approche qui pense l’homme algérien. Cette crise est liée, pour moi, au manque de lecture.

Comment ?

Les metteurs en scène algériens ne lisent pas de romans, ne regardent pas de films, ne s’intéressent pas à la poésie. Aussi, lorsqu’on voit leurs travaux pour le théâtre, on ne perçoit pas la touche de l’intellectuel. Je ne dis pas que tous les hommes du théâtre sont dans cette situation, mais la plupart des pièces produites, depuis au moins 1998, portent les stigmates de cela. Cela dit, Il y a eu quelques mutations. Nous avons vu des travaux de bonne qualité sur le plan du contenu et de la vision. Mais, les hirondelles ne font pas le printemps.

Vous plaidez souvent pour la formation à tous les niveaux…

Parce qu’il y a un sérieux problème de formation dans le théâtre fait en Algérie. Tout le monde est devenu metteur en scène ou auteur. Je pense qu’il faut mettre un terme à cela.

Oui, mais c’est la faute à qui ?

C’est une erreur partagée. Les artistes ne dénoncent pas cette situation. On ne se critique pas. La critique théâtrale manque, y compris dans la presse. Nous avons sur scène des pièces déformées tant sur le fond que sur la forme. Les dynamiques scéniques et les constructions dramatiques sont faibles. Malgré cela, les hommes de théâtre algériens gardent toujours cette capacité de créer du beau. Il n’y a qu’à citer quelques grands noms qui ont fait l’histoire du quatrième art en Algérie. Pour faire mieux et s’inscrire dans la durée, il est important d’améliorer la formation des metteurs en scène et des critiques. On forme les metteurs en scène qui ont déjà des prédispositions et des idées. On leur fournit les techniques et les instruments nécessaires de la mise en scène. Aujourd’hui, les formations sont faites sur ce qu’on appelle le théâtre post dramatique (remise en cause du primat du texte dans un spectacle). Sur scène, on utilise actuellement les sons, la technologie, etc. En Algérie, il y a parfois des metteurs en scène qui mettent n’importe quoi dans leur spectacle parce qu’ils ne maîtrisent pas l’utilisation de la musique comme élément dramatique. Et, je ne parle pas de la non-maîtrise de la valeur des couleurs et de la signification des mouvements scéniques. On peut surmonter tout cela en recourant à la formation, à la science, aux techniques…

Faut-il ouvrir d’autres instituts, en plus de l’Institut supérieur des métiers des arts du spectacle de Bordj El Kiffan ?

A mon avis, il faut aller vers des Assises du théâtre en Algérie. Je relance ma proposition faite déjà il y a quelque temps. En mars 2019, nous allons organiser une rencontre internationale sur le théâtre en Algérie qui va aborder tous les aspects, histoire, critique, mise en scène, scénographie, musique, etc. La rencontre aura lieu au Théâtre national Mahieddine-Bachtarzi à Alger (TNA) en collaboration avec l’Institut arabe du théâtre. Parallèlement, on peut organiser une rencontre entre académiciens, universitaires et professionnels algériens pour débattre de la situation du théâtre en Algérie et s’interroger sur son avenir. Répondre à ce genre de questions, quel théâtre voulons-nous ? quelle voie faut-il suivre pour construire une institution théâtrale en Algérie qui fonctionne en toute liberté et en tout démocratie ?

Certains évoquent souvent « la crise » du texte dramaturgique algérien, le manque de textes pouvant être adaptés aux planches. Qu’en pensez-vous ?

Un enseignant m’a dit un jour d’aller voir n’importe quel écrivain public. «Chez lui, tu trouveras toutes les douleurs de la société », a-t-il assuré. Il ne s’agit pas de faire du théâtre social, mais un théâtre qui soit proche de nous-mêmes. Les sujets sont nombreux. Comment les traiter ? Quelle approche adopter ? C’est là où réside le problème. Il y a des pièces qui peuvent être belles si l’on se réfère aux sujets. Donc, il faut une prise en charge professionnelle de l’écriture des textes et de la mise en scène ensuite.

Finalement, n’est-on pas face à une panne d’idées dans la création artistique elle-même ?

La création est liée à l’homme lui-même et à son état d’âme. A l’aise ou aux prises à des inquiétudes, le créateur va traduire toujours ce qu’il ressent dans ses travaux. Aujourd’hui, l’Algérie vit plusieurs crises. Des crises qui ne sont pas traduites sur scène de manière esthétique. Elles sont partiellement abordées, mais avec peu d’imagination, peu de surprises. Dès le début de la pièce, on comprend déjà la fin. En un mot, il n’y a pas de coup de théâtre.

Par contre, il y a beaucoup de discours directs sur scène…

C’est vrai, beaucoup de discours. A mon avis, pour se débarrasser du théâtre idéologique et du bavardage sur les planches, il est important de relire les expériences théâtrales mondiales. Il n’est pas interdit de copier des expériences. Ce qu’il faut, c’est que la touche de l’Algérien soit présente et que les préoccupations du citoyen algérien soit évoquées par le théâtre mais de manière professionnelle.