Aujourd’hui encore, et peut-être à jamais, je suis en deuil des années Boumediène. Pas seulement parce qu’elles furent celles de ma jeunesse. Depuis ces jours présents de désespoir atone et stérile, je les revois comme des années de lumière, de bonheur et de gloire.

A la prise du pouvoir par Boumediene le 19 juin 1965, et bien qu’ayant été nourri au biberon dopé de l’Histoire, je n’avais que huit ans et, sur le chemin de l’école, les blindés et les labours qu’ils avaient creusés dans le tendre asphalte des années 60 m’apparaissaient comme les images d’un film lent et odorant qui laisse voir les couleurs, bien que tourné en noir et blanc, d’autres séquences de la «Bataille d’Alger», d’une aventure qui simplement continuait pour l’Algérie belle, rebelle et tourmentée.

Dans le film, Boumediene n’apparaissait pas. Il ne m’intéressait pas. Alors, comme aujourd’hui, mon affection allait aux vaincus, à Ben Bella donc, dont j’avais embrassé les épaisses joues présidentielles couvertes de sueur au cours d’une de ces nombreuses manifestations qui le réunissait lui et le peuple, toutes et tous confondus.

Avec le coup d’Etat, la fête avait soudain cessé. Plus de Modibo Keita ni de Massemba Déba livrés aux acclamations du peuple dans les rues fiévreuses d’Alger, capitale du Tiers-Monde, plus de discours inspirés au napalm. L’ambiance avait brutalement changé.

Elle devint vraiment macabre un soir glacé de décembre 1967 où mon système enfantin me fit commencer à aimer Boumediene que je crus sérieusement menacé par les chars de Tahar Zbiri, son Chef d’Etat-major. Mais ce coup d’Etat ne marcha pas, s’embourba dans la plaine de la Mitidja sous la pluie froide et quelques raids fratricides de l’aviation
boum lahore

Boumediene ne serait vaincu qu’exactement onze ans et treize jours plus tard, par la mort. Mais il avait déjà ma sympathie. Il faut dire que quelques mois auparavant, durant six jours de soleil, de mensonges, d’espoir et de défaite, j’avais compté devant le poste de radio familial, pour lui et pour Nasser, sur un carnet jaune, neuf, le nombre des avions abattus et des chars israéliens détruits par les armées arabes. Chiffres faramineux ! Je faisais et refaisais mes additions et les recopiais, encore et encore. Le septième jour, je fus brutalement et définitivement contraint de renoncer à ma confiance dans les chiffres et les vérités radiophoniques.

Quelque temps plus tard, une balle de mitraillette rasa un bout de sa moustache rousse, et je ne trouvais pas cela ridicule du tout, mais émouvant et tragique parce que l’homme avait échappé de si peu à la mort. C’est cela ! A mon insu, naturellement, à l’heure grave de la puberté, j’étais devenu boumedieniste.

Ce n’est qu’en 1969 que la fête repassa, furtive, par Alger. Par décision politique bureaucratique et par la grâce de Mohamed Benyahia, Dieu ait son âme, ministre de l’Information de Houari Boumediene, Dieu ait son âme, elle eu lieu, splendide, charnelle, dans la rue, ouvrant les yeux, le cœur et l’esprit des passants sur la vitalité, la musique, les couleur et la force flamboyante et une de l’Afrique.

Ce fut le premier et le dernier Festival Panafricain d’Alger.

Boumediene avait institué le «sérieux» en Algérie, pour le meilleur, quelques années fugaces, et pour le pire, sans effort. Car sobriété et sinistrose sont très profondément logées dans nos gènes, dans notre culture de peuple qui souffre depuis trop longtemps.

Il est évident qu’au sortir de la dernière guerre toute manifestation de joie ne pouvait qu’être superficielle, car survivre pouvait éventuellement apporter le réconfort, mais nullement le bonheur à ce peuple uni par la douleur et le sang versé. Pour le peuple sage et mal en point, le bonheur prenait la forme du repos, et la révolution, celle de l’aspiration au repos.

Mais nous, les enfants de l’indépendance, les étudiants des années 70, les futurs cadres du pays, férus de marxisme et de tous les ismes comestibles et imaginables, nous pensions que la révolution, et à sa tête le Président, devait nous conduire, avec ou sans escale, du colonialisme au socialisme. Et dans la galerie claire obscure de nos grands inspirateurs, Zighoud et maintenant Boumediene avaient pris place aux côtés de Giap et Fidel Castro.

En état d’intense ignorance et d’ardente croyance, nous, nous connaissions le bonheur. Celui de l’esprit qui transforme la matière. Celui de malaxer un pan de l’histoire universelle comme de la bonne pâte à modeler. Celui de rêver activement, jour et nuit. Celui de l’amour du peuple, des uns et des autres.

A l’époque, la Cinémathèque d’Alger n’avait pas encore brûlé. Elle n’avait même pas été transformée en hammam de jour, incroyable port de rêve et de fraîche pénombre, avec fauteuils noirs et profonds, pour jeunes marcheurs exténués de l’exode rural. Elle ne s’était pas préparée à mourir au sous-sol d’une lente noyade. Elle n’avait pas décidé de mettre fin à ses jours et, honteuse, de s’immoler par un court-circuit électrique.

Elle était un havre d’une autre sorte, un haut lieu de la culture planétaire où étaient donnés tous les films de la création, parfois même en présence de leurs auteurs, en chair et en os, vigoureusement interpellés par des bandes de lycéens plus ou moins trotskystes, les deux ou trois flics de service, d’éternels étudiants et de nombreux ex-futurs artistes.

Dans les librairies, il y avait tous les livres, sauf naturellement ceux d’Yves Courrière sur la «Guerre d’Algérie», vendus à des prix décents parce que subventionnés, comme dans un vrai pays en développement qui se respecte.

Le matin, nous avions le privilège délicieux de pouvoir boire un vrai thé à la menthe à la terrasse ensoleillée du Névé, avant de rentrer en amphi suivre les cours de professeurs vraiment diplômés, correctement rasés, habillés, et sachant parler correctement au moins une langue.

En amphi, on pouvait aller s’asseoir à côté d’une étudiante en jupe ou en jeans, normale. Dans la rue, où l’on respirait de l’air, et non de la pestilence, on croisait des femmes en haïk blanc et moiré, relevé sur une jolie jambe lorsqu’il y avait une jolie jambe à montrer, et non des momies supposément mâles ou femelles. On pouvait aussi avoir la chance de tomber nez-à-nez sur Issiakhem ou Kateb Yacine en pérégrination.

Ce n’était pas idyllique. Nous étions mécontents et révoltés, contre le manque de liberté, le manque de musique, de bus, de fromage, de logements, de voyages au Maroc… Mais la révolte ne nous rendait pas amers. Elle aiguisait nos sens et notre appétit de ce qui était là et de ce qui était à acquérir ou à inventer. Nous avions des colères, des chagrins, mais la dépression nerveuse était une maladie et non le symptôme principal de l’état général, la carte d’identité des citoyens et des citoyennes de ce pays.

Période de temps énergique et heureuse, d’avant le Sida, l’intégrisme, Reagan, Thatcher, et autres calamités et infections locales. Les choses étaient claires. Il s’agissait de construire un pays, et nous, pauvres innocents, nous pensions avoir le temps et le sens de l’Histoire avec nous. Boumediene n’avait pas 50 ans. Il était en bonne santé. Nous-mêmes étions à l’âge où l’on n’est pas encore concerné par la mort, à peine par l’échec. Nous étions tout de même conscients qu’en tant que poissons dans l’eau, notre sort était lié à celui de Boumediene. Nous ne savions pas à quel point nous avions raison d’être inquiets car, en fait, nous sous-estimions largement l’importance décisive du personnage. Nous aurons l’amer loisir, au cours des années de débâcle qui suivirent sa disparition, de nous en rendre compte, eau et poissons confondus.

Aujourd’hui, avec la distance, il apparaît clairement comme celui qui incarnait les valeurs les plus positives de notre culture et de notre identité. Par-dessus tout, il incarnait la dignité du peuple algérien. Il était fier, et nous nous sentions fiers d’être représentés par un homme comme lui. C’était là le sens le plus fort du lien charismatique qui nous attachait à lui. Mais rien ne lui fut accordé du jour au lendemain. Il dut, pendant des années, remonter laborieusement la pente de l’impopularité où l’avait jeté la mise à l’écart du bonhomme Ben Bella, qui continuait à croupir en prison, sans jugement.

Ce n’est qu’avec la nationalisation des hydrocarbures qu’il devint populaire. Ce n’est qu’à l’occasion du débat public (premier débat démocratique de l’Algérie indépendante) autour de la Charte nationale de 1976 qu’il a pu mesurer le degré d’attachement des Algériens à sa politique.

A l’étranger, le Sommet des Pays Non Alignés de septembre 1973, la Guerre d’Octobre, puis, à nouveau, la bataille du pétrole, cette fois à l’échelle internationale, lui avaient assuré une réelle stature d’homme d’Etat et, en même temps, de révolutionnaire fidèle à ses convictions. Son peuple ne se satisfaisant pas de postures et de bla-bla, ses discours ne pouvaient se substituer aux actes. Et pourtant, il savait parler !

Ses discours sont parmi les souvenirs les plus nets et les plus agréables de ma vie d’étudiant. Peut-être deux fois par an, mes camarades et moi mettions fin à nos réunions et autres activités d’importance cruciale. Je me précipitais Place Audin pour prendre le bus de Ben Aknoun. Je descendais à Hydra, puis je marchais en surveillant ma montre tout en sachant que j’étais en avance, que j’aurais tout le temps d’arriver, de décrocher le téléphone, de m’installer confortablement devant la télévision et de requérir le silence pour écouter le discours annoncé.

Il parlait devant une quelconque assemblée, cadres de la nation, commissaires du parti, élus locaux, cela importait peu, car il parlait à chacun de nous, sans notes, sans fausses notes, de sa voix grave ou métallique selon l’émotion. Il tenait des propos simples, cohérents, construits, en arabe algérien, dans une langue limpide et pure.

Grâce à la mécanique plusieurs fois millénaire du pouvoir charismatique, sa face sombre n’apparaissait pas. Lui était bon. Son entourage, mauvais. L’absence de liberté, les tortures, les disparitions, c’était «les services», la faillite de l’agriculture, l’absurdité des Souk-el-Fellah, Tayebi Larbi. A l’opposé, la nationalisation des hydrocarbures, c’était son discours du 24 février 1971. Belaïd Abdesselam, son ministre de l’Industrie et de l’Energie, restant au second plan, sur le même rang d’oignons que ses collègues du gouvernement dont certains étaient hostiles aux nationalisations. Le ministre des Affaires étrangères, Bouteflika, n’était lui que l’exécutant talentueux ou réticent de la politique étrangère du Président. C’était son système. Et il donnait l’impression d’être dans le pouvoir à l’aise comme dans un gant, au point de nous paraître parfois, dans ses décisions, ou son indécision par rapport à des ruptures, à notre sens salutaires, avec le gang qui l’entourait, animé uniquement par l’ambition de rester au pouvoir, quitte à sacrifier la révolution.

Car il excellait dans l’art politicien qui consiste à laisser croître les contradictions et à intervenir seulement pour s’assurer qu’elles s’annulent. Par ailleurs, il est vrai qu’il avait réussi à donner du pouvoir une image positive. Et l’image fonctionnait car elle exprimait une réalité positive : le pouvoir était utile. Il permettait de développer le pays et d’améliorer la vie des gens. Il permettait de créer des emplois, d’ouvrir des chantiers, des écoles, des universités, des routes, des hôpitaux.

Le pouvoir permettait de matérialiser une vision de l’Algérie plus forte, plus juste, plus respectée. Il permettait de réaliser des projets, de donner de l’espoir et un sens à la vie de millions d’hommes et de femmes. En l’espace de quelques années à peine, cela devenait perceptible à tous ceux qui ne refusaient pas de voir sous leurs yeux qu’un Etat se construisait, un Etat moderne, avec d’abord l’instinct de l’amour du pays, avant que la boussole du patriotisme ne nous tombe des mains.

Avec sa tête de paysan numide, mâtiné de Vandale et son allure un peu raide, il incarnait cela : l’amour du pays. Un amour sourcilleux, jaloux, violent, qui est tout le contraire de l’indifférence, de la paresse et de la trahison.

Il appartient désormais à une autre époque. Depuis sa mort, il y a maintenant treize ans, la face du monde a changé. Le communisme a pourri de l’intérieur et tombe en poussière. L’impérialisme américain triomphe. Le Tiers-Monde est en débandade. Alors que dans la foulée de la décolonisation, le droit des faibles était audible, leur combat respectable, l’opinion mondiale (ce qui en tient lieu en tout cas) a radicalement changé.

Il nous faut désormais, non seulement subir, mais nous taire. La culpabilité elle-même a changé de camp. Les colonialistes, les tortionnaires, les exploiteurs, les sanguinaires peuvent vieillir tranquilles dans le luxe d’une bonne conscience new look. C’est aux opprimés et aux méprisés d’assumer leur misère, leur impuissance et le mépris total dans lequel ils sont tenus.

Après l’ère du fouet, bienvenue à l’ère de l’auto-flagellation ouverte par l’union officielle de la force et du droit. Il est loin le temps où bombarder le Vietnam était une honte et un crime. Aujourd’hui, on peut détruire l’Irak dans la bonne humeur universelle. Joyeuses Pâques !

Par ailleurs, en Algérie même, le flot impétueux de la démographie emporte le passé et forme l’écume d’un nouveau peuple à la mémoire incertaine, englué dans l’épreuve injuste du présent, fouillant de ses yeux un avenir trouble. Pourtant, pendant le massacre de l’Irak, que les imbéciles nomment la Guerre du Golfe, on a vu à travers le pays ressortir le portrait de Boumediene dans les manifestations, dans les échoppes, encadré dans les salons modestes, collé sur le cartable des écoliers.

C’était le recours, le secours du mort en poussière que le peuple espérait ! Cela était pathétique mais, en même temps, rassurant sur la santé politique, la lucidité, la mémoire de ce peuple qui exprimait en cette occasion son patriotisme, son besoin de dignité et, ainsi, rendait hommage au patriote qu’était Boumediene, lui qui de son vivant n’avait pas eu droit aux manifestations d’affection ou aux marques ostensibles du respect que son peuple lui portait. Ni mouvements de foule, comme ceux de la foule égyptienne de 1967 sortie affolée dans les rues en conjurant Nasser de reprendre la démission qu’il avait présentée à son peuple après la défaite, ni fêtes populaires à sa gloire, lyriques et cadencées, à la stalinienne. Mais à sa mort, le 27 décembre 1978, une immense douleur et la peine de tout un peuple qui pleurait dans les rues et sur les balcons un père mort trop jeune, brutalement, assassiné.

En héritage, il laissait Hassi-Messaoud, El-Hadjar, des universités, à des orphelins privés des institutions politiques capables de défendre et de continuer la révolution. Le fameux parti unique n’était pas viable. Le FLN n’était qu’une vague tunique de Nessus sur un appareil décati qui ne servait à strictement rien d’utile, car la légitimité politique elle-même, une fois la guerre de libération achevée, ne provenait plus que des démarches éventuellement populaires du régime de Boumediene, appuyé sur l’armée dont il était le chef incontestable (et il s’était employé à ce que cela soit ainsi) et la sécurité militaire qui lui tenait lieu de parti politique, d’un genre particulier. Ce n’est qu’après la mort de Boumediene que le régime tentera de donner corps à une illusion, en plaquant des allures de parti politique sur une bureaucratie croupion de l’appareil d’Etat.

Effort inutile, bien que durable, puisqu’au-delà même d’Octobre 88, on assiste à ce spectacle obscène où le parti unique s’est démultiplié en soixante petits partis uniques, où l’armée qui régnait en silence, inaugure en octobre un nouveau cours où le pouvoir lui ordonne de tirer sur la foule déboussolée.

Alors, je ne peux m’empêcher de rire ( ?) lorsque j’entends «certains», comme on disait à l’époque, qualifier la période de Boumediene de dictature, surtout lorsqu’il s’agit de notables, politiciens, plumitifs ou affairistes de l’ancienne période. Au mieux, quelle naïveté… Car malheureusement (malheureusement à cause du temps qui passe et du malheur qu’il charrie) la société était bien plus vivante, intelligente, inventive, subversive et digne, que sous le règne gris, sale et miséreux de la pseudo-démocratie octroyée par un pouvoir qui n’a toujours pas changé trois ans après les émeutes d’Octobre.

Démocratie, certes il y a. Pour une bande de potentats verbalement repentis, une horde de faux mystiques hirsutes et mondains, une mafia de contrebandiers en tous genres, un club de «démocrates» auto-proclamés, une confrérie d’intellos enroués sur la partition des louanges du jour. Pour les autres, pour le peuple, c’est l’enlisement dans la paupérisation, l’angoisse, l’exclusion et le désespoir. Quel chemin parcouru ! A l’envers.

Après ceux qui avaient libéré le pays, nous voulions le construire. Nous aimions le pays d’un amour total et l’amour total était possible. Le paysage humain était beau. Il n’avait pas encore été défiguré par la vague d’inculture, d’argent facile, de mépris, de bigoterie qui a déferlé depuis. La bêtise, avec la vigueur diabolique d’un séisme, a tout simplement réduit à l’état de décombres l’Etat et la société, l’université et l’industrie, sali le passé et ruiné l’avenir.

Alors que l’Algérie de Boumediene produisait des techniciens, des rêveurs, des bâtisseurs, celle d’aujourd’hui collectionne les commerçants et les chômeurs. Alors que lorsque nous désertions les bancs de l’université, c’était pour battre la campagne, bâtir avec les ouvriers et les paysans notre pays meurtri et l’imposer au monde, les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent rêver que d’exil et de mort en se shootant à n’importe quoi pour atténuer quelque peu la haine de soi.

Et nous qui avons maintenant le triste privilège d’avoir connu la fierté d’être à 20 ans, puis de mourir de honte dix ans après, que pouvons-nous faire avec notre énergie qui brûle à survivre, avec notre mémoire nostalgique et nos rêves absentés ?

 

* Texte écrit en 1991 et publié dans l’ouvrage collectif «Algérie, 30 ans», Autrement, 1992, dirigé par Merzak Allouache et Vincent Colonna.