« Lorsqu’on a dirigé pendant aussi longtemps un pays comme l’Algérie, on ne peut pas ne pas avoir laissé d’empreintes »

Reporters : Dans votre livre « Les Présidents algériens à l’épreuve du pouvoir », vous avez consacré un chapitre important au Président Boumediène disparu il y a quarante ans. Quelle analyse froide faites-vous de ce leader politique et de l’empreinte –si elle existe encore– qu’il a laissée sur le pays ?
Badr’Eddine Mili : La personnalité et l’œuvre du président Houari Boumediène sont un sujet inépuisable qui a, déjà, par le passé, fait l’objet de nombreux écrits signés par des historiens, des politologues et des journalistes algériens et étrangers et alimentera, sans doute, encore longtemps, les commentaires de bien d’autres. C’est que la pensée et l’action de celui qui gouverna l’Algérie, durant 13 ans, fut émaillée de beaucoup d’évènements déterminants qui ont drainé le bon et le moins bon, transformé, en profondeur, le pays, mais aussi, soulevé critiques et polémiques sur plusieurs points sensibles en rapport avec le fonctionnement de la société, de l’économie et de l’Etat de cette époque. J’ai, en effet, réservé à la personnalité et à l’œuvre de l’homme de longs développements dans « Les Présidents algériens à l’épreuve du pouvoir », mais, aussi, dans « L’opposition politique en Algérie » et « Les partis dirigeants algériens». Je ne vois pas ce que je pourrais y ajouter si ce n’est que parti, au début de sa carrière, sur une réputation d’homme de l’ombre, il la termina dans la position d’un bâtisseur nimbé de l’éclat d’une gloire qui fit de lui, à l’intérieur, le fondateur de l’Etat national moderne, héritier de l’Etat de la Révolution et de l’Etat de la Résistance de 1830, et, à l’extérieur, un des leaders influents du mouvement des pays non alignés, hôte d’une centaine de chefs d’Etat au sommet d’Alger de 1973, arbitre de conflits régionaux, voix écoutée à l’ONU, à l’Opep, dans le monde arabo-musulman et, même, en Occident si on en croit ce qu’Henry Kissinger en avait dit dans « Les Années orageuses », ses Mémoires. Vous savez, lorsqu’on a dirigé, pendant aussi longtemps, un pays comme l’Algérie, on ne peut pas ne pas avoir laissé d’empreintes sur les institutions, les consciences, les conduites sociales et la mémoire des gens. Il est vrai que le regard que les Algériens portent sur lui diffère, selon qu’ils appartiennent aux élites ou aux classes populaires. Les premiers insistent sur son autoritarisme qui lui fit restreindre le champ des libertés et user de procédés peu recommandables contre ses adversaires politiques. Les seconds affirment lui devoir un Etat souverain, une monnaie forte, un système social protecteur, une dignité retrouvée et une aura célébrée dans le Tiers-Monde et plus loin. Ils considèrent que cette période rapportée à ce que l’Algérie a vécu, par la suite, fut l’âge d’or de l’Histoire contemporaine de la nation, en dépit des vicissitudes et des échecs retentissants recensés dans plusieurs domaines de la vie publique.

Pour beaucoup, le président Boumediène est l’incarnation même de l’austérité et de l’autorité implacable, voire impitoyable. Ce même homme a été pleuré à sa mort par des millions d’Algériens. Tout un peuple est descendu dans la rue lui rendre hommage. Comment expliquer ce paradoxe ?
Le fait que le peuple soit descendu dans la rue pour lui rendre hommage et, même, porter sa dépouille sur les épaules, par rejet du conformisme du cérémonial officiel et de ses acteurs, était une façon de se reconnaître dans l’homme et son legs. Il faudrait, à mon sens, lire, dans cette démonstration spontanée, au-delà de son caractère sentimental, toute la considération qu’il portait à un chef d’extraction modeste, ascète qui parlait une langue accessible, soucieux de justice et de fierté et qui n’hésitait pas à dénoncer, incorruptible qu’il pensait être, les responsables qui confondaient « attawra oua etterwa », « la Révolution et la fortune » en leur demandant « min aïna laka hada ? », « d’où tiens-tu cela ? ». Ces comportements avaient un impact sur les consciences et pouvaient, par moments, faire passer au second plan le besoin d’une évaluation, autrement, plus rigoureuse des erreurs et des dysfonctionnements apparus dans le gouvernement du pays et imputables, soit, directement, à l’homme, soit à des épiphénomènes intérieurs et extérieurs qui échappaient à son contrôle.

Pour rester sur cette question, le portrait qu’on avait dressé de lui et qui résiste encore un peu à l’usure du temps, est qu’il était un dictateur et un « tueur » d’opposants. On lui attribue un exercice violent du pouvoir et d’être le commanditaire d’assassinats politiques célèbres dans l’histoire algérienne post-1962. Pensez-vous que cette sombre renommée qu’on lui a prêtée est justifiée ?
Houari Boumediène fut, peut-être, le seul Président algérien à avoir lu « Machiavel » et fait sien le principe de « la fin justifie les moyens ». Et pour bien comprendre les motivations et les ambitions de l’homme, il faudrait remonter à 1959, l’année où il entra au CNRA, en compagnie de Mahmoud Chérif, chef de la Wilaya I historique. Etoile montante issue des rangs de ce qu’il appelait « les militants en uniforme », il avait toujours ressenti de la méfiance à l’égard des militants civils – pionniers de l’indépendantisme ou ralliés de 1956– qu’il soupçonna, en plusieurs circonstances, de velléités d’atteinte à « la pureté de la Révolution » et de déviation de son cours. C’est pourquoi, il plaida, à cette réunion, pour la suppression de la différence entre militants civils et « militants en uniforme », les futurs tuteurs messianiques de la Révolution. Tout le parcours ultérieur de Houari Boumediène sera habité par cette hantise de voir celle-ci dépouillée de son caractère populaire et de son unanimisme, ce qui le poussa, en 1962 et en 1965, à intervenir pour stopper des « déviations en cours » et à opérer des « redressements » dans les conditions que l’on sait. A ce Boumediène secret et dominateur, retranché dans son bunker, succéda, au début des années 70, un autre Boumediène qui surprit par son pragmatisme et sa faculté d’adaptation aux réalités du pays et du monde qu’il finit par prendre en compte en allant au-devant des aspirations des catégories les plus désavantagées de la société et en nouant de solides alliances avec les pays socialistes qui l’obligèrent, parfois, à faire violence à ses premières certitudes. Il y eut, donc, le Boumediène, intriguant, qui supplanta le GPRA, bannit et élimina ses rivaux et l’autre, le patriote ombrageux qui nationalisa les mines et les hydrocarbures, récupéra Mers El-Kebir et Reggane plus tôt que prévu, entreprit de développer une économie indépendante, fit rédiger la Charte nationale, renoua avec la légalité constitutionnelle et réhabilita le FLN après l’avoir réduit à un appendice dirigé par l’Etat. Ses fidèles lui prêtèrent, même le projet de déclencher dans le système de gouvernement « une Révolution démocratique » à l’occasion du 4e congrès du FLN qui était prévu à la fin de 1978.

Pour beaucoup, le président Boumediène a été l’homme qui aurait utilisé les forces de gauche quand il en avait besoin à une époque, où les idées marxistes avaient le vent en poupe, et le courant islamiste quand ce vent a tourné en sa faveur. Il aurait même joué sur les deux tableaux en même temps. Si l’on devait résumer la manière dont le président Boumediène exerçait et incarnait le pouvoir de 1965 à sa mort, que dirait-on et que devrions-nous retenir d’essentiel ?
La proclamation du 1er Novembre 1954 avait promis l’édification d’un Etat social dans le cadre des principes islamiques, une orientation que Houari Boumediène s’appliqua à concrétiser, à la lettre, car elle correspondait, dans la doctrine des constantes à laquelle il croyait, à l’ancrage spirituel et culturel de la Nation ainsi qu’à sa revendication de justice et de progrès liée à son combat anticolonial. La bipolarisation du monde, de son époque, avec la guerre froide et la montée en puissance du mouvement des pays non alignés appuyé par le bloc de l’Est, donna à cette orientation une perspective supplémentaire qui commanda des politiques et des alliances tout à fait nouvelles. « Le soutien critique » du Pags à son action et le renforcement –via l’Association des oulémas– du courant conservateur dit éclairé, incitèrent le Président Houari Boumediène à constituer un front intérieur où prirent place modernistes et réformateurs musulmans cohabitant dans un même gouvernement, à l’image de Mostefa Lacheraf et Ahmed Taleb El-Ibrahimi, leurs représentants emblématiques. Naturellement, Boumediène joua sur leurs contradictions jusqu’à ce que l’équilibre sur lequel les deux pôles reposaient céda sous le poids de leurs projets de société antinomiques. Pour la vérité historique, il faut, cependant, reconnaître au président Boumediène, ancien étudiant à la Zitouna et à Al Azhar, une volonté sincère, de faire sortir l’Islam des ornières maraboutiques et de contribuer à l’adapter à son temps, dans l’esprit du discours qu’il prononça au sommet de l’OCI à Lahore. Les séminaires sur la pensée islamique auxquels il invitait les théologiens du monde musulman pour y réfléchir, participaient de cette volonté de voir émerger dans les sociétés du Maghreb et du Machrek, un Islam de progrès.

On lui prête d’avoir eu à la fin de sa vie des ambitions de réforme qu’il n’a jamais pu exprimer en raison de sa maladie. Cela vous semble-t-il vraisemblable ? De quelles réformes pouvait-il se prévaloir en 1977-1978 ?
La tentative de recentrage du pouvoir à laquelle il procéda, avant sa disparition, en restaurant le FLN missionné pour encadrer les travailleurs, les jeunes, les femmes et les intellectuels, comme il le fit sous le mandat de Ben Bella, est un des indicateurs qui accréditent l’existence d’une telle intention. Mais cette intention butait contre plusieurs obstacles : l’ostracisme qu’il continuait à opposer au capitalisme algérien, de nouveau, cloué au pilori à la suite de l’adresse au gouvernement faite, en 1976, par Ferhat Abbas, Cheikh Kheireddine, Hocine Lahouel et Benyoucef Benkhedda, montra qu’il n’était pas, du tout prêt à concéder une ouverture démocratique de type libéral. L’affaiblissement de l’Union soviétique que Boumediène n’avait pas vu venir, préjugeant de la solidité de ses soutiens internes et externes qui commençaient, pourtant, à s’étioler, le surprit, en plein élan, et la lame de fond qui s’ensuivit avec la fin de la bipolarisation et du non-alignement, le déposséderont de ses meilleurs atouts. Enfin, l’Armée, dont il était le chef incontesté, demeurait le pivot du jeu politique auquel il ne pouvait pas renoncer au profit d’autres appareils moins sûrs, ce qui se vérifia lorsque vint le moment de décider de sa succession. Le candidat de l’aile « socialiste » du FLN, Mohamed Salah Yahiaoui, et son concurrent Abdelaziz Bouteflika étiqueté « libéral » durent s’effacer devant celui de l’Armée.

Une question qui pourrait vous amuser, qu’aurait-il pensé de son remplacement par le président Chadli ?
Le président Boumediène connaîssait bien Chadli Bendjedid qu’il avait envoyé, en 1962, à Constantine, en compagnie de Larbi Belkheir, pour mettre au pas la Wilaya II historique hostile à l’armée des frontières. Il désigna le même Chadli Bendjedid, quelques mois plus tard, à la tête du tribunal militaire qui jugea le colonel Chaâbani, deux missions dont il s’acquitta, parfaitement et qui lui valurent d’entrer au Conseil de la Révolution en 1965. Boumediène n’aurait, cependant, jamais, pensé qu’à sa disparation, Chadli lui succéderait et, pire, qu’il détricoterait,très rapidement, son héritage en «libéralisant» l’économie et en préparant l’avènement du multipartisme.

Boumediène a été l’homme de la « Révolution agraire », un immense gâchis selon certains, mais qui s’expliquerait non seulement par les orientations idéologiques qu’il avait et qui s’étaient exprimées à travers les « Révolutions » industrielle et culturelle mais également par ses origines rurales. Partagez-vous cet avis ?
La Révolution agraire et l’industrialisation n’ont pas, en effet, atteint l’objectif que le Président leur assigna à cause d’un certain volontarisme, de choix, insuffisamment, maturé et d’une population rurale, peu préparée à la collectivisation et pas du tout formée aux techniques de la grande production industrielle. L’échec de ces deux révolutions et, surtout, celui de la Révolution agraire, revient, en partie, aussi, à l’administration tenue par les fils des grandes tentes opposées à la nationalisation des terres qu’ils entravèrent par leur juridisme tatillon et le blocage, au niveau des banques, des fonds qui devaient la financer.

Quarante ans après sa disparition, quelles erreurs fondamentales a-t-il commises selon vous ?
Quel qu’ait pu être le pouvoir absolu qu’il exerça, Houari Boumediène était limité par des déterminismes internes et externes qui réduisirent, considérablement, ses marges de manœuvres, surtout à la fin de sa vie. Sa première erreur fut d’éliminer la direction historique de la Révolution, ce dont il sembla se repentir, plus tard, en déclarant que « la Révolution est une ogresse qui mange ses enfants ». La seconde fut de croire qu’il pouvait décider tout seul du destin de l’Algérie sans consulter le peuple à travers des institutions représentatives. Lorsqu’il en a pris conscience, il était trop tard. Enfin, l’équilibrisme entre progressisme et conservatisme dont il se servit, à la suite du président Nasser en Egypte, comme d’un instrument de régulation politique, ne fit qu’exacerber les contradictions à l’intérieur de la société, toujours aussi divisée sur la voie de développement politique et économique à suivre. Cela dit, on pourra épiloguer à perte de vue sur sa gouvernance solitaire, ses méthodes hétérodoxes et ses contre-performances, il n’en demeure pas moins vrai que si on devait tirer une balance entre son actif et son passif, c’est l’actif qui l’emporterait. L’Algérie continue, d’ailleurs, à fonctionner sur des acquis – secteur public, médecine gratuite, logements sociaux – qui lui sont imputés, malgré les tentatives de remise en cause actionnées ces dernières années par les tenants de l’ultralibéralisme.