Des corps repêchés sans vie. Des harraga interceptés, dont plusieurs mineurs. Des enfants et des bébés faisaient partie des secourus.

C’est ce qu’on lit quotidiennement sur les colonnes de journaux depuis plusieurs mois. La faucheuse fait les choses en grand, comme lors de la décennie rouge, sauf que cette fois, les flots bleus de la Méditerranée ont remplacé les balles, les bombes et les couteaux des années 1990.
Le phénomène de harga, que l’on croyait contenu uniquement dans les côtes libyennes grâce « au coup de main démocratique » de M. Sarkozy, à
« l’interventionnisme positif US » en Irak et en Afghanistan, et « aux Printemps arabes », existait déjà à partir de nos côtes. Mais pas grand-chose, juste quelques petites embarcations de pêcheurs du côté de Oued Bagrat à Annaba, pour une destination italienne, et quelques rafiots mal entretenus sur le sable blanc des plages d’Aïn Témouchent. Il y a bien eu le célèbre « Ya rayeh » de Dahmane El Harrachi, puis « Babor l’Australie » de Fellag. On en riait plus qu’on s’en inquiétait.
Et puis… et puis, on ne sait pas ! La traversée de la Méditerranée est devenue vitale, puis fatale pour des milliers de jeunes désœuvrés, puis des jeunes diplômés, puis des cadres d’entreprise, puis des pères de famille, puis des jeunes filles, puis des femmes enceintes, puis des enfants, puis des bébés. Et ce n’est, malheureusement, pas terminé. Le profil des candidats à un meilleur ailleurs met sur la brèche le facteur misère, ensuite celui de politique.
Alors qu’est-ce qui fait qu’un père de famille paye une somme astronomique pour embarquer sur un bateau de fortune avec femme et enfants ? La réponse serait peut-être un début à la solution pour retenir les fils de l’Algérie sur ses rivages. Mais de cet exode vers un inconnu que l’on voudrait féerique se révèle, dans la plupart des cas, chimérique, voire chaotique. Si ce ne sont pas les entreprises de construction italiennes ou françaises qui accueilleront ces ouvriers bon marché à bras ouverts, ce seront les champs d’oranges et de mandarines espagnoles. Quand ce n’est pas la rue, le froid, la déshérence, avec un statut de SDF comme trophée. C’est vrai que tout n’est pas noir ou blanc dans cet ailleurs fabuleux. Il y a aussi du gris. Tout comme à Alger, Ghardaïa ou Mascara. Alors quel est cet aimant qui attire toutes nos compétences et incompétences vers des lendemains aussi incertains que mortels ? Pas de réponse. Une autre dépêche vient encore de tomber, et avec elle des corps repêchés, sans vie, et plusieurs disparus. « Ya rayah » prédisait un retour inéluctable au bled, mais cette fois, même s’il y a un retour, il se fera dans un linceul bleu, bleu comme les flux de la Méditerranée.