Force est de constater que la commémoration du 171e anniversaire de la hidjra de l’Emir Abdelkader (25 décembre 1847-25 décembre 2018) est « émaillée » cette année par une atteinte « immatérielle » à la mémoire du fondateur de l’Etat algérien. Il s’agit de la maison d’armes dite « Dar Essleh » où l’Emir Abdelkader avait passé sa dernière nuit dans sa patrie avant d’être embarqué au port de Ghazaouet vers l’exil, qui a été transformée en cafétéria.

Un acte commis dans l’indifférence des autorités locales, en l’occurrence les directions de la culture, des moudjahidine, du commerce et de la règlementation générale. A noter que ce n’est pas un précédent, puisque le tribunal (mahkama) de l’Emir Abdelkader à Ghriss (Mascara) aurait subi auparavant le même sort « commercial ». Et le comble de l’immoralité mémorielle, c’est que l’obtention de l’arrêté d’exploitation d’un débit de boisson via la DRAG est tributaire, entre autres, de la location d’une licence dite de… moudjahid. Notre question posée à ce sujet au ministre des moudjahidine Tayeb Zitouni en marge de sa dernière visite à Tlemcen (6 décembre 2018) sera carrément éludée. A signaler à ce propos qu’une vidéo largement diffusée sur les réseaux sociaux (Youtube) en août 2018 dénonce ce qui est considéré comme une insulte à la mémoire collective du peuple algérien. Il faut savoir que cette bâtisse, classée comme patrimoine historique à l’occasion de la manifestation «Tlemcen capitale islamique pour 2011», a déjà subi des dommages lors d’une pseudo-opération de restauration qui ressemblait plus à du rafistolage ou du bricolage qu’à de véritables travaux de restauration. Il y a quelques années, il était question de transformer cette maison où le fondateur de l’Etat algérien moderne a passé sa dernière nuit, en musée, mais le projet n’a jamais abouti. Cependant, pour être convertie en commerce, les démarches pour l’acquisition de l’autorisation d’exploitation de la structure n’ont pas été vaines. Il était prévu dans ce cadre de transformer une dépendance en musée ; à ce titre, le président de la section d’Oran de la fondation Emir Abdelkader avait promis d’y contribuer avec une vasque du tombeau des braves et d’autres archives. La banale stèle, érigée sur la place éponyme où la rituelle «fatiha» commémorative est prononcée pour la circonstance, devait être remplacée par une statue à la mesure de la stature de l’Emir Abdelkader. Il faut souligner que les citoyens consternés par cette atteinte à la mémoire collective se demandent si cette décision de détourner cette maison historique en lieu de commerce est nourrie d’une volonté délibérée de déformer l’histoire de toute une région ou juste l’esprit mercantile qui a prévalu sur le désir de conserver l’histoire et la mémoire. Quoi qu’il en soit, c’est tout un pan de l’histoire et de la mémoire locale qui est menacé de disparaître à jamais. Pour revenir à la genèse de cet évènement historique, la thèse de la reddition de l’Emir Abdelkader sera démontée en pièces par Chemil Boutaleb, président de la section d’Oran à l’occasion de la 163e commémoration à Ghazaouet ; il remettra les pendules à l’heure en étayant son propos avec un fac-similé de la lettre portant le sceau de l’Emir adressépar ce dernier au général Lamoricière (une archive précieuse provenant du centre de Chinon). La teneur de la fameuse correspondance se résumait en quatre exigences en vue d’un armistice, à savoir son «exil» vers Akka (Saint-Jean d’Arc) ou Alexandrie, la jouissance de ses biens, la liberté pour ses compagnons d’armes et le sort de Bouhmidi (son lieutenant emprisonné alors à Fès). A ce titre, trois options se présentaient à l’Emir à partir du Maroc : se diriger vers le Sahara (avec sa deïra affaiblie), affronter l’ennemi avec ses 12 000 hommes (un choix jugé suicidaire contre 126.000 soldats français) ou négocier avec l’aval de son madjlis choura l’arrêt des hostilités, soit la fin de la guerre. Une guerre sainte marquée par 17 ans de résistance qui verra l’éclatement de 116 batailles impliquant 142 généraux français, 16 ministres de la Guerre et 5 princes présidents.
L’Emir, «un cadeau de l’Algérie à l’humanité»
Dans ce sillage, l’universitaire Mohammed Negadi estime que c’est la troisième option qui a prévalu. Le clanisme tribal (appel au djihad), la propagande militaire (affaire des Koulouglis) et la politique de la terre brûlée (stratégie adoptée après la bataille de Sidi Brahim) représentent les causes logiques ayant amené l’Emir à troquer son sabre (djihad asghar) contre la plume (djihad akbar), selon cet historien qui soulignera dans ce sens que l’Emir prit conscience des composantes de la puissance de l’ennemi, d’une part, et de l’inexistence de soubassements culturels, économiques et sociaux sur son territoire, d’autre part. Par ailleurs, le Pr Khenchelaoui, anthropologue, directeur de recherche au CNRPAH (Alger), président du conseil scientifique de ladite fondation, qui estime que « l’Emir Abdelkader est un cadeau de l’Algérie à l’humanité », nous apprendra que la défaite française de Sidi Brahim, un douloureux épisode pour la France coloniale, est commémorée «victorieusement» dans l’Hexagone (une autre mystification de l’écriture de l’histoire) où la fanfare du 27e Bataillon de Chasseurs Alpins joue devant le parvis de la chapelle du château de Vincennes le répertoire protocolaire de la cérémonie de commémoration de Sidi Brahim. Pour sa part, Me Doubla (avocat) d’Oran fera remarquer à cette occasion, que 10 femmes d’origine étrangère (converties à l’Islam) accompagnaient l’Emir dans sa hidjra à bord du Soulon (Ghazaouet) puis l’Asmodée (Mers El-Kebir) vers le port de Toulon (France). L’Emir Abdelkader, sa famille, ses dignitaires fidèles et ses domestiques furent détenus en France, d’abord au fort Lamalgue à Toulon, avant d’être transférés un 8 novembre 1848 au château d’Amboise via Bordeaux.
La « smala » (suite) déportée comptait 80 personnes captives. Quant à la famille proprement dite de l’Emir Abdelkader, elle était composée de sa mère Lalla Zohra, ses femmes Kheïra, Embarka et Aïcha (cette dernière serait appelée « El Ouchbia » en référence à son village « Ouchba » situé à une dizaine de kilomètres à l’est de la ville de Tlemcen, ndlr), et ses trois fils Mohammed, Mohieddine et El Hachemi. n