Le tweet du président américain Donald Trump le 19 décembre annonçant le retrait des quelque 2 000 soldats américains déployés en Syrie a retenti comme un coup de sifflet final pour une guerre qui dure depuis 2011 engageant plusieurs acteurs internes et externes et dont les conséquences ne sont toujours pas encore définies.

Cette décision surprise a semé la consternation dans certaines capitales alliées des États-Unis et conduit à la démission du secrétaire américain à la Défense James Mattis. Bien qu’annoncé dans les trois mois à venir, ce retrait de la puissance américaine de la Syrie est déjà assimilé à un bouleversement des rapports de force dans une guerre qui aura occupé le devant de la scène géopolitique depuis plus de sept années. L’inquiétude exprimée par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à l’endroit de la décision américaine est venue par exemple révéler la surprise des alliés qui visiblement ne s’attendaient pas à cette décision qui pourtant figurait dans les promesses de campagne du locataire de la Maison blanche. Cette annonce de Trump continue en tout cas de susciter l’incompréhension des alliés, voire de l’appréhension des autres acteurs dans la région tant elle est porteuse d’une grande symbolique. Celle signifiant que la guerre est bel et bien dans ses ultimes moments, mais dont l’issue n’aura pas été comme escomptée par le camp anti-Damas. Le président américain a justifié son annonce de retrait par « la fin » de la guerre contre le mouvement Daech considéré comme particulièrement affaibli dans la région. Un constat contesté par les autres acteurs alliés qui tentent de dissuader Washington de se retirer d’un terrain encore en ébullition et toujours en proie à un jeu stratégique important.
Erdogan joue et gagne
Le président turc Tayipp Erdogan semble l’un des gagnants du retrait annoncé des Etats-Unis du Nord syrien, c’est-à-dire des zones de concentration kurde. Ankara, qui aura joué un rôle de premier ordre dans cette
« sale guerre syrienne » en fermant les yeux notamment sur le passage de milliers de djihadistes vers le territoire syrien et en encourageant la destruction du régime, semble avoir réussi à contrôler jusqu’au bout la carte qui lui causait le plus d’inquiétude : les Kurdes. Aujourd’hui, alors que le président américain avait annoncé la volonté d’Erdogan d’« éradiquer » ce qui reste du groupe Daech en Syrie, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu soulignera que la Turquie et les États-Unis ont convenu de finaliser leur accord concernant la ville syrienne de Minbij d’ici la fin du retrait des forces américaines de Syrie. L’armée turque a massé d’importantes troupes à la frontière dépêchant des dizaines de chars et blindés dans le nord syrien, près de Minbej. Selon les observateurs, cette ville pourrait être la cible d’une prochaine offensive, tout comme la localité de Tal Abyad, située à la frontière. Il est évident par ailleurs qu’Ankara est condamnée à renouer avec le pouvoir en Syrie avec lequel il faudrait « dealer » sur la question kurde. Damas ne se fera cependant pas prier pour faire payer cher à ce voisin du nord qualifié de « traitre » au sujet d’un dossier d’une grande sensibilité pour lui.
Enième désillusion kurde
Cette annonce surprise du retrait des Américains du théâtre syrien aura encore une fois constitué une énième désillusion pour les Kurdes. Ces derniers, qui ont encore une fois joué le jeu espérant probablement que leur projet d’Etat kurde voit le jour avec l’aide des puissances occidentales, ont vu leurs ambitions se perdre dans les méandres de la realpolitik. Les Kurdes de Syrie dans leurs différentes composantes seront sans nul doute les véritables victimes de ce retrait. Le président turc Erdogan a annoncé vouloir éradiquer toute velléité d’indépendance des Kurdes au Nord syrien. Il est évident que les Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance de combattants arabo-kurdes qui opèrent dans le nord de la Syrie devrait se retrouver vite dans une situation périlleuse. Les Kurdes seront obligés de traiter avec le gouvernement syrien qui déjà par l’entremise du ministre des Affaires étrangères Walid al Moualim propose à ces populations du nord de la Syrie un statut particulier sous le gouvernement de Syrie. Avec le retrait des forces américaines, l’Iran n’a plus guère d’obstacle pour maintenir un lien avec la Méditerranée à travers l’Irak, la Syrie et le Liban. La Russie profite aussi du désengagement américain. Moscou vient consacrer son rôle incontournable dans le conflit syrien, sur les plans militaire et diplomatique. Un rôle qui a largement éclipsé celui de Washington. La tragédie syrienne qui aura fait des centaines de milliers de morts, des destructions incommensurables, causé de graves divisions entres les pays arabes, favorisé l’émergence de mouvements extrémistes et bouleversé une région déjà explosive pourrait bien donner naissance à un nouveau Moyen-Orient. Mais loin de celui imaginé un jour par les stratèges du Pentagone.