Dans cet entretien, l’ex-président de la Ligue algérienne des droits de l’Homme (LADH), Me Boudjemaâ Ghechir, estime nécessaire le lancement d’études sérieuses pour comprendre le phénomène de la harga. Des études qui doivent être accompagnées par des mesures audacieuses pour dissuader les jeunes de l’idée selon laquelle l’avenir est ailleurs, loin de l’Algérie.

Reporters : De nouveaux départs de haraga ont été signalés ces derniers jours sur nos côtes, quelle lecture faites-vous de la persistance de ce phénomène en pleine saison hivernale ?
Maître Boudjemaâ Ghechir : La persistance de ce phénomène et son amplification, ces dernières semaines, renseignent sur la gravité de la situation et la limite des mesures prises jusque-là pour dissuader les jeunes de prendre le risque de traverser la mer à bord d’embarcations de fortune. C’est une tragédie nationale qui ne dit pas son nom. Pour votre question, je peux vous dire que le climat général dans le pays a créé la misère, le désespoir et l’envie de quitter le pays à tout prix. Les jeunes, aujourd’hui, ne voient pas d’avenir dans leur pays. C’est une amère réalité. Ils risquent leur vie parce que, pour eux, il est impossible de vivre dignement et tranquillement en Algérie.

Voulez-vous dire que la situation sociale que vit une partie de la jeunesse algérienne est à l’origine de ces départs massifs de haraga ?

La pauvreté et le chômage ne sont pas les seules raisons qui poussent les jeunes à risquer leur vie en mer. Nous savons très bien que, parmi les candidats à l’immigration clandestine, figurent des gens qui sont en situation sociale confortable. Ils ne souffrent ni de la pauvreté ni du chômage. Ils ne supportent plus le cadre de vie actuel en Algérie. Pour eux, l’Europe c’est l’espace idéal pour exprimer librement ses idées, monter ses projets et être à l’abri du mépris et de l’injustice.
Ainsi, peut-on dire que les programmes de développement socioéconomiques menés par les pouvoirs publics ces dernières années ont échoué ?
On ne peut pas faire le même constat sur tous les projets menés par les pouvoirs publics. Le programme de logements, par exemple, a donné des résultats appréciables. Nous ne pouvons pas nier les efforts consentis sur ce volet. Par contre, les programmes de l’Ansej et de la Cnac n’ont pas pu atteindre leurs objectifs. Pis, une partie des bénéficiaires de ces programmes ont vu leur situation sociale s’aggraver. Certains jeunes sont passés du statut de chômeurs à celui de chômeurs endettés après avoir bénéficié d’un prêt. Avec la crise, le manque d’expérience et les difficultés d’accéder aux marchés publics, les porteurs des projets Ansej et Cnac sont devenus des chômeurs endettés. Ils font partie des haraga.

Les réseaux de passeurs
n’ont-ils pas une part de responsabilité dans cette tragédie ?
Il est clair que les réseaux de passeurs qui activent entre les deux rives ont une responsabilité morale et pénale. C’est eux qui organisent des voyages risqués et incitent les jeunes à prendre ce risque. Toutefois, ils ne sont pas responsables du désespoir qui touche les jeunes Algériens. Les embarcations de fortune constituent un moyen parmi d’autres qu’utilisent les Algériens pour partir ailleurs. Vous savez qu’une partie des jeunes Algériens tentent de rejoindre l’Europe via la Turquie, d’autres essayent des demandes de visa. Il faudra penser à faire une étude approfondie pour comprendre les raisons de ce malaise généralisé qui s’est répandu dans la société. Les passeurs ne font que profiter de cette situation.

Quelle solution possible pour arrêter ces départs massifs de harraga ?

Je me suis personnellement opposé, en 2006, à la solution trouvée par le gouvernement qui consiste à pénaliser l’acte de tenter de quitter le territoire national par des voies illégales. Cette mesure répressive a montré ses limites avec le temps. On ne peut pas régler un phénomène social avec la prison et les amendes. Il nous faut des études sérieuses pour comprendre les attentes des jeunes et des mesures audacieuses pour redonner de l’espoir à la jeunesse algérienne. Les solutions sécuritaires ne vont pas donner de résultats.