Avant sa distinction par le jury, le 23 décembre dernier, cette jeune auteure était quasiment inconnue du grand public. Aujourd’hui, elle est propulsée au-devant de l’actualité littéraire algérienne avec la promesse d’y rester. «Sirène, destination d’un homme optimiste», par qui sa célébrité est venue, est, en effet, un texte ambitieux dont on souhaite qu’il sera largement diffusé d’autant qu’il porte sur des sujets qui nous parlent : la condition des femmes, la montée de l’extrémisme, l’identité, l’autre et le respect des différences… Entretien 

Reporters : Le jury du Grand Prix Assia Djebar vous a distinguée cette année pour votre roman en langue arabe. Quel sens a, pour vous, cette distinction?  
 Nahed Boukhalfa :   Je ne sais pas comment répondre à cette question, mais je dirai que c’est quand même pour moi un sentiment d’immense fierté. Pas parce que mon texte a été retenu parmi des dizaines d’autres et qu’il a été considéré comme digne d’être distingué, pas parce que je suis une auteure qui entame une carrière littéraire et qu’un prix est toujours un grand encouragement et une motivation pour un début de carrière, mais surtout parce que je me vois décerner une distinction qui porte le nom d’Assia Djebar. Ce n’est pas rien que de repartir chez soi avec l’idée d’avoir été quelque part dans le sillage d’une géante de la littérature algérienne et universelle, voilà. J’espère pouvoir continuer à écrire des choses qui retiennent l’attention. 

L’écriture est-elle une épreuve pour vous ?

Une aventure plutôt ! Un travail qu’il faut bien entreprendre et réaliser. Quand on commence une histoire, l’inspiration est quelque chose d’important, mais elle n’est pas suffisante. Il faut savoir bâtir un texte d’autant qu’on n’écrit pas à partir de rien. L’écriture est comme un océan, il faut tenter de savoir y nager, autrement c’est le naufrage. Vous voyez ce que je veux dire ? Avant moi et en même temps que moi, d’autres écrivains, d’autres personnes écrivent des choses de qualité et il faut au moins rester dans leur sillage sans leur ressembler, trouver sa voie et capter l’œil de celui qui vous lit, sinon on aurait écrit pour rien. La réaction du lecteur est pour moi une source d’inquiétude permanente et en même temps une motivation à mieux faire…

Comment vient-on à la littérature et au roman en particulier ?

Je n’ai aucune réponse à cette question sauf à vous dire que je ne suis pas de formation littéraire, j’ai fait des études scientifiques pas très poussées et qui ne me destinaient pas à l’écriture et pourtant j’y suis.  

Est-ce vous qui avez eu l’idée de vous mesurer au grand prix Assia Djebar ?

Non, mon éditeur oui. C’est lui qui a eu l’idée de proposer mon texte au jury et il n’a pas eu tort, c’est le moins que je puisse dire. 
Les Editions Baghdadi ont fait le travail et le grand prix Assia Djebar est ma première grande joie littéraire, véritablement. Avant, j’ai eu deux distinctions, à Oran et à Alger, mais elles n’ont rien à voir avec le Grand Prix. C’est grand Assia-Djebar ! Même si je n’ai lu que de petits extraits de son œuvre traduite du français à l’arabe. 

Vous lisez quoi d’habitude ?

Les grands romanciers russes du XIXe en traduction arabe, les latino-américains, les Mexicains en particulier comme Octavio Paz et Carlos Fuentes. Chez les Maghrébins, Ahlam Mostaghanemi bien sûr, Mohamed Choukri, Boudjedra et d’autres. Chez les Egyptiens, Nadjib Mahfoud incontestablement, Hanna Mina pour la Syrie…. 

Comment écrivez-vous ?

Je suis maman au foyer, trois enfants, et j’écris quand je peux. Avec le grand prix Assia Djebar, j’espère écrire plus assidûment, lire aussi. Car sans la lecture, on n’écrit pas. Affirmer le contraire, c’est tout simplement raconter une mauvaise histoire… 

Les prix littéraires font actuellement débat dans notre pays et beaucoup les regardent avec circonspection, vous en pensez-vous quoi vous ?

Je pense qu’il n’y a pas de champ littéraire sans prix littéraires. Tout le problème est que les prix littéraires doivent obéir à des logiques où la qualité doit être le premier critère. Ce n’est pas évident, je le sais, car la subjectivité est forte dans le choix et la distinction des textes, mais il y a un minimum à respecter. Je crois au sérieux surtout, car on ne monte pas un prix pour le prix ou pour faire bien et chic, on le fait pour saluer la création et encourager la création et la créativité… Le grand prix Assia-Djebar me semble être une distinction qui s’oriente vers ça et c’est tant mieux. J’ai bien entendu la déclaration de la présidente du jury sur le travail d’édition aussi… 

Voulez-vous dire qu’il y a une mise en ordre à faire dans le champ de l’édition ?

Oui. Je comprends bien qu’une Maison d’édition est une entreprise, mais une entreprise se gère aussi. Je n’ai rien contre le commerce, mais il faut qu’il soit bien fait. Je ne veux pas parler de ceux qui se disent éditeurs et qui n’ont aucune considération pour le travail d’auteur… Il y a nécessité pour certains de prendre leurs responsabilités et comprendre que l’édition n’est pas un métier comme un autre, il y a urgence pour les responsables de la culture de regarder de plus près ce qui se passe sur le terrain et commencer à réguler. Y compris chez les associations qui se prétendent culturelles et qui ne semblent n’avoir aucune idée de la responsabilité qu’elles ont… Le livre, comme vous le savez, c’est important.