Le roman «Les Yeux de Mansour» de Ryad Girod – qui vient de recevoir le Prix Assia Djebar du roman en langue française – paraîtra le 7 mars 2019 en France, aux éditions P.O.L, et ce, après sa publication en Algérie en octobre dernier aux éditions Barzakh. Son éditrice, Selma Hellal (codirectrice des éditions Barzakh) revient, dans cet entretien, sur la rencontre entre un éditeur et un texte et sur un des aspects (importants) du travail de sa maison d’édition qui est d’offrir un «destin international» à des textes d’abord publiés en Algérie, et ainsi, d’«exporter» – d’une certaine manière – la littérature algérienne.

Reporters : Ryad Girod vient de remporter le Prix Assia Djebar du roman en langue française. Comment vous avez accueilli cette nouvelle ?
Selma Hellal : Nous sommes heureux que cet auteur, qui, depuis son 1er roman, creuse le sillon d’une oeuvre singulière et formellement très exigeante, soit distingué par un prix littéraire algérien. Gageons que ce prix lui donnera une visibilité plus grande en Algérie, car jusque-là Ryad Girod était en quelque sorte réservé à un certain nombre d’initiés et aficionados. Gageons que la curiosité du lecteur algérien va ainsi être attisée. Car tel est, aussi, le rôle d’un prix littéraire. Il est censé être prescripteur. La médiatisation autour du roman primé est censée élargir et décupler le lectorat de ce dernier. Espérons que ce sera le cas, «Les Yeux de Mansour» en vaut réellement la peine.

«Les Yeux de Mansour» sortira le 7 mars 2019 aux éditions P.O.L (après sa sortie en Algérie en octobre dernier). Comment cela s’est-il fait ?

C’est une très jolie histoire, très simple et très belle, qui me fait encore frémir d’émotion aujourd’hui. La voici. Convaincus que ce roman puissant pouvait avoir un destin international, et donc d’abord intéresser un éditeur français, nous avons, au printemps dernier, approché plusieurs maisons (aidés en cela, pour les éditeurs que nous ne connaissions pas, par une grande éditrice, et amie, Elisabeth Samama, éblouie, elle aussi, par ce roman). En vain. Une seule maison d’édition pourtant, nous semblait «faite» pour ce roman : il s’agissait de P.O.L. Mais nous n’avions aucun contact personnalisé et l’idée de faire la démarche sans être introduits nous tétanisait un peu… Il faut préciser que P.O.L. est une maison très prestigieuse, réputée pour son exigence et sa ligne éditoriale avant-gardiste (elle publie entre autres Emmanuel Carrère, Mathieu Lindon, Marie Darrieussecq, Jean Rolin, Atiq Rahimi). De plus, le contexte nous semblait peu propice : nous étions en mai 2018, or, son fondateur, Paul Otchakosky-Laurens [ses initiales sont à l’origine du nom de la maison : P.O.L. fondée en 1983], venait tout juste de décéder [Il est mort le 2 janvier 2018]. Nous pensions vraiment que le moment était mal choisi. Mais quelque chose de l’ordre de la grâce s’est passé : galvanisée par mon amie éditrice, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai envoyé un courrier par mail (en utilisant tout simplement l’adresse récupérée sur le site des éditions) à Frédéric Boyer, récemment nommé à la tête de P.O.L. Je me sentais pleine d’audace et de témérité – en réalité, cette force, je l’ai puisée dans ma foi en ce texte, la conviction que cela en valait la peine. Et figurez-vous que M. Boyer a eu l’élégance de me répondre dans la journée même, pour me dire qu’il allait prendre le temps de lire «Les Yeux de Mansour». Quelques semaines après il m’annonçait qu’il voulait l’éditer… L’édition, c’est aussi ça, un parcours jalonné de rencontres et de petits miracles incandescents.

Qu’est ce-qui a particulièrement intéressé l’éditeur français ?

C’est d’abord et avant tout l’histoire d’une rencontre, j’entends par là : la rencontre d’une sensibilité, celle de Frédéric Boyer, avec l’écriture de Ryad Girod ; celle d’une oreille qui entend une voix qui lui parle. M. Boyer, par ailleurs écrivain et traducteur, est très sensible à une littérature hantée par la métaphysique et une forme de mysticisme. Notez qu’il a coordonné une nouvelle traduction de la Bible en 2001, en collaboration avec des spécialistes, mais également des écrivains tels que Jean Echenoz, Marie N’Diaye, Emmanuel Carrère. Il a également proposé une nouvelle traduction des Confessions de Saint Augustin, Les Aveux (P.O.L., 2008). Autre chose : je pense que «Les Yeux de Mansour» s’inscrit parfaitement dans la ligne éditoriale de P.O.L. C’est une maison dite «formaliste», publiant une littérature habitée par la question de la langue et de la forme travaillées, malaxées, triturées comme matériau. Paul Otchakosky-Laurens, son fondateur, disait, je cite de mémoire, qu’il aimait publier des livres dans lesquels on sent le vent souffler, et portant en eux «une certaine forme de trouble, de mise en péril». Dans les romans de Ryad Girod, et dans celui-ci en particulier, la force de la forme porte la narration, avec ses longues phrases sinueuses, hypnotiques, qui se déploient comme un chant funèbre et qui tout à la fois captivent et inquiètent le lecteur. Au fond, Frédéric Boyer a «reconnu» en Ryad Girod un auteur appartenant à la communauté des écrivains qu’il aime et qu’il veut prendre le risque de défendre. Nul doute qu’il saura le faire (il a commencé auprès des représentants de la maison le 12 décembre dernier, autrement dit, auprès de ceux qui feront la tournée des points de vente), il dit lui-même que «Les Yeux de Mansour» «intrigue et passionne».

Vous travaillez depuis plusieurs années avec des éditeurs étrangers, pour des coéditions notamment, mais depuis quelques années aussi, vous «exportez» d’une certaine manière les auteurs algériens publiés en Algérie. Etait-ce un des objectifs (de Barzakh) d’arriver à ce résultat-là (de vendre les droits) ?

C’est en effet devenu un axe essentiel de notre stratégie désormais. Car sur le plan de la géopolitique de l’édition, nous sommes en train, me semble-t-il, d’opérer un changement de paradigme radical – déjà amorcé avec de précédentes opérations de cessions de droits, et consacré par l’aventure Kamel Daoud et le fabuleux destin de «Meursault, contre-enquête»*. Qui renverse le traditionnel rapport «dominant/dominé». C’est un mouvement inédit qui invalide le schéma traditionnel. Aujourd’hui, un éditeur français – dont on dira qu’il évolue dans le champ des «dominants» –, achète les droits à un éditeur algérien, nous en l’occurrence – appartenant, lui, au champ des «dominés» -, et non le contraire. C’est un scénario assez révolutionnaire, et, à ma connaissance, encore peu répandu. Ce rééquilibrage vers davantage d’équité dans la géographie complexe de l’édition mondiale, cette reconnaissance incontestable de la qualité de ce que nous proposons, marquent un point de bascule politique très fort. Mais il faut être très vigilants : cela suppose que nous soyons, de notre côté, d’une exigence implacable avec les textes que nous publions, en montant une équipe d’editing hyper-professionnelle. C’est le défi majeur pour nous. Car, quand arrive l’étape qui consiste à relire un texte, nous pesons d’un poids très léger face aux armées de professionnels, à l’expertise sophistiquée, qui secondent l’éditeur français. Je le répète tel un leitmotiv : notre métier d’éditeur perdrait son sens sans dialogues avec l’auteur sur la forme et le fond, sans relectures et corrections (exigeant parfois 10 à 15 voire à 20 navettes), sans, enfin, ce soin méticuleux apporté à la préparation de copie. C’est la condition sine qua non pour proposer de l’édition de qualité, et donc, «exportable».

* À l’instar des romans suivants : «Archéologie du chaos amoureux», Mustapha Benfodil, publié chez barzakh en 2007, repris chez Al Dante (France) en 2012 ; «La Prière du Maure», Adlène Meddi, barzakh, 2008/ Jigal (France), 2010 ; «Des ballerines de Papicha», Kaouther Adimi, barzakh, 2010/Actes Sud (France), 2011 –sous le titre «L’Envers des autres» ; «La Préface du nègre», Kamel Daoud, barzakh, 2008/ Sabine Wespieser (France), 2011 –sous le titre «Le Minotaure 504».