A quoi sert un prix littéraire en Algérie ? Vieille question relancée à chaque saison de consécration et la plus récente, celle du Grand Prix Assia-Djebar, n’a pas dérogé à la règle. La dernière distinction littéraire au programme de l’année 2018 qui s’achève a, en effet, ravivé l’interrogation si une récompense littéraire changeait la vie d’un (e) auteur (e) et si les ventes de son œuvre se voient relancées comme on l’observe sous d’autres cieux où le champ littéraire et éditorial est établi au sens fort du terme.

A cette question, le libraire Abderrahmane Ali-Bey de la librairie du Tiers-monde répond par le sourire : «L’impact des prix littéraires sur le marché du livre dans notre pays demeure encore très marginal, sans doute parce que le lectorat, lui-même, n’est pas très appréciable et qu’il a du mal à se renouveler. En Algérie, nous ne sommes pas dans ce cas de figure où les prix littéraires incitent les éditeurs à faire de nouveaux tirages à la demande des libraires parce qu’ils se retrouvent en rupture de stock de l’ouvrage primé. Nous en sommes très loin, je reconnais toutefois que cela commence à avoir son petit effet. Au lendemain de l’annonce du Grand Prix Assia-Djebar pour Ryad Girod, de nombreuses personnes sont venues demander son roman, alors que les deux derniers mois, les gens ne le connaissaient pas, au mieux on vendait un à trois livres par jour. Et d’ajouter que «l’enjeu est que les initiateurs des prix littéraires soient réellement à la hauteur de leurs ambitions. Un prix, ce sont des normes, des règles, des pratiques engageant les professionnels du livre et les médias pour ne pas laisser passer n’importe quoi. J’ai beaucoup apprécié la déclaration de la présidente du jury Aïcha Kassoul qui a eu des mots forts sur l’édition et en expliquant qu’un livre, ce n’est pas seulement un auteur et un texte, c’est une chaîne, en affirmant que «les éditeurs à l’avenir feront encore plus d’efforts même si je reconnais qu’aujourd’hui la qualité de fabrication de livre s’est nettement améliorée et que certains maisons éditent des ouvrages aux normes internationales.» Pour la direction de l’édition à l’ANEP Asia Baz, tout est question de crédibilité et de légitimité. Un jury digne de ce nom est une garantie pour que les distinctions littéraires ne deviennent pas une proie à la médiocrité ou ne conduisent pas à des réflexes de complaisance qui tuent l’effort et le mérite de la création par l’écriture. Un bon prix littéraire, affirme-t-elle, permet à long terme de valoriser la qualité d’écriture et de publication que ce soit pour l’auteur et/ou la maison d’édition primés. Il est clair que, par une distinction, c’est l’auteur qui est mis en avant, mais la consécration revient aussi, indéniablement, à sa maison d’édition». Et de poursuivre : «La multiplication des prix littéraires, quand ils sont de qualité, se traduit sur le terrain par l’émergence de productions romanesques appréciables chez les jeunes et une amélioration du travail d’écriture de l’auteur avec une qualité d’édition et de fabrication du livre aux normes internationales». Quant à l’impact des distinctions littéraires sur les ventes, la directrice de l’édition à l’ANEP préfère rester dans la nuance et appelle à un débat sur l’avenir de la chaîne du livre dans notre pays : «Vouloir parler de l’impact médiatique d’un prix sur les ventes est aléatoire au vu du problème de distribution et du manque flagrant de librairies sur le territoire national. Il faudrait résoudre le maillon faible de la chaîne du livre pour en connaître l’impact réel sur le terrain et en discuter avec des chiffres et des statistiques», fait-elle observer.

Livre, à la recherche
de la chaîne perdue
Le responsable de l’édition à l’Entreprise nationale des arts graphiques (ENAG), Mohamed Iguerb, croit savoir qu’«il ne faut pas craindre la multiplication des distinctions littéraires. Ailleurs, on recense de nombreux prix sans que cela gêne personne, au contraire. L’essentiel, indique-t-il, est de mettre de l’ordre et agir pour que les prix répondent à des logiques d’institution responsable de l’avenir économique d’un secteur». Selon lui, «l’avenir de la création littéraire en Algérie ne dépend pas uniquement des talents des auteurs. Cela dépend aussi de la mise en place d’un système où il faut allier préoccupation littéraire et esthétique et impératif économique. Un prix littéraire quand il est organisé selon les critères du mérite par des personnes qui en ont l’autorité peut être un argument de vente» et «une motivation à ce que les maisons d’édition se sentent soutenues dans leur travail parce que le livre n’est pas un produit comme les autres», souligne-t-il. M. Iguerb fait remarquer «le rôle important des médias» à faire vivre le livre et à le faire parvenir au lecteur. «Notre vœu en tant qu’éditeur et organisateur, c’est que la promotion des auteurs primés et de leurs livres ne s’arrête pas à la cérémonie des prix. Ce rôle incombe aussi aux médias et ce sont eux qui créent et maintiennent le lien entre un auteur et ses lecteurs.» A propos de l’impact réel des prix littéraires sur la vente des livres, il estime qu’«honnêtement, il est minime», car «il y a très peu de promotion de auteurs, pas assez de critiques littéraires et pas assez de place pour la chose littéraire et de l’édition dans les médias». «Il faudrait davantage de programmes dédiés à la littérature et à la culture d’une manière générale» Plus radical, Amar Ingrachen affirme que l’impact des prix littéraires sur les ventes est «quasiment nul». Le patron des Editions Frantz Fanon, qui a fait une percée remarquable dans le champ de l’édition dans notre pays en publiant des auteurs consacrés notamment, Rachid Boudjedra entre autres, estime que débattre des distinctions littéraires, c’est «fausser le débat» et le «pervertir». «Un prix littéraire, c’est censé donner une plus grande visibilité l’écrivain et au livre qui a été primé, ainsi qu’à la maison d’édition, mais malheureusement, je pense que chez nous, tout cela n’existe pas». Il faut, soutient-il, une révolution pour que le marché du livre et les distinctions littéraires dans notre pays «cessent de souffrir de leurs maux». «La plupart des livres qui ont été primés auparavant n’ont pas été traduits et n’ont pas eu une grande visibilité auprès des lecteurs. Leurs auteurs n’ont pas eu de tournée nationale». Et de s’interroger sur la «création de prix littéraires qu’on offre à des auteurs dans des conditions pas très professionnelles dans la mesure où on trouve les mêmes membres de jury dans tous les prix et que parfois même la crédibilité de ces jurys se discute». Toutesfois, le directeur des Edition Frantz-Fanon estime que des solutions sont possibles et souligne que des alternatives existent en expliquant qu’«un prix littéraire ne doit pas se résumer à une cérémonie avec un diner et un chèque que l’on remet à l’auteur.
C’est tout un travail qui doit intervenir à la suite de cela. Notamment en organisant une tournée pour les lauréats dans toutes les maisons de culture et universités du pays, en traduisant les livres primées, au moins dans les trois langues nationales et essayer de les promouvoir à l’international, c’est le minimum que l’on puisse faire. S’il n’y a pas ce minimum, il n’y a rien» Il conforte ses propos en affirmant qu’«un auteur ne se nourrit pas de prix littéraires, il se nourrit de l’échange avec les lecteurs et les critiques, et je parle ici des critiques littéraires universitaires. Au final, je dirais que le véritable critère pour juger de la qualité d’un livre ce sont deux choses : les lecteurs et le temps. Ce n’est pas la valeur matérielle du prix qui compte.»n