Il n’est pas aisé de parler de l’ère Houari Boumediène sans risquer de tomber dans la caricature. Aujourd’hui encore, le « zaïm » a de très nombreux adeptes nostalgiques du temps de la fermeté, des privations et des nationalisations. Il est aussi bien la figure emblématique des fondamentalistes islamistes qui en gardent le souvenir de celui qui a instauré le week-end du jeudi-vendredi, que des « révolutionnaires » pour qui Boumediène a incarné le socialisme à l’algérienne.

Mon premier contact (très indirect) avec le couple Ben Bella-Boumediène advint à Tlemcen à l’été 62. Un été très chaud et très sec dans tous les sens du terme. Pour moi, ce fut aussi l’année du bac.
A peine le temps de profiter des premières journées de plage et déjà de bruits de bottes. L’armée des frontières, harnachée et équipée de pied en cape, franchit la frontière et arrive à Tlemcen. Mais tandis que certains « marsiens » paradaient le soir sur les places de Tlemcen, en uniforme et le pistolet à la hanche, nous apprenions la mort de nos camarades partis en même temps qu’eux. Les maquisards éprouvés et couverts de gloire revenaient dans leurs foyers dans la plus grande discrétion. Beaucoup d’entre eux racontaient qu’ils avaient entendu les nouvelles du cessez-le-feu grâce au transistor, le plus puissant des mass-médias de l’époque. Bien plus tard, nous apprîmes que le chef d’état-major de l’ALN, à la tête de ces troupes fringantes, était un certain Houari Boumediène. Homme discret, homme invisible. Nous n’avions jamais auparavant entendu parler de ce chef aux joues creuses et au regard de feu. Boumediène, on l’avait aperçu aux côtés de Ben Bella lors d’un meeting au stade de Tlemcen. Ces deux-là semblaient partager alors une connivence souriante.
Sur nos sentiments au sortir de cet été de toutes les incertitudes, je reprendrai une phrase d’Éluard : « J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant ». Pour nous, le bruit était celui des bottes. Quand le rêve s’effrite avant vos vingt ans, c’est déjà une partie de votre droit au bonheur qui part avec. La prophétie de mon vieux militant de père commençait déjà à prendre tout son sens.
Le 19 juin, nous apprenions que Houari Boumediène et ses proches avaient arrêté Ahmed Ben Bella et dissous toutes les instances gouvernantes, pour les remplacer par un Conseil de la Révolution. Je faisais partie des étudiants qui se sont élevés contre ce coup d’Etat militaire présenté par ses supporters comme un acte de « redressement historique ». Mais au fond de moi, je me disais qu’après tout, Ben Bella s’était bien prêté à un coup de force contre le GPRA. En somme, un premier coup d’Etat qui s’était déroulé à Tlemcen sous mes yeux, avant mes vingt ans. Drôle de façon d’aborder les rêves de jeunesse !
Certains des dirigeants de l’UNEA ont été arrêtés ou contraints à la clandestinité, comme beaucoup de dirigeants communistes. Selon les mauvaises langues, la paix en forme de modus vivendi avait été négociée avec Boumediène par des « camarades ». En contrepartie, les secteurs de la culture et de l’information auraient été largement laissés comme terrains de chasse aux Pagsistes[1]. Cette concorde passée expliquerait la remarquable marge de liberté dont les gens de culture et les journalistes marxistes ont pu jouir sous Boumediène. Mais alors, gare à ceux qui dans le secteur ne faisaient pas acte d’allégeance aux « camarades » devenus militants inconditionnels du socialisme à la Boumediène ! Même ceux qu’il avait persécutés ne juraient plus que par lui, par sa Révolution agraire et sa ligne dure. En réalité, si Boumediène était un zaïm impitoyable avec ses adversaires politiques, il avait un penchant pour la culture et tolérait la critique pour autant qu’elle ne le remette pas en cause.
Sortis de la guerre, les cinéastes algériens ont continué à évoluer dans un discours socialiste mais, une fois les citadelles prises d’assaut, le contenu militant a vite été submergé par le rêve hollywoodien, incarné par le désir irrépressible de monter sur le tapis rouge recouvrant les marches conduisant au palais du Festival de Cannes. On le voit, la reconnaissance a été d’emblée recherchée dans le regard de l’autre, l’ancien colonisateur.
Le parc des salles héritées du colonialisme avait commencé à être grignoté dès 1962. A Alger, une salle à la rue Charras, avait été affectée à l’université et une autre, rue Horace-Vernet, à l’Office du travail. Il existe toujours de bonnes raisons de dépecer le cinéma. Sur les 450 salles existantes en 1962, environ 400 ont continué à fonctionner sur des bases commerciales, jusqu’à la fin de l’ère Boumediène. Elles généraient des recettes remarquables, tant la fréquentation y était assidue. Le système fiscal en vigueur voulait que 14% du montant de chaque billet vendu soit versé dans une caisse qui alimentait le Fonds d’aide technique et industriel du cinéma (FDATIC). Cette part de la recette suffisait à financer l’ensemble de la production cinématographique algérienne, y compris les gros budgets comme « L’Opium » ou « Chronique ». Elle couvrait également les frais de fonctionnement de l’ONCIC et de l’OAA. Ainsi le cinéma était riche. Autant dire que le cinéma d’Etat est une pure légende, puisque ce sont les spectateurs payants qui finançaient la production et étaient donc en droit d’attendre en retour des films de qualité. Il n’empêche que le cinéaste des années Boum tenait leur légitimité de leur public et pas des largesses des aides publiques, comme c’est le cas aujourd’hui. Le cinéma était basé sur des métiers comme l’exploitation des salles, des distributeurs expérimentés, des inspecteurs assermentés qui vérifiaient les billets dans les salles, etc. Tous ces métiers ont disparu aujourd’hui. Envolés, jamais retrouvés.
Il ne reste plus que six salles avec guichet dans toute la capitale, et le plus souvent, les films algériens sont vus par une liste d’invités, toujours la même, avant d’entrer dans une hibernation qui ne semble gêner personne.
C’est là, le résultat pitoyable de la décision insensée de nationaliser les salles de cinéma et de les offrir à des communes comme butin de guerre. Nous avons rapidement perdu un savoir-faire qui a mené à la dégradation du parc d’exploitation. Ainsi, le socialisme « gargotier » était en marche : nationaliser des petits métiers, des boulangeries, des hôtels faisait partie de la gloire militante de l’après-indépendance. Un demi-siècle après, nous n’en sommes pas sortis.
Après la nationalisation des salles et le monopole de la production, ce fut le monopole accordé en 1969 à l’ONCIC sur l’importation et la distribution des films cinématographiques. Jusque-là, les compagnies américaines avaient pignon sur rue à Alger, mais il y avait aussi des petits distributeurs algériens. Une fois la poule aux œufs d’or sacrifiée, les conséquences de cette mesure fatale pour le cinéma algérien se ressentent encore de nos jours. Un certain nombre de salles ont été rénovées, mais faute de distributeurs, elles restent cantonnées à des fonctions de centres culturels poussifs.
On sait l’impact négatif et durable que les décisions prises par Boumediène allaient avoir sur l’avenir de l’économie du pays. Je parle de cinéma, mais d’autres pourraient évoquer la désastreuse politique démographique qui a amené, au seuil des années 90, des centaines de milliers de jeunes désœuvrés. Ou encore d’une réforme agraire bâclée qui a réveillé les souvenirs de lointaines expropriations responsables du déracinement de générations de populations rurales.
Après sa mort, on a beaucoup parlé de réformes mais sans jamais les mettre en pratique. La culture et la communication disposaient de plus de liberté et de tolérance avant la fin des années 70. Notre rapport à Boumediène a été ambivalent et parfois ambigu. Même ceux qu’il a réprimés, se sont ralliés à lui avec ferveur, mais il faut reconnaître qu’il avait pour les arts et les artistes un respect que nous n’avons jamais connu depuis.
Boumediène est mort, mais le système qu’il a mis en place lui a survécu. Cela explique en partie la difficulté de rompre avec le tout-Etat et le dirigisme rentier. La mort de Boumediène a été pour les Algériens un événement dramatique. On pouvait l’aimer ou le détester, le craindre ou le vénérer, mais peu d’entre nous sont restés indifférents au personnage de Boumediène. A tort ou à raison, cette période est associée au mythe de « l’âge d’or » de l’Algérie indépendante.

[1] Les membres du parti de l’avant-garde socialiste (PAGS) clandestin à l’époque