Quels enseignements à tirer de la récente réunion des pays de l’Opep à Vienne ? La décision du Qatar de quitter l’organisation pèsera-t-elle sur le marché international ? L’Algérie peut-elle faire de même ?

Autant de questions que l’expert analyse dans cet entretien dans lequel il bifurque également sur la lenteur observée dans l’exécution du programme de 22 000 mégawatts en énergies renouvelables à l’horizon 2030. «À cette vitesse d’avancement du projet (environ 100 MW par an), il nous faut deux siècles pour atteindre l’objectif», relève-t-il, sentencieux.

Reporters : Après celle de Vienne qui s’est tenue début décembre courant, une autre réunion aura lieu en avril. Qu’est-ce qui est attendu au juste de cette rencontre dite d’évaluation ?
Mohamed Said Beghoul : La prochaine réunion, en avril 2019 à Vienne, sera essentiellement consacrée à évaluer l’effet sur le marché de la réduction de la production décidée le 7 décembre dernier. Surtout que la réduction de 1.2 million b/j (dont
800 000 b/j par l’Opep et 400 000 b/j par les non-Opep), qui va de janvier à juin 2019, et qui ne représente que 1% de la production mondiale, n’a, jusqu’ici, pas changé grand-chose pour diverses raisons : réduction inférieure au surplus sur le marché (environ 1.5 million b/j), sachant que les schistes américains ont mis sur le marché pas moins de
2 millions b/j en l’espace d’une année (passant de 9.7 millions b/j l’an passé à 11.7 millions b/j aujourd’hui), ralentissement économique en Asie, sans oublier que les augmentations des productions saoudienne et russe opérées durant l’été dernier, sous la pression de Trump, étaient supérieures à leurs quotas de diminution arrêtés le 7 décembre dernier à Vienne, etc. Donc, la réunion d’avril prochain, qui va se tenir à deux mois de la fin de la durée de réduction, sera décisive et va permettre à l’Opep d’envisager la reconduction de l’accord de coopération avec les non-Opep et adopter une stratégie pour gérer le reste de l’année 2019 durant laquelle la production du brut américain ambitionne d’atteindre, voire dépasser les 12 millions b/j, car trois grands oléoducs vont être tirés dans le bassin «Permian» et permettront de booster le transport, libérer les stocks et exporter jusqu’à 4 millions b/j en 2020 contre 2.2 millions b/j actuellement, ce qui va élargir davantage l’offre mondiale et baisser les prix. Ainsi, tout porte à croire que l’Opep procèdera à une autre réduction de sa production au terme des 6 prochains mois.
Outre les tensions géopolitiques, un autre fait marque le marché pétrolier : le Qatar quittera en janvier l’Opep. Si l’influence de ce pays en termes de production reste limitée, le Qatar entretient au sein de l’Opep des relations tumultueuses avec certains membres. Et pas des moindres. L’Arabie Saoudite, poids lourd de l’organisation, lui impose depuis juin 2017 un embargo économique et diplomatique. Quel sera le corollaire d’une telle situation ?
La décision du Qatar de quitter l’Opep semble revêtir un caractère à la fois technique, stratégique, mais surtout politique. L’ancien Premier ministre qatari, cheikh Hamad ben Jassem al-Thani, a déclaré sur Twitter que l’Opep est désormais inutile et n’apporte plus rien à son pays et qu’elle est uniquement utilisée à des fins qui nuisent aux intérêts de son pays. Il est clair qu’il vise l’Arabie saoudite et ses voisins du Golfe (Émirats Arabes-Unis, Bahreïn, etc.) qui imposent un embargo sur le Qatar depuis juin 2017. Le Qatar a pourtant 25 milliards de barils comme réserves de pétrole, soit deux fois les réserves de l’Algérie. Même s’il ne produit que 600 000 b/j, ses capacités de production sont aux environs de un million b/j, sauf que son principal gisement serait déjà passé par son pic pétrolier, d’où la décision du petit Émirat de se focaliser sur son impressionnant potentiel gazier. Le Qatar, 3e pays gazier dans le monde, dispose en effet de 25 000 milliards de mètres cubes de réserves (13% des réserves mondiales) et contrôle 5% de la production mondiale. Il est le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié (GNL), mais il craint perdre ce statut au profit de l’Australie dans une année ou deux. Le Qatar aurait profité de ce moment de faiblesse diplomatique de l’Arabie saoudite suite à l’affaire de l’assassinat du journaliste Khashoggi, pour quitter l’Opep sous domination saoudienne. Mais en aucun cas la sortie du Qatar de l’Opep va secouer cette organisation ou peser sur les cours du marché.

L’Algérie aura joué, selon les déclarations du ministre de l’Energie Mustapha Guitouni, un rôle primordial dans le rapprochement des positions entre les pays présents à la 175e réunion de l’Opep, notamment entre Saoudiens et Emiratis d’un côté, et Iraniens de l’autre. Un commentaire ?

Je crois que notre présence au sein de l’Opep est de contribuer, un tant soit peu, à défendre les prix, car nous sommes, malheureusement, un pays rentier, plutôt que d’essayer d’arbitrer les hostilités entre frères ennemis. Ces derniers sont de gros pétroliers, majeurs et vaccinés comme on dit et leurs rivalités sont motivées par d’autres choses que le marché pétrolier. C’est vrai, il fut un temps où notre pays avait un savoir-faire de médiateur diplomatique très charismatique, mais le monde a beaucoup changé. De nos jours, il n’y a plus de pays frère ou ami. Les intérêts nationaux passent avant tout et nous devons changer aussi. C’est la raison pour laquelle, il faut toujours chercher à être fort, plus fort que les autres.

Que faudra-t-il à l’Algérie pour qu’elle ne reste pas scotchée au seul paramètre du prix du pétrole ?

La question serait plutôt : qu’aurait dû faire l’Algérie, par le passé, pour qu’aujourd’hui elle ne soit pas scotchée au seul paramètre du prix du baril. On peut dire que le pétrole est notre «malheur», mais en réalité il n’est pour rien. Nous nous sommes faits otages nous-mêmes. Les Américains aussi ont du pétrole, beaucoup plus que nous, et ils sont la première puissance économique de la planète. Nous nous sommes tellement habitués à notre «malheur» qu’il va nous manquer ! Nous avons déjà développé le syndrome de Stockholm. Quelle stratégie adopter ? Assumer le présent et préparer l’avenir.

Dans sa politique, notre pays mise sur le renouvelable et le gaz naturel. Or, le premier peine à décoller et le second risque de ne plus suffire pour l’exportation à compter de 2030. Un paradoxe ?

Bien que le programme national des EnR a été adopté en 2011 par le gouvernement pour produire 22000 MW à l’horizon 2030, on constate que les réalisations restent très limitées. Ce programme, révisé en 2015, devait produire 20% de l’objectif durant la première phase (2015-2020), soit 4525 MW et 17475 MW entre 2021 et 2030 (seconde phase). Or, on n’est qu’à 400 à 500 MW à une dizaine d’années de la fin du projet. Il reste à réaliser 21 500 MW. À cette vitesse d’avancement du projet (environ 100 MW par an), il nous faut deux siècles pour atteindre l’objectif ! Quant au gaz naturel, tout le monde sait qu’il génère pratiquement 100% de notre électricité et dans le même temps ses réserves s’amenuisent d’année en année. Donc nos EnR vont très lentement et l’épuisement de notre gaz est rapide. Nous avons toujours voulu et espéré que ces deux sources d’énergie se croisent pour s’accompagner l’une l’autre dans la transition énergétique, mais là il y a un risque qu’elles ne cohabiteront jamais en couple.

Si un jour l’Algérie décide de quitter l’Opep, sera-t-elle selon vous une mesure salutaire ou fatale ?

Pour moi, quitter l’Opep est une mesure sage et salutaire et je l’ai toujours dit. Nous avons de modestes réserves et production. Notre réduction de quelque 30 000 à 40 000 b/j est sans effet sur les prix et sur nos revenus. Il y a beaucoup de pays dans l’Opep qui n’ont pas de poids, ni pouvoir de décision. Les 4 ou 5 gros producteurs de l’Opep, accoudés à la Russie, suffisent largement pour réguler le marché d’aujourd’hui qui n’est plus influencé par la montée et la cohésion de tous les états pétroliers comme dans les années 1960-1980. Aujourd’hui, c’est la primauté de la logique du marché, autorégulé par l’offre et la demande et seuls les gros producteurs peuvent changer les prix. Il ne suffit pas d’être membre de l’Opep pour vendre son pétrole ou profiter des prix.
Sonatrach s’apprête à renégocier les contrats. Ce ne sera plus comme avant. Ça sera des contrats de moyen terme (8 à 10 ans) ou des ventes sur le marché spot.

Sur ce sujet, vous avez tout récemment déclaré que les prix se situeront entre 6 et 7 dollars au lieu de 8 ou 9 dollars pour un million de BTU, avec comme corollaire la chute des recettes de l’Algérie. Comment faut-il se comporter face à une telle situation ?
Nos contrats de long terme commenceront à expirer dans les 2 à 3 années à venir. Il va y avoir certainement des reconductions de contrats, mais de courte à moyenne durée (pas plus de 10 années en général) avec des volumes à livrer vraisemblablement moins conséquents et des prix plus bas, car il ne faut pas oublier que le marché gazier européen est en profonde mutation depuis les «directives gaz» (ouverture à la concurrence du marché du gaz naturel en Europe au début des années 2000). Par conséquent, nos clients européens, jusqu’ici attelés aux contrats captifs (take or pay), s’empressent de nous imposer des prix spot (5 à 7 $/Mbtu) dès la fin des contrats long terme. Nos recettes vont bien évidemment chuter non seulement à cause des prix bas, mais aussi à cause de notre marché intérieur qui se substitue aux exportations. Mais que faire. Nous n’avons pas d’autres choix que de nous adapter à la situation, car il n’y a pas de solutions pour le court terme. Ce n’est ni le gaz de schiste ni les énergies renouvelables qui vont nous régler le court terme. Ce sont des options de longue haleine. Si nous avions appris nos leçons du passé, nous ne serions pas arrivés là.