L’expert en économie, Malek Serraï, pense que le gouvernement doit gérer avec une extrême urgence la conjoncture financière actuelle. Il plaide pour une utilisation rationnelle du financement non conventionnel et privilégier la préférence nationale pour réduire les importations de biens et de services.

Reporters : Le gouverneur de la Banque d’Algérie a annoncé, dimanche devant les députés, des chiffres alarmants sur la situation financière du pays, quelle lecture en faites-vous en tant qu’expert en économie ?
Malek Serraï : Il y a deux lectures à faire des chiffres annoncés sur le financement non conventionnel. La première est que le rythme actuel de recours à ce financement comporte des risques majeurs pour l’économie nationale si on laisse cet argent arriver à certains secteurs comme le commerce extérieur. Si les pouvoirs publics ne gèrent pas cet argent avec intelligence, nous risquons d’avoir des taux d’inflation extrêmement élevés avec le risque de troubles sociaux qui vont avec. La deuxième lecture est plutôt positive.
L’argent fabriqué par ce mode de financement va permettre à des entreprises publiques et privées, qui ont réalisé des projets au profit de l’Etat, de récupérer leur argent et par ricochet de continuer d’exister. Cet argent pourrait également être injecté dans le financement des projets d’investissement productifs de richesses. Voilà la lecture à faire des chiffres sur le financement non conventionnel communiqués par le gouverneur de la Banque d’Algérie.

Que doit faire le gouvernement pour que l’argent issu du financement non conventionnel ne provoque pas de dégâts ?

Il faut toujours se rappeler que le financement non conventionnel est une mesure conjoncturelle et non une solution durable à la crise économique. Pour votre question, je dis que les institutions de l’Etat et les banques doivent être vigilantes sur la destination de cet argent. Pour éviter l’inflation, il faut faire en sorte que l’argent issu du financement non conventionnel ne finisse pas dans les circuits commerciaux. Il doit servir uniquement à régler les impayés envers les entreprises et financer une partie des projets d’investissement pendant une période limitée dans le temps.
Le non-respect de ces trois conditions va nous conduire à des situations difficiles, voire délicates. En résumé, le gouvernement doit gérer la conjoncture financière actuelle avec vigilance et intelligence.

Les responsables concernés par ce financement font-ils attention à votre avis ?

Croyez-le, je suis allé moi-même voir les directeurs des banques pour savoir de près ce qui se fait. Pour le moment, je peux dire que les règles de vigilance sont respectées.
Le grand tapage qu’a suscité le recours à ce mode de financement a renforcé la vigilance chez les responsables politiques et financiers du pays. Ceci dit, des pressions sont exercées actuellement par certains milieux pour obtenir des crédits pour financer des activités qui ne s’inscrivent pas dans l’investissement productif. Il ne faut surtout pas céder à ces cercles.

Selon le même responsable, les réserves de change ont perdu 15 milliards de dollars en 11 mois. Peut-on dire que le gouvernement a recouru de manière excessive à cette caisse pour couvrir le déficit ?

Nous ne pouvons pas dire que le gouvernement a raison ou tort de pomper une telle somme sans savoir en quoi elle a été dépensée. Il faut qu’il nous dise comment et où a été dépensé cet argent pour pouvoir faire des commentaires.
Si ces 15 milliards de dollars ont servi à financer des projets d’investissement ou des infrastructures d’utilité publique, nous ne pouvons pas nous y opposer parce que l’investissement ne doit pas s’arrêter.
Mais si cet argent a été affecté au financement d’opérations d’importation de biens et surtout de services, là, nous dirons que la démarche du gouvernement est dangereuse.

Les importations ont baissé au cours des 11 premiers mois de l’année en cours, s’agit-il, selon vous, de réussite de la politique du Gouvernement ?

Certes, les importations ont baissé, mais elles restent quand même élevées. Nous pouvons faire des efforts supplémentaires pour les réduire davantage au cours des prochaines années. Pour les importations de biens, nous constatons que la production nationale prend progressivement la place des produits importés. C’est une bonne nouvelle pour l’économie nationale. Par contre, les importations de services restent à des niveaux inacceptables. Dépenser 11 milliards de dollars dans l’importation de services est une aberration. Il faut faire confiance à nos ingénieurs, à nos informaticiens, à nos architectes, à nos bureaux d’études, à nos médecins et autres. Il faut faire de la préférence nationale une réalité dans tous les secteurs d’activité.