Reporters : Avez-vous approché personnellement le président Boumediène ? 

Kamel Bouchama : Evidemment, que je l’ai approché… et plusieurs fois, au cours d’occasions assez importantes, dans le cadre de mon travail. Je n’étais pas dans son équipe de collaborateurs directs. Je n’avais ni l’âge ni les compétences, mais j’étais un jeune cadre national qui se trouvait, en de nombreuses occasions, face à lui pour des missions ponctuelles. D’ailleurs, il me connaîssait bien, comme il connaîssait tous ceux qui recevaient son agrément pour de hautes fonctions et postes de responsabilité. Et, dans ce cadre-là, je me rappelle de deux de ses «sorties» qui m’ont franchement honoré. Ce sont deux décisions me concernant et qui, après les avoir sues par de hauts dirigeants du pays, m’avaient comblé pour avoir mérité la confiance et le respect du chef de l’Etat. La première était sa position formelle concernant ma nomination en tant que Commissaire national du Parti en 1975 – comprendre le FLN, le vrai – à El Asnam (aujourd’hui Chlef), au moment où des «hiérarques» s’opposaient à la promotion des jeunes, et la seconde en 1978, pour accompagner le frère Si Mohamed-Saïd Mazouzi à Pyongyang, pour le 30e anniversaire de la fondation de la Corée du Nord. Inutile de dire le pourquoi et le comment de ces deux décisions, surtout de la deuxième. Car m’approfondir et aller dans les détails – même s’ils sont importants – m’amènerait à expliquer l’ambiance d’alors avec ses réussites – il faut le souligner – mais aussi avec ses conflits de générations, certains comportements et dépassements de responsables «zélés» qui se sont discrédités auprès des militants et du peuple et ont perdu leur autorité et influence. Cette deuxième «affaire», parce que s’en était une, je la raconte dans les détails, sous le titre « Si le mal m’était conté », dans mon livre  «La partie immergée de l’Iceberg » ou « Comment le politique fonctionne », paru aux éditions de l’Enag en 1999. 
19644 le feu president houari boumediene copie
De plus, j’ai à l’esprit de nombreuses entrevues, lors de congrès ou autres manifestations, comme les inaugurations de «villages socialistes», du temps de la Révolution agraire, où je prenais langue avec lui. On se permettait, en ce temps-là, de communiquer avec notre Président dans la simplicité, l’honnêteté et la franchise du verbe. Je me rappelle de ce long et important entretien, à Bouira, lors de l’inauguration d’un village socialiste, où le Président souhaitait s’enquérir du devenir, dans le temps, de ces nouveaux villages, notamment sur les plans politique, administratif, urbanistique, social et culturel… Je sentais que la « question » le tracassait énormément. Avait-il quelques appréhensions sur le devenir de la Révolution agraire ? En tout cas, s’il en avait, le présent les confirme, puisqu’il en dit long sur cette «transformation du monde rural» que le Président a fortement impulsée, malgré les conseils avisés de Kaïd Ahmed, qui fut son fidèle ami et compagnon qui conjecturait déjà l’échec inéluctable de l’option retenue, et «qui, du fait de ses connaissances du monde rural, de l’agriculture et de l’économie, en général, avait cinquante ans d’avance ». (1) 
Je me permets, uniquement dans ce cadre-là, de dire certaines vérités que j’ai eu à connaître grâce aux témoignages de hauts responsables. Je me résumerai à un seul témoignage, celui du président Chadli Bendjedid, proche compagnon de Boumediène et de Kaïd Ahmed. Ainsi, le président Chadli Bendjedid écrit dans ses «Mémoires» : «Evidemment, j’étais pour une réforme agricole à condition qu’elle fût appliquée de façon rationnelle et réfléchie et sans toutes ces structures bureaucratiques hypertrophiées qui nous ont conduits à la catastrophe que l’Algérie a connue durant deux décennies. Bien sûr, je n’étais pas d’accord avec Kaïd Ahmed et je me suis opposé à lui, mais j’insiste pour dire, aujourd’hui, qu’il avait vu juste et que nous tous avions tort.» (2) 

A
Quel souvenir gardez-vous de lui et dans quelle circonstance ? 

L’un des souvenirs les plus marquants sur Boumediène, à mon avis, est celui où il est sorti de son « anonymat », ou de son « mutisme », c’est selon, deux années après son «coup d’Etat» qu’il avait appelé, avec ses compagnons du Conseil de la Révolution, « le réajustement révolutionnaire». En effet, un coup d’Etat, non approuvé et non apprécié par les jeunes, notamment les étudiants et de nombreux cadres de la JFLN – dont je faisais partie – qui, pour la plupart, furent bousculés, molestés, réprimés et… bien entendu emprisonnés sous le motif avancé par Boumediène, lui-même, justifiant «ces mesures par la nécessité de protéger la Révolution, de la remettre sur les rails en la recentrant sur les constantes nationales en désaveu des concepts et des expériences importés de l’Est… » (3) 
Ainsi, sa grande sortie de Zéralda, bien médiatisée, a été appréciée pour la première fois, évènement où il donnait, en juin 1967, le départ au front des soldats algériens, au Sinaï et à Port Saïd. « Vaincre ou mourir  ! », leur disait-il. Une réponse cinglante aux responsables de l’Egypte qui se confinaient dans des joutes oratoires, sans consistance… Et c’est là aussi, qu’«immédiatement, des centaines d’étudiants affluèrent vers les casernes et entamèrent leur formation militaire, jetant, pour la première fois depuis l’Indépendance, un pont de fraternité en direction d’une ANP au contact de laquelle ils découvrirent les qualités d’une grande école d’engagement ».(4) Et j’ajouterais, pour ma part, que c’est à partir de là que Boumediène commença à être reconnu et adulé par les Algériens, lui, qui, à ses débuts, après le coup d’Etat du 19 juin 1965, montrait lors de ses apparitions publiques ou à la télévision un visage plutôt fermé et sévère que conciliant. Son langage tranchant et son style percutant auguraient des moments difficiles pour le pays, laissant les masses indifférentes à tous les appels de changements. Cependant, ce qui transcendait du nouveau chef, comme mauvaise presse, agrémentée d’épithètes péjoratives, n’était en fin de compte qu’une fausse illusion soutenue par les circonstances de psychose après le coup d’Etat… Ainsi, ces mauvais préjugés allaient s’atténuer au fur et à mesure qu’il démontrait sa forte personnalité face aux défis nationaux ou internationaux, mettant sur la balance toute sa force et sa sagacité. 
Et parmi ces défis, il y a deux autres souvenirs forts, inoubliables. L’annonce, le 24 février 1971, de la décision de nationalisation des hydrocarbures, principale richesse du pays, et le discours aux Nations unies, du 10 avril 1974, où il dénonçait l’ordre économique mondial et son injustice. Ces deux grandes décisions, nous les avons soutenues et répandues en les relayant par deux importantes conférences internationales, organisées sous l’égide de la JFLN, une organisation de masse assidue, engagée, de même que respectée, en son temps, dans tous les pays du monde. Je tenais à souligner cela pour la jeunesse d’aujourd’hui. 

40 ans après sa disparition, son héritage ne fait pas l’unanimité. Pour certains c’était un dictateur, pour d’autres, il est l’architecte de l’Etat algérien moderne. Qu’en pensez-vous ? 
Vous savez, il est tout à fait normal – et il ne faudrait pas s’en offusquer – qu’un président de cette stature, de ce gabarit, soit différemment apprécié. Notre monde d’aujourd’hui ne pardonne aucunement à ses anciens dirigeants, même si ceux-là ont donné le maximum de leur énergie, de leur honnêteté, de leur savoir et de leur amour pour ce pays. «La critique est aisée, mais l’art est difficile», disait le comédien Philippe Néricault Destouches. Et c’est le cas, aussi, pour notre président Si Boumediène et certains de ses collègues, ceux qui furent les plus dynamiques, au sein du Conseil de la Révolution. Mais revenons à lui. Il faut tout d’abord, souligner que de son temps, le monde n’était pas autant secoué qu’il l’est aujourd’hui. Car, à l’époque, les deux « blocs » ou les deux « pôles », celui du monde socialiste et celui du monde capitaliste, avaient délimité leurs territoires et chacun gérait ses «ouailles», selon cet équilibre des forces qui s’était imposé après la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, en ce qui nous concerne, nous nous rapprochions, davantage et tout naturellement, du bloc dit socialiste, même si notre politique étrangère nous rangeait parmi les pays non alignés. Un mouvement qui nous convenait parfaitement et pour lequel nous avons déployé tant d’efforts pour sa consolidation, principalement dans les pays dits du Tiers-monde.
Cette remarque est essentielle pour comprendre dans quel environnement géopolitique international le président Boumediène était obligé de se déployer pour être en adéquation avec les exigences du temps et des espaces dans lesquels l’Algérie évoluait. Il faut également situer son action dans le cadre de la politique que notre pays s’était définie, juste après le recouvrement de notre souveraineté nationale, c’est-à-dire au sortir d’une longue nuit coloniale, où il fallait répondre immédiatement aux nombreuses tâches et priorités de l’heure sur les plans économique, social, éducatif et culturel. 
Ainsi, ce climat laborieux et diversifié de par ses challenges ne pouvait qu’exiger une force de caractère, voire une certaine rigueur doublée de fermeté et d’impartialité, chez le premier magistrat du pays. Maintenant, aller jusqu’à le qualifier de dictateur, c’est prendre un raccourci, en s’installant dans une controverse de mauvais aloi. Il est certain que le président Boumediène ne travaillait pas seul. Il avait ses proches compagnons, ses conseillers et même d’autres personnes, dans l’ombre, qui lui ficelaient quelques dossiers. En tout cas, c’est le propre de tous les chefs d’Etat dans le monde, malgré les institutions et autres organismes officiels qui leur sont rattachés pour mener à bien leurs mandats. 
Enfin, Boumediene «architecte de l’Etat algérien moderne » ? Oui, on peut dire ainsi, si l’on considère les grands pas qui ont été franchis en son temps, avec de solides et anciens militants, entreprenants, courageux, d’une grande humilité et qui avaient cette confiance inébranlable en l’avenir de leur patrie. Oui, ce fut une équipe, où émergeaient de grandes figures qui ont travaillé courageusement, inlassablement, pour asseoir les bases d’un Etat et reconquérir la souveraineté économique. Je n’ai pour preuve que l’action déterminante du ministre de l’Intérieur de l’époque, Ahmed Medeghri, un homme pragmatique et de conviction… Un grand bâtisseur de l’Administration algérienne, avec des structures décentralisées, tant au niveau de la commune que de la wilaya. L’Histoire retiendra que c’est lui, sous Boumediène, qui a organisé les grandes consultations électorales, après février 1967, pour animer et donner une base populaire à nos institutions (APC et APW). De même que c’est sous son autorité qu’ont été engagées et concrétisées toutes les décisions de refonte des limites territoriales des communes, des daïras et des wilayas. 
Dans cette énumération, je ne peux faire l’impasse sur cette décision de grande conséquence de Kaïd Ahmed, alors Argentier du pays, sous le règne de Si Boumediène. Ainsi, ce qui est particulièrement notable, durant son passage au ministère des Finances et du Plan, en plus de mesures importantes, révolutionnaires, qui nous ont permis de nous libérer d’un certain carcan hérité de la période du colonialisme, inhibant et entravant le pays depuis l’Indépendance, c’est cette opération remarquablement menée, d’achat d’une importante quantité d’or dont la valeur avait quintuplé en un temps réduit sur le marché international, et qui constitue actuellement les réserves d’or du pays, nous positionnant parmi le peloton de tête des pays détenteurs de réserves d’or. Des décennies après, j’évoque cette prouesse, remettant ainsi de l’ordre dans les souvenirs, mais surtout dans les esprits de ceux qui ont passé sous silence l’action d’un dirigeant qui a osé prendre ses responsabilités et, disait-on, défier les Etats-Unis d’Amérique.
C’était cela l’Algérie de Boumediène, une Algérie en marche, qui nous donnait de l’espoir en un avenir meilleur. C’était cette Algérie qui regardait «l’horizon 1980, pour passer de l’état de pays pétrolier à celui de pays industrialisé, où notre pays commençait à prendre place dans le concert des pays développés et s’imposer comme leader dans le Tiers-Monde ». (5)
On y croyait tellement, s’il n’y avait ces différends nés de questions de principe avec quelques hauts dignitaires, et qui s’incrustaient dans le système pour atténuer quelque peu, sinon beaucoup, l’impact de cette unité longtemps proclamée par les responsables eux-mêmes et les médias.
 
On lui prête des réformes à la fin de sa vie, notamment dans les domaines économique et politique. Est-ce vrai ? 
Tout d’abord, je pense qu’il faudrait analyser le bilan de Boumediène dans sa globalité, sans parler de réformes proprement dites, tant il est vrai que, dans son esprit, tous les programmes qu’il menait prenaient cette notion de programmes particuliers, originaux, singuliers, spécifiques. Il n’est pas question, à mon avis, de morceler ou de subdiviser les étapes de sa gestion du pays, qu’elles aient été en progression ou en régression, depuis le début de sa gestion jusqu’à la fin de sa vie. Son bilan est la traduction d’une activité linéaire dans le temps. Car, dans sa conception, il appliquait le programme, ô combien laborieux, de la reconquête de la souveraineté économique, comme je l’ai déjà souligné. Dans son esprit, l’Algérie «se devait de mettre fin au plus tôt au lourd héritage légué par le colonialisme. Les Européens ayant laissé derrière eux un pays sous-développé et totalement à l’arrêt. Pour cela, il fallait mettre en œuvre une politique de développement national qui réponde aux impératifs majeurs de l’Algérie indépendante dans les sept domaines fondamentaux suivants : priorité à une industrialisation de transformation, indépendance économique, formation et emploi, valorisation des ressources, contribution au développement de l’agriculture, compétitivité internationale dans les technologies modernes et, enfin, économie de devises en mettant en avant des programmes économiques et de construction afin de consolider l’indépendance politique en engageant des plans de développement ». (6)
Pour ce qui est de la sphère politique, Boumediène a parachevé l’édifice constitutionnel, en soumettant, en 1976, à l’étude et à l’approbation du peuple, la Charte nationale et la Constitution ; cette dernière mise sous le boisseau à l’avènement du 19 juin 1965. Mais il restait une autre étape essentielle dans ce processus de parachèvement des institutions et structures de l’Etat. Le congrès du FLN, ce congrès qui n’avait pas été tenu depuis celui de 1964. Ces assises devaient conclure une longue étape, entreprise dans le cadre du réajustement de la Révolution, prôné par la Déclaration de son Conseil, cette structure nationale qui dirigeait le pays en tant que «Direction politique», suppléant le FLN, présent et œuvrant en «instrument» dans le décorum du pays. Est-ce cet espoir de Boumediène, une véritable réforme politique avec l’avènement du 4e Congrès, qu’il n’a pu réaliser de son vivant ?
 
Quel rapport avait-il avec le FLN, sachant que le parti n’a véritablement commencé à jouer un rôle politique important qu’à l’arrivée du président Chadli ? 
Parler d’abord du FLN au temps de Boumediène, c’est se diriger droit vers les conséquences du «coup de force de juin 1965». Et là, franchement, c’est toute la politique qui s’en est suivie pour changer de cap et aller vers la concrétisation de programmes consistants, dans tous les domaines vitaux, qui feraient de l’Algérie une aire de progrès et de développement permanent.
Avec le recul du temps, on pourrait imaginer ce qui bouillonnait dans la tête de Boumediène. Privilégier l’Administration et sa consolidation – comme signalé auparavant en évoquant M. Medeghri –, c’était assurément privilégier l’Etat sur le Parti et l’économique sur le politique, en instaurant des «bases solides» de réalisation de programmes divers. Mais ce transfert de pouvoir, qui a été bel et bien réalisé, ne s’est pas terminé dans la transparence ni dans un dialogue fructueux.
Parlons franchement de cette période difficile, où il fallait mettre le parti FLN en veilleuse, ensuite faire la chasse aux «durs», qui étaient les purs produits du FLN, pour les intimider et réduire leur influence au sein des masses. De plus, on jetait l’anathème sur le FLN quand, pour mieux le discréditer, on l’associait directement aux échecs qu’a connus l’ancien régime et, du même coup, on oubliait que tous ceux qui ont fait le coup d’Etat étaient, soit des membres du Comité central, soit de hauts responsables, donc membres des instances dirigeantes du pays sous le règne de Ben Bella.
C’est à partir de ce constat que la culture partisane ne trouvait plus d’adeptes auprès des hauts responsables. C’est pour cela, également, que l’écart qui s’est officiellement creusé entre les deux pôles ou les deux «groupes» a fini par avoir raison du FLN qui, dans la tourmente qui lui a été imposée, s’il n’a pu s’éteindre définitivement, il s’est finalement réfugié dans l’isolement. C’est en ces moments-là que le FLN a connu sa disgrâce et qu’il a été marqué à jamais pour devenir après, sur le terrain et dans les faits, l’instrument et l’alibi du pouvoir.
Cependant, cet isolement n’a pas tenu longtemps car Boumediène, à la tête du Conseil de la Révolution, instance suprême de la nation, a chargé l’un des siens, en l’occurrence Kaïd Ahmed, pour présider aux destinées d’un FLN new-look après une campagne d’adhésion et de ré-adhésion qu’il devait mener tambour battant. Ce dernier ne s’était pas fait prier du fait qu’il possédait l’expérience nécessaire et qu’il connaissait parfaitement ce que signifiait un parti et ce, bien avant novembre 1954. 
Ainsi, Kaïd Ahmed démarrait sur les chapeaux de roues, afin de rattraper le retard et de recentrer le FLN sur ses nobles tâches de conception et de direction d’un pays qui avait choisi le socialisme comme idéologie. De ce fait, le pouvoir révolutionnaire a décidé d’accélérer son rythme d’action et de mettre fin à la sclérose partisane, en inscrivant à son calendrier pour 1968, l’engagement d’une vaste campagne de rénovation du parti du FLN, afin de lui redonner son caractère avant-gardiste, son rang, ses prérogatives et son autorité… C’est ce qui ressortait de la fameuse «Directive du 24 janvier 1968 ».
Kaïd Ahmed était l’homme de ce parti, et de sa connaissance profonde des problèmes qui se posaient à l’Etat, il voulait en faire cette machine qui devait diriger le pays. Cependant, le Conseil de la Révolution, en réalité, n’avait fait que simuler un examen attentif concernant le parti, pour lui permettre de retrouver «son caractère avant-gardiste», et agissait en dehors de cette apparence trompeuse, de manière autre en ce qui concerne le fonctionnement des affaires du pays, privilégiant dans sa démarche  la primauté de l’Etat. Avec cette conviction des membres du Conseil de la Révolution – en fait, du pouvoir lui-même – que le système politique en place était devenu bicéphale, l’égocentrisme avait créé des réflexes plus égoïstes que rassembleurs et les contradictions avec le discours officiel avaient introduit de sérieuses divisions à tous les niveaux, en altérant cette refonte prônée avec tant de bruit. Dans cette évolution caractérisée par un regain de force chez le FLN, qui n’était pas pour plaire à certains membres du Conseil de la Révolution, ces derniers ont conseillé au président Boumediène de reconsidérer les prérogatives attribuées au responsable du Parti. Et c’est dans cet esprit que Kaïd Ahmed devenait «Responsable de l’appareil du Parti». Une autre élucubration que cette appellation bizarre qui traduisait ce sentiment de duplicité et de tricherie.
Inutile d’énumérer les causes qui ont généré de sérieuses contradictions et accéléré l’éclatement au sein de la Direction politique d’alors. Kaïd Ahmed, avec sa franchise coutumière, a clamé ses vérités qui allaient s’avérer justes, hélas, pour d’aucuns… certains membres du Conseil de la Révolution qui n’étaient là que par un concours de circonstances ou par un souci d’équilibre des forces, et non en raison de leur ingéniosité ou de leur compétence. Malheureusement, ils n’en possédaient ni l’une ni l’autre.
Voici, dans quel climat évoluait le président Boumediène qui, disait-on, ne se souciait guère du FLN, tant il était obnubilé par ce souffle puissant qui l’orientait vers plus de force et de grandeur afin de conforter le pouvoir de l’Etat qu’il pensait personnifier. Cependant, l’honnêteté dans le propos m’amène à dire, qu’en 1978, il avait enfin opté pour la tenue des assises du FLN en un Congrès ordinaire, le 4e, après celui de la salle Atlas de 1964. Une commission organique nationale avait été installée – j’en faisais partie – et avait commencé son travail, peu avant que le Président ne tombe dans un profond coma.


On lui prête également la réputation d’avoir été le véritable architecte de l’ANP et de l’institution militaire au sens moderne. Est-ce votre avis ? 

C’est mon avis, effectivement. Cela se comprend aisément, parce que Boumediene, à l’inverse de quelques dirigeants qui le secondaient, cités précédemment dans mes réponses, était beaucoup plus poussé vers le «militaire» que vers le «politique». On ne lui connaissait pas avant sa venue à la Révolution une effective appartenance, en tant que responsable, à un parti politique, si ce n’était une modeste présence au MTLD, en tant que jeune scout. Il a été directement versé, lors de son adhésion à la Révolution et à la lutte de Libération nationale, dans les unités de l’ALN pour devenir, peu de temps après, un parmi les responsables militaires. Ce désir, il l’a développé, pendant sa formation militaire dans le groupe des 15 étudiants que le bureau du Maghreb arabe avait envoyé suivre, en août 1953, des séances d’instruction à l’École de guerre d’Alexandrie et un entraînement militaire dans un camp proche du Caire. De là commence son ascension et, en 1957, suite au départ de Boussouf, il prend le nom de Houari Boumediene et la tête de la wilaya V. Il sera désigné par la suite en qualité de chef de l’état-major de l’ALN, instance nouvellement créée.   
Ainsi, Boumediene ne pouvait se voir en dehors de l’armée, l’ANP, plus exactement – la paternité de cette appellation est de Kaïd Ahmed affirment des sources sûres – et c’est de cette institution qu’il a eu l’idée, une fois au pouvoir dans l’Algérie indépendante, de lui conserver sa bonne place dans le concert des nations pour relever tous les défis présents et futurs dans un monde agité et en perpétuelles mutations. Il n’a eu de cesse d’affermir et consolider l’ANP. Ce renforcement lui venait du fait, qu’en ce temps, les équilibres au niveau international se mesuraient – et se mesurent jusqu’à l’heure si je ne m’abuse – en fonction du potentiel militaire des nations et de l’importance de leurs ressources naturelles. 
Pour Boumediene, et pour l’Algérie bien entendu, le monde vivait sous constante menace. Ainsi, le puissant étend sa force et son influence, constamment à l’affût, convoitant les richesses des autres nations, notamment des pays du Tiers-monde qui, eux, n’étaient pas en mesure d’asseoir leur contrôle sur leurs richesses naturelles, faute de moyens financiers, techniques, technologiques… Alors ces risques et ces défis géopolitiques, voire ces menaces, ont toujours existé, depuis la nuit des temps, et les armées ont toujours ces «plus ou moins grands prestiges au sein de leur nation en fonction de différents types de situations géopolitiques et des souvenirs qu’ont laissés des conflits plus ou moins anciens dans lesquels ses soldats ont dû se battre. » (7)  
Voici en bref ce que je peux dire sur Boumediene. Il est vrai qu’il faudrait expliquer aux jeunes la vie de cet homme, dans les détails, pour mieux le situer dans l’Histoire de notre pays. Car, il faudrait qu’on établisse un bilan qui soit sérieusement pris en considération pour instituer la pensée critique, à travers laquelle on pourra édifier un État fort et respectable.

Notes : 
(1) Témoignage de Ali Yahia Abdenour pour Kaïd Ahmed 
(2) Témoignage du président Chadli Bendjedid (Mon désaccord avec Kaïd Ahmed) 
(3) «Les intellectuels algériens et l’ANP», par Badr Eddine El Mili, Le Soir d’Algérie du 21 Juillet 2016 
(4) Ibid. 
(5) M’hamed Abaci, dans El Watan, le 16 février 2014. 
(6) Ibid 
(7) «La géopolitique et les rapports de l’armée et de la nation» par Yves Lacoste, dans Hérodote 2005/1 (no 116)