Du 20 au 28 août 1957 se tient, dans un grand hôtel du Caire, une session exceptionnelle du Conseil national de la révolution algérienne (CNRA), instance suprême du FLN désignée par le Congrès de la Soummam. Le quorum statutairement requis n’est pas atteint et les ordonnateurs de cette session – au motif de procéder au remplacement de Larbi Ben M’Hidi, assassiné en mars à Alger – procèdent au renforcement du CNRA par cooptation et y intègrent notamment des chefs de wilaya. Le colonel Houari Boumediène fait alors partie des nouveaux promus à la direction du FLN.

Son ascension est pour le moins fulgurante, lui, qui, selon ses détracteurs, «n’avait jamais tiré un coup de feu durant la guerre». Comparativement, le colonel Salah Boubnider, dit Sawt el ‘Arab, qui avait pris part aux premières opérations du 1er Novembre 1954, n’accédera que sur le tard à la direction de sa wilaya II d’origine du nord-constantinois, alors que Boumediène prendra la suite du chef de la wilaya IV, Abdelhafid Boussouf, à peine deux années après son ralliement au Front.
Il aurait, rapporte-t-on, effectué des missions d’inspection sur le territoire de la wilaya IV, mais apparaît bien dans la proximité de Boussouf au moment de la mise en place des premières sections des transmissions. Il s’était, dit-on, notamment occupé d’une manière de l’instruction militaire. A-t-il, sans doute, bénéficié du pouvoir et de l’influence de ceux que l’historien Mohamed Harbi désignait comme les «seigneurs de guerre», en l’occurrence les anciens chefs des Wilayas II, III et IV qui bénéficiaient d’une constante allégeance des responsables et des hommes de leurs terres d’origine ?

1 – La protection  de Boussouf
9e11fee90bce2ad85d7fde71647ff610La montée en puissance de Houari Boumediène doit-elle d’abord à la protection que lui accordait Abdelhafid Boussouf, qui allait se retrouver, à la faveur des événements et des rapports de force à l’intérieur du FLN, au cœur de l’animation de la lutte ?
En mars 1959, il se retrouve à la tête du tribunal militaire qui jugeait les acteurs de la dissidence de novembre 1958 – les colonels Lamouri, Nouaoura, le capitaine Lakhal – qui seront condamnés à mort et exécutés, et d’autres officiers de l’ALN comme Belhouchet ou Messadia, qui seront condamnés à des peines de prison et élargis par la suite.
Porté à la tête de l’état-major de l’ALN de l’Ouest – celui de l’Est est attribué à Mohammedi Saïd, de la Wilaya III -, Houari Boumediène prend part aux travaux du «conclave des colonels» convoqué par le président du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) Ferhat Abbas pour trancher la situation de blocage que connaissait le gouvernement. La rencontre, qui allait durer cent dix jours, appellera à une nouvelle session du CNRA – décembre 59/janvier 60 – qui, outre de reconduire Ferhat Abbas à la tête du GPRA, décide de la création d’un Comité interministériel de guerre (CIG) confié à Krim, Boussouf et Bentobbal. Boumediène figure alors au sein de la commission de consultation du CNRA, aux côtés de Saâd Dahlab, traditionnellement chargée des consultations en vue de la désignation des titulaires des différents postes de responsabilité à l’intérieur de la direction du Front. Il apparaît alors et visiblement comme un acteur du pouvoir.

2 – Un acteur  du pouvoir
Le CIG décide de l’unification des états-majors et la création d’un «état-major général» (EMG) coiffant l’ensemble de l’ALN de l’intérieur et des frontières. La charge échoit à Houari Boumediène. Il a alors tout juste vingt-sept ans.
Le cours de la guerre – notamment les effets meurtriers des lignes Challe et Morice sur l’acheminement des armes aux maquis-, l’implantation de réfugiés algériens aux frontières avec le Maroc et la Tunisie, l’engagement de déserteurs de l’armée française dans les rangs de l’ALN, contribuent à l’émergence et l’organisation d’unités armées professionnelles constitutives de ce qui allait être désigné comme «l’armée des frontières» appelée à devenir le bras armé de l’ambitieux chef de l’EMG. Houari Boumediène cache mal cette ambition et exprime, selon le témoignage de Abdallah Bentobbal, le souhait d’intégrer le CIG. Il lui fut répondu que le CIG était un organe politique du GPRA et qu’il n’y avait pas droit.
L’accélération des contacts et des échanges entre le GPRA et le gouvernement français, à compter de juin 1960, la logique politique des négociations rapprochent à la fois l’échéance de l’indépendance et inscrit, in fine, la lancinante question du pouvoir au lendemain de l’Indépendance.
C’est sans ambiguïté l’objectif que s’assignait le chef de l’EMG, qui entre dans une opposition un temps larvée contre le CIG et puis spectaculaire et déclarée contre le GPRA au lendemain de la signature des accords d’Evian. Lors de la réunion du CNRA, à Tripoli, pour l’examen des accords résultant des négociations avec le gouvernement français, Houari Boumediène – avec ses compagnons de l’EMG – marque sa différence en votant contre le contenu des accords.
L’exacerbation de la crise, désormais publique, entre Houari Boumediène, l’EMG et le GPRA, conduit ce dernier à dissoudre l’état-major et à dégrader les officiers le composant. Décision vite dénoncée par Ahmed Ben Bella, vice-président du GPRA et tout juste libéré, en application des accords d’Evian. Houari Boumediène, alors à la manœuvre, construit ses alliances et attend son heure. A trente ans, il sait qu’il est aux portes du pouvoir. Un pouvoir sans partage.