Quand meurt Isabelle Eberhardt à vingt-sept ans, le 21 octobre 1904, emportée par la crue de l’oued à Aïn Sefra, son œuvre se réduisait à quelques articles dans la presse.

Sa mort, tout en scellant un destin original, caractérisé par une quête éperdue de liberté jusqu’aux confins de la dévotion mystique, fonde un mythe.

Quelle était la vérité qui la consumait ? Une interrogation de nature à multiplier les approches et les interprétations dans ce qu’elles ont d’approximatif et de galvanisé. En-dehors de l’état civil réel, la figure d’Isabelle Eberhardt relève dès sa naissance du mythe. On lui prête un père qui, lui aussi, en relève. Elle serait ainsi la fille de «l’homme aux semelles de vent», Rimbaud ! En effet, dans «La Couronne de sable», Françoise d’Eaubonne suggérait même qu’elle serait la fille de Rimbaud… Il est plus certain qu’elle soit la fille illégitime d’une aristocrate russe et d’un précepteur anarchiste, née à Genève le 17 février 1877. Face à une vie tout en mouvement et en quête, la tentation est grande de céder au lyrisme quand on aborde son parcours et son destin. Un tel «filon» favorise le zèle biographique pour assouvir la curiosité des lecteurs.

LA BONNE NOMADE
«La Bonne nomade», «L’Amazone des sables», «La Louise Michel du Sahara»… Dans un premier temps, la plupart des écrits consacrés à Isabelle Eberhart, c’est surtout l’histoire d’une femme, et non d’un écrivain, qui est mise en évidence. Trop de commentateurs ont voulu donner d’Isabelle Eberhardt une «leçon» simplificatrice en privilégiant tel ou tel aspect de son caractère. Ces dernières années, des éclairages plus rigoureux restituent sur des bases nouvelles et, fait d’une portée importante, son œuvre littéraire. Des clichés bien établis se voient remis en cause pour laisser place à une approche moins sensationnelle et autrement plus féconde dans la mesure où elle questionne «le réseau des forces historiques, philosophiques, esthétiques qui interfère avec les choix conscients d’Isabelle Eberhardt. Dans les années 80, du siècle dernier, l’actualité d’Eberhardt a connu un remarquable regain d’intérêt à l’université d’Alger. Citons «Requiem pour Isabelle» (Publisud, 1983) de Denise Brahimi, et «Isabelle Eberhart» de Simone Rezzoug, OPU, 1984.
Aujourd’hui, les ouvrages, les études – et aussi films, pièces de théâtre, voire bande dessinée – ne manquent pas. Citons la monumentale biographie d’Edmonde Charles-Roux, «Un désir d’Orient : Jeunesse d’Isabelle Eberhardt», 1877-1899, Grasset, 1988 et «Nomade j’étais : Les Années africaines d’Isabelle Eberhardt» 1899 – 1904, Grasset 1995. Or, la propension à l’exotisme continue à affleurer, par exemple, dans «Sables» de Marie-Odile Delancour et Jean-René Huleux, (éd. Liana Levi, 1986) tous deux anciens collaborateurs du journal «Libération» qui mèneront après ce premier opus un travail plus novateur.

LES ROMANS D’UNE VIE

De prime abord, ce premier essai affichait son ambition. Il se voulait comme «le roman de la vie d’Isabelle Eberhart». Roman, reconstitution romanesque, il s’insère dans cette longue tradition qui donne le primat à l’autobiographie. En postface, les auteurs indiquent vouloir approcher «la vérité de ce personnage dans la légende résiste» au temps». Pour ce faire, ils ne retiennent «que les étapes les plus déterminantes». Le roman comprenant deux parties (la métamorphose et le voyage à Kénadsa) s’ouvre sur la mort de la mère à Annaba en 1897- quelques mois après leur arrivée en Algérie. L’enfance d’Isabelle est évoquée dans les dialogues échangés entre elle et celui qui est considéré comme son père probable, Alexandre Trophimowsky, pope défroqué. Personnage peu commun, il fut d’un apport déterminant dans l’éducation d’Isabelle qui grandit dans le sillage mouvementé de l’émigration russe. Cette phase est évoquée fugacement par quelques lectures favorites. La métamorphoses d’Isabelle est déjà entamée, établie et proclamée : choisir ce que la civilisation n’a pas encore détruit, l’Islam. L’opposition nature-culture dessine la toile de fond d’un choc, d’un côté, le vieux monde européen, repu, dégénéré, croulant sous les conventions bourgeoises. De l’autre, «un esprit illimité comme le désert, vierge encore, ouvert à toutes les quêtes. En cette fin de siècle, le voyage est le remède souverain (le cas de Rimbaud). Ce qui est nouveau pour Isabelle Eberhardt ? Sa condition de femme et l’option pour l’islam. Deux caractéristiques qui donnent une portée singulière à sa trajectoire. L’apparence extérieure est largement mise en relief. «Elle était nomade, faite pour parcourir les horizons nouveaux». Et cette observation nous vaut maintes chevauchées sous le soleil implacable du Sud. A ce niveau, tout est image et le texte enchaîne tableau sur tableau, proches de la vieille palette exotique. Comme les paysages sahariens étaient voués au cliché (mer houleuse de turbans) et à la carte postale. L’opposition nature-culture trouve sa correspondance dans le déchirement intime d’Eberhardt. Passant des étreintes furtives aux invites équivoques, Isabelle s’offre des expériences sensuelles que les lieux et les compagnons de fortune favorisent (kif, alcool, bouges, recoins des palmeraies). Bref, l’attirail des atmosphères dites orientales qui poussent à l’alanguissement des sens… Ces passages sans être trop appuyés ponctuent la quête d’absolu qui, soit dit en passant, hormis quelques articles de foi, reste nébuleuse. Et le contexte historique largement invoqué mais garde des contours flous, sinon parfois ambigus. Les scènes insolites (casbah, cimetière, fantasia, désert) sont avantageusement exhibées tandis que les heurts et les violences de la colonisation traversent les dialogues des protagonistes. Le lecteur non averti y trouvera peu de clarifications. Manifestement, la réalité coloniale dans laquelle Eberhardt évolue n’est guère «romanesque».
Les colons sont des abrutis, les soldats durs mais la noblesse de leur âme n’est pas à mettre en doute, par-delà la bureaucratie militaire, ils ouvrent la voie au «progrès inexorable», les populations autochtones, quant à elles, sont enlisées dans les querelles des sectes religieuses. Ce regard schématique rétrécit le champ de la réalité coloniale et réduit l’ampleur des antagonismes en présence. A la décharge des auteurs, il est vrai que l’œuvre d’Isabelle Eberhardt recèle en elle les éléments d’une pareille perspective. Slimane, le mari d’Isabelle, de tous les personnages du livre, brille par son inconsistance littéraire. Silhouette fragile et discrète, il semble à jamais enfoui sous les sables de l’anonymat. «Sables», le roman, malgré ses lacunes, en tant que roman emporte l’adhésion. D’une belle écriture, «Sables», pèche un peu trop par les clins d’œil cinématographiques qu’il distribue généreusement.

LA VOIE SOUFIE

Romancé, le décalage augmente. Lyautey, qui connut Eberhardt – et qui lui confia une mission de bons offices (en fait la transmission d’un message réclamant la soumission de la zaouia de Kenadsa) -, est dans le livre le symbole de l’homme d’honneur qui entend impulser le dialogue des civilisations. Dialogue néanmoins à l’ombre des colonnes coloniales conquérantes… En novembre 1903, à Beni Ounif, elle fait la connaissance du général Lyautey qui apprécie sa compréhension de l’Afrique et son sens de la liberté, et qui aurait eu ces mots à son propos : «Elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. Trouver quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché et qui passe à travers la vie, aussi libérée de tout que l’oiseau dans l’espace, quel régal !» D’autres sources la soupçonnent ou l’accusent d’avoir été une informatrice, espionne à la solde du général Lyautey… Rumeur sans fondement ? En réalité, le débat sur la qualité d’espionne d’Isabelle n’est pas nouveau. Il date de son vivant. Et ses accusateurs sont des deux bords : les pour et les anti-colonialisme ! Isabelle Eberhardt «n’a jamais été ouvertement contre la colonisation de l’Algérie», elle s’est, cependant, montrée, au travers de ses écrits, comme une partisane d’un colonialisme «plus humain» et «respectueux» des autochtones*. On ne peut pas dire qu’elle fut insensible au sort des autochtones dont elle embrassera la foi et la fraternité en partageant la condition humaine.
Isabelle Eberhardt s’est voulue avant tout une femme libre, en quête d’absolu qu’elle rencontra dans la voie soufie de l’islam. Elle sera ainsi, selon ses biographes Jean-René Huleu et Marie-Odile Delacour, la première soufie européenne. «Un soir d’été en entendant la voix du mueddin … je sentis une exaltation sans nom emporter mon âme vers les régions ignorées de l’extase… Pour la première fois, je murmurais avec leur foi inébranlable Allahou Akbar… J’allais me prosterner dans la poussière…
Je n’étais plus seule en face de la splendeur triste des mondes», écrit-elle dans l’une de ses premières nouvelles citées par Jean-René Huleu et Marie-Odile Delacour (éd. Joelle Losfeld, 2008). Ces derniers, après des premiers écrits précurseurs, ont abordé plus profondément la dimension spirituelle du parcours de «la bonne nomade», longtemps occultée par l’image de «femme transgressive travestie en cavalier arabe».