Houari Boumediène, à l’instar de son mystère, a disparu d’un mal mystérieux, laissant derrière lui une œuvre inachevée, aussitôt révisée par ses héritiers. Quarante ans après, son destin attend encore ses historiens et le jugement de l’histoire.

L’homme sans cravate du premier gouvernement de l’Algérie indépendante. C’est la première image que Houari Boumediène donnait de lui au lendemain de l’indépendance, après avoir quitté son treillis de colonel de la guerre de libération nationale. On ne le verra plus en uniforme. Ministre de la Défense nationale, vice-président de la RADP, et véritable deus ex machina du pouvoir algérien… Il sera le tombeur (annoncé ?) de Ben Bella, mythe vivant qui disparaîtra durant une quinzaine d’années des écrans du monde. Il fallait sûrement une grande force de caractère pour prendre la tête du putsch du 19 juin 1965. A ce propos, il n’y a guère de documents fiables ni d’ouvrages substantiels. Des rumeurs. Matière abondante jusqu’à aujourd’hui en guise de couverture et de décryptage de la vie politique algérienne. De Boumediène, l’opinion publique nationale, les observateurs internationaux, se perdaient déjà en conjectures. L’apparence austère, le verbe rare, passable orateur mais fin connaisseur des appareils. Plus tard, il sera plus emphatique. Mohamed Boukharouba, né à Héliopolis en 1932 (tel était son véritable nom d’état civil). «Je suis né le jour où je suis entré dans la Révolution». D’abord, les massacres du 8 Mai 1945, dont il fut le témoin à l’âge de 13 ans. «Ce jour-là, avoue-t-il, j’ai vieilli prématurément. L’adolescent que j’étais est devenu un homme. Ce jour-là, le monde a basculé». Dans le monde colonial, le fils de petit paysan ruiné qu’il était sut, très vite qu’il était voué à être relégué comme citoyen de seconde zone. Le jeune Mohamed Boukharouba, dénommé le «Suédois» à cause de sa tignasse blonde et ses yeux verts, avait pris le départ d’abord pour Tunis et de là, traversant le désert libyen en auto-stop, il rejoignit le Caire en 1950, où il passera, quatre années suivant des études à Al Azhar, dans le dénuement et dans une discrétion dont il avait le secret. Selon Ania Francos et J-P. Séréni dans leur livre «Un Algérien nommé Boumediène» (Stocks, collection «Les Grands Leaders », 1976), il refusa de «se mêler aux intrigues de ceux qu’il appelle déjà dédaigneusement les politiciens». Au Caire, il est en contact avec une effervescence politique après le renversement du roi Farouk qui s’alimente aussi bien des courants du baâthisme, de l’arabisme, de l’islamisme, voire de variantes du marxisme. Il montre un certain intérêt à l’endroit de ce «curieux bain idéologique»… Ayant rejoint l’ALN, il en gravira rapidement les échelons hiérarchiques. Dès 1957, il accède, à 25 ans, au grade de colonel de Wilaya.

Discret, tacticien
Les versions et les commentaires divers de cette ascension ont le plus souvent fleuri après l’indépendance. Il est certain que ses capacités tactiques, sa détermination «machiavélienne» dans les querelles intestines étaient redoutables. D’autant plus qu’il disposera de «l’armée des frontières », puissamment équipée. Elle sera, sous sa férule, à l’issue de l’été 62, de toutes les discordes, Ben Bella premier président – très provisoirement – de l’Algérie indépendante. Il sera écarté par son vice-président et un énigmatique conseil de la révolution pour sa propension au «narcissisme politique et l’amour morbide du pouvoir», selon la proclamation du 19-Juin que lira un Boumediène avec une gravité qui sera longtemps sa marque de fabrication. «Personne n’a le droit d’accaparer un peuple et ses morts», dira-t-il à un journaliste étranger. On ne manquera pas, plus tard, de lui renvoyer son message. Deux ans après le 19 juin, il est toujours cet homme épris de discrétion, de secrets, dépersonnalisant le pouvoir. Dédaigneux des honneurs au point de faire écrire à Jean Lacouture : «… Au culte de la personnalité avait succédé le culte de l’anonymat». Les comparaisons et les clichés pleuvent dans la presse internationale. «Il sourit et ce sourire, chaque fois, étonne sur ce long visage osseux aux pommettes saillantes, au front très haut. Il donne tout à coup sa jeunesse à cet homme mince, sec, qu’une sorte d’immobilité intérieure- peut-être celle du paysan algérien- placé hors du temps». On enfile les comparaisons : ascète, moine soldat… Le président Boumediène est toujours un homme secret qui décourage les ragots et a su obtenir que l’on ne parle de sa vie que dans ce qu’elle a de public », écrivait Hubert Nyssen dans « L’Algérie en 1970 » (Ed. Arthaud).
En ces premières années de « redressement révolutionnaire», Houari Boumediène tient à préciser : «Je ne suis pas un zaïm», en stipulant : «Je ne veux pas qu’on m’aime, je ne veux pas qu’on m’applaudisse, je ne demande rien.» (Le Monde du 23/06/1996). Ce qui l’intéresse, c’est la construction d’une Algérie nouvelle, moderne en procédant par méthode. La construction de cet Etat n’est pour autant un meccano désincarné et sans essence idéologique : «L’Etat que Boumediène entend construire ne se réduit pas en  un complexe politico-militaro-administratif sans couleur particulière, il se veut aussi et surtout populaire et socialiste.» Un socialisme pragmatique : «… J’estime que tous les socialistes de par le monde s’accordent sur un certain nombre de principes fondamentaux qui sont l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme, de la majorité par la minorité, l’action pour l’établissement de l’égalité et de la véritable justice sociale. Si ces principes constituent le sens profond, l’essence et la philosophie même du socialisme, alors nous sommes socialistes.» Tout en ne manquant pas à chaque fois de
spécifier : «… Notre socialisme ne doit pas nous éloigner de notre passé.» Il ajoute dans un discours en 1970 : «L’Islam a pour principale vocation de faire régner la justice. Le Prophète n’a jamais été propriétaire de quoi que ce soit, il a toujours vécu comme le plus humble des croyants. »

Socialisme, industrie, un schéma théorique brillant, mais…
Il dira fortement plus tard, lors de la conférence des pays islamiques de Lahore, que les pauvres ne doivent pas aller au paradis le ventre vide sur terre !
L’industrialisation fut aussi son cheval de bataille. Il voulait que l’Algérie produise de l’acier et se dote de sa propre industrie au lieu d’importer avec ses devises du beurre, incapable qu’elle serait, dira-t-il dans une boutade, de produire même des boutons de vêtement… « Industrie industrialisante » devant avoir un effet d’entraînement dans le développement d’une agriculture moderne. Le schéma théorique était brillant, sur le terrain les résultats, surtout après la mort de Boumediène, s’avérèrent moins probants, voire problématiques. Ainsi des « Mille villages agricoles » dont il voulait parsemer les campagnes comme l’embryon de la modernité sociale attendue dans les coins les plus reculés du pays… Or, sa volonté politique se heurtait aux rouages d’une bureaucratie plus encline à se servir qu’à servir la haute idée qu’il se faisait de l’Etat algérien. Les privilèges et la petite corruption commençaient à faire tâche d’huile dans le système, structurant une « néo-bourgeoisie » à l’affût… Dans un discours retentissant aux cadres, Boumediène dénonçait tout haut, à la fin de son règne, la corruption, la grande comme la petite, celle qui consistait à mettre au moins un doigt dans le « miel » public et promettait le châtiment du plus obscur bureaucrate au ministre. Paroles de fin de règne ? On avait comme l’impression que Boumediène jouait une course contre la mort, bâtir, construire, sans trop faire attention aux obstacles qu’il estimait secondaires ; il était comme possédé par l’idée de la « Ligne générale » d’une révolution avançant comme un char triomphal… Mais les termites ne perdaient pas pour autant leur temps.

Malgré divers obstacles 
et censures…
Un vieux compagnon rapportait qu’un jour, à la fin de sa vie, Boumediène l’invita à admirer un arbre. De loin, lui dit-il, regarde comme il paraît beau. Rapproche-toi et voit les termites qui le dévorent… Métaphore de l’état du pays. Sur le plan de la vie culturelle, quelques hauts lieux et réalisations donnaient à l’Algérie un prestige international. La cinémathèque algérienne, les grands symposiums politiques et culturels internationaux ponctuaient la vie culturelle. L’édition et l’importation d’ouvrages ainsi qu’un riche réseau de librairies à travers le pays s’offraient au lecteur. Mais étaient encore sous monopole d’Etat, dans un pays régi par le Parti unique, comme dans de nombreux pays du Tiers-monde à l’époque et dont le progressisme ne se formalisait pas avec les fondements du pluralisme, tenu par une étroitesse idéologique comme un apanage bourgeois. Tout dans la Révolution, rien hors de la Révolution ! Tel était le slogan bien en vogue dans les années 70. Cependant, le livre, comme les produits alimentaires de base, était soutenu. Malgré divers obstacles et censures qui ne disaient leur nom, Kateb Yacine parcourait avec son théâtre populaire le pays profond, sans craindre de lancer de temps autre, après avoir vilipendé l’impérialisme et la réaction, une diatribe contre le pouvoir. D’autres étaient contraints à publier à l’étranger. Et pour une œuvre vraiment subversive, lue quand même au pays sous le manteau, comme un certain temps les romans de Rachid Boudjedra, il pouvait s’écouler aussi à l’étranger des écrits si confidentiels qu’ils paraîssaient imaginaires (Cf. Les Folles nuits d’Alger). Dans l’édition, la langue arabe prenait le pas, tandis que des rimailleurs courtisans s’engouffraient dans les rotatives. Mostéfa Lacheraf, revenu de son exil dès 1965, était le conseiller culturel du président Houari Boumediène. Il en fera, hélas tardivement, un ministre iconoclaste de l’Education nationale et Rédha Malek, son ministre de l’Information et de la Culture… Ils ne le restèrent pas longtemps d’ailleurs après la mort de Boumediène…

Entre admiration et ressentiment, mais jamais indifférent

La démarche et les éléments de doctrine de la pensée de Boumediène traduites sur le terrain trouveront leur consécration dans l’adoption de la Charte nationale après un débat sans précédent durant un mois à travers le pays. Entre l’avant-projet et le texte final, il y aura eu un consensus laborieux au sein des hautes sphères du pouvoir… Dans la foulée du référendum constitutionnel du 19 novembre 1976, Houari Boumediène, candidat unique est élu président de la République, le 10 décembre 1976. Deux ans plus tard, il est emporté par un terrible mal fulgurant, laissant le pays dans l’expectative et dans les luttes de pouvoir qu’il pensait tranchées. Il en fut pour l’Algérie comme pour d’autres pays, qui connurent des expériences progressistes dirigées par des hommes providentiels. Ils emporteront avec eux dans leur tombe leurs rêves de grandeur. Houari Boumediène pour avoir été au cœur du pouvoir des premières années de l’indépendance a marqué une génération aujourd’hui septuagénaire, qui nourrit à son endroit des sentiments contradictoires. Entre l’admiration et le ressentiment. Mais jamais indifférents. Et qui ne sont pas de la même nature que pour ses aînés sourds à tout ce qui n’était pas le linge sale à laver surtout en famille. Sous Boumediène, les premières promotions universitaires virent le jour. En dépit des méfiances et des sectarismes, une jeune génération a pu aussi monter à l’assaut du ciel avec le volontariat pour la révolution agraire, l’industrialisation, l’éradication du féodalisme. Autant d’horizons qui peuvent paraître difficilement déchiffrables dans une Algérie qui a connu par la suite des récessions éprouvantes et des printemps sanglants, où la violence intégriste a imprégné en profondeur la société et où la quête identitaire et l’affirmation pluraliste sont devenues un besoin irrépressible des nouvelles générations.