«Tu as vu ton fils partir au maquis alors qu’il n’a que 16 ans. Le matin, tu lui prépares un petit-déjeuner copieux. Tu rêves de le marier, et un soir, un cauchemar te réveille, tu le vois inerte, le torse nu. Ne pleure pas la vieille, ton fils est revenu.» C’est en résumé, l’histoire de sa première chanson, «Ouretsrou» (Ne pleure pas) et c’est déjà toute une histoire de son parcours artistique.

Nous sommes au tout début des années soixante-dix, Djamel Allam a quitté sa ville natale, Béjaïa, pour tenter son aventure artistique à Alger, comme l’avaient fait avant lui d’autres artistes d’autres régions d’Algérie. Il est producteur et animateur à la radio Chaîne III et directeur artistique au complexe touristique de Moretti. Tous les jours, il anime les soirées avec des chansons de Georges Brassens, Georges Moustaki, Léo Ferré et Serge Reggiani. Cheveux longs, barbe fournie et pattes d’éléphant, guitare en bandoulière, Allam était la star de Moretti et le public appréciait. Djamel Allam reproduisait le même répertoire chaque soir. Deux illustres spectateurs étaient là en soirée, Kateb Yacine et M’Hamed Issiakhem. Comme d’habitude, Djamel Allam ne déroge pas à la règle et entame son récital quand, au beau milieu d’une chanson, une voix imposante et vindicative crie : «Chante dans ta langue petit con !» C’était Issiakhem. Suffisant pour que Djamel Allam perde le sommeil. L’interpellation d’Issakhem occupe son esprit. Au petit matin, il prend sa guitare, gratte quelques notes et une mélodie qui va devenir son premier succès commence à prendre forme. Il colle des vers d’un texte triste, où il est question d’une vieille à qui on demande de ne pas pleurer.

«Ouretsrou» a la demande d’issiakhem

La chanson «Ouretsrou» voit le jour au petit matin. Djamel Allam la chante plusieurs fois et se garde de la divulguer pour surprendre l’artiste-peintre M’Hamed Issiakhem. Le soir venu, comme de coutume, Djamel Allam prend sa guitare et entame son récital habituel. Il remarque que Kateb Yacine et M’Hamed Issiakhem sont présents. Allam fait durer le suspense et, sans faire aucune annonce, chante les premières mesures de «Ouretsrou», jusque-là inédite. Les applaudissements sont nourris puis un silence s’installe pour mieux apprécier cette chanson. Ce soir-là, Djamel Allam chantera à la demande du public plus de dix fois «Ouretsrou». Succès immédiat et applaudissements. Un auteur-compositeur et interprète de la chanson moderne kabyle est né à Moretti. Satisfait, Djamel Allam dormira sur ses deux oreilles pour récupérer la nuit blanche de la veille. Né le 26 juillet 1947 à Béjaïa, Djamel Allam se passionne très jeune pour la musique. Il fera ses premiers pas dans la musique andalouse au conservatoire de Béjaïa sous la férule de Cheikh Sadek Lebdjaoui. La musique andalouse et le chaâbi inspireront beaucoup les mélodies et le rythme de ses chansons et, quelque part, aussi le moderne, car Cheikh Sadek Lebdjaoui, contrairement à ce que pensent certains, a composé des chansons légères et rythmées.
Djamel Allam écrit sa deuxième chanson, plus rythmée et plus gaie, «Mara dioughal»(Quand il reviendra). Il en fera, avec «Ouretsrou», son premier 45 tours qu’il enregistre chez Mahboub Bati, rue Victor-Hugo. «Mara Dioughal» est une sorte de suite de «Ouretsrou». C’était suffisant pour que le succès pointe à l’horizon et qu’Idir débarque avec Ben Mohamed à Moretti pour demander à Djamel Allam de chanter «Vava Inouva» encore inédite. Djamel demande à Idir de la lui chanter, et ce dernier s’exécute. Allam félicite Idir et lui dira qu’il la chante bien et qu’il devrait l’enregistrer. Idir insiste pour que ce soit Djamel Allam qui la chante. Ce dernier lui avouera que même s’il le voulait, il ne pourra pas dans la mesure où le poème est écrit en tamazight qu’il ne maitrise pas. La suite nous la connaissons. Idir fera une immense carrière, Djamel Allam aussi avec son style particulier.

Une invite au voyage
Djamel Allam est connu pour son humilité et sa timidité. Il a des idées plein la tête mais il a besoin que quelqu’un le booste, le pousse à écrire et à enregistrer. Sa voie est tracée. Après un court exil en France, où il se produit dans des cabarets avec un répertoire composé de chansons françaises à texte, il est de retour en Algérie, en 1972, et monte pour la première fois sur scène à la salle El Mougar, en première partie du concert du duo Arezki et Brigitte Fontaine. C’est sa période féconde, il multiplie les concerts et les enregistrements de chansons. «Tella» (Il y a une place dans mon cœur», fera sensation dès son passage à la Télévision nationale. Quelques années plus tard, à l’assassinat de Matoub Lounès, il reprendra la chanson pour inclure un couplet en hommage au grand artiste et au martyr du combat identitaire et démocratique. Djamel Allam est ainsi, humain et sensible. Suite à la mort d’El Hachemi Guerouabi, il lui rend un vibrant hommage avec une superbe chanson chaâbi tendrement intitulée «Khouya El Hachemi». Son premier 33 tours aura pour nom «Ardjouth» (Laissez-moi raconter). La chanson titre de l’album est un réquisitoire contre le mariage forcé. Allam en fera un de ses thèmes de prédilection. Sujet des titres comme «Tisslit» (La mariée) et «Houria», un hymne à la femme. Après l’album «Arjouth», en 1974, il enregistre «Les Rêves du vent» en 1978, puis «Si Slimane» en 1981 où il dénonce le racisme en France. L’album contient aussi une chanson humoristique «Bouh bouh», où l’auteur s’attaque à ceux qui ne partent en France que pour remplir les valises de vêtements. Djamel Allam prend de l’épaisseur et gagne des galons en musique mais aussi au cinéma, où il est distribué dans des films algériens et français. En 1985, il collabore avec le célèbre chef d’orchestre Boudjemia Merzak pour l’enregistrement de l’album «Salimou». Boudjemia Merzak lui signe de très beaux arrangements et réussit une superbe orchestration. Des concerts et encore des concerts et, puis, vint 1991, où il sort «Mawlud», une excellente chanson sur la fête du mouloud, la naissance du Prophète et la manière dont elle est célébrée à Béjaïa. Par petites touches, Djamel Allam inclut sa ville natale dans sa thématique et la met en valeur, lui, qui la vénérait et implorait Yemma Gouraya à chaque fois qu’il avait mal. Retour aux sources avec « Le chant des sources», son avant-dernier album. De la musique acoustique avec de belles mélodies et de belles ballades et des reprises de ses grands titres. Il mettra le paquet pour son Opus «Le Retour des hirondelles» en pleine crise de l’Algérie secouée par le terrorisme. Il signe-là une œuvre d’espoir et il dénonce avec force l’intégrisme. «Le jour où l’intelligence prendra le pouvoir, à la science nous dirons bienvenue ! Elle fleurira et nous enchantera. A la culture, la part belle on fera. Et l’hirondelle sera de retour.»

L’hirondelle sera de retour
Quatre ans après «Le Chant des sources», Djamel Allam reviendra avec un album plus inspiré par l’actualité de l’Algérie et plus mature. C’est un regard sur l’intégrisme et sur la barbarie dont il est question. L’auteur s’est livré à un exercice d’exorcisme et en artiste optimiste, il atténue la dureté du propos et du cauchemar vécu avec des mots d’espoir et en s’appliquant, avec la complicité de son ami compositeur Safy Boutella, à donner des couleurs, de la vie et des ailes à des mélodies qui respirent le terroir. Elles s’accommodent à tous les apports universels au double plan de l’orchestration et de l’interprétation des partitions, singulièrement peaufinées, pour ne laisser filtrer que l’harmonieux et le beau. «Nous avons vu la haine, la misère. S’abattre sur notre pays. La voix de la paix s’est tue. Nous pleurons ou combattons. Nous avons vu l’exaction, l’opprobre. Mère Gouraya protège-nous !» Djamel Allam adore Alger et il lui rend un bel hommage dans une superbe chanson «Djawara», dont le texte est signé par Kamel Hamadi et la musique de Safy Boutella. Il chantera avec aisance en arabe. Il adore cette chanson, comme il aime «Gatlato». D’ailleurs, lors de l’hommage qui lui a été rendu, récemment à Paris, par ses amis chanteurs, il montera sur scène pour chanter «Djawara». Fatigué, c’est avec une voix à peine audible qu’il interprètera cette ode à la capitale de l’Algérie.

De la chanson au cinéma
Djamel Allam adore la chanson, comme il affectionne la poésie et les arts plastiques, le livre aussi, mais il a une passion avérée pour le cinéma. Mahmoud Zemmouri fait appel à lui, en 1981, pour lui composer la musique de son film «Prends 10 000 balles et casse-toi». Il écrit la musique d’autres films avant de se voir confier un rôle dans le film français «Fort Saganne» d’Alain Corneau, mais c’est sans doute avec «Les Sacrifiés», long-métrage de Okacha Touita, tourné en 1983, que Djamel Allam fait montre de ses qualités d’acteur. En effet, il campe admirablement son rôle de militant du FLN aux côtés de deux monstres du théâtre et du cinéma, Sid-Ali Kouiret et Miloud Khetib. Mohamed Bouamari le sollicite pour son film «Le retour», et Ahmed Rachedi pour «Ali au pays des mirages». Le même Rachedi lui donne le rôle de l’iman dans «Ben Boulaïd. Djamel Allam tourne d’autres films avant de faire une apparition remarquable dans le court-métrage «Je te promets», de Mohamed Yargui, en 2016. En 2017, la maladie brise son élan et il a encore des projets en tête dont un long-métrage, lui, qui a réalisé un court-métrage fiction intitulé, «Banc public», qui a décroché l’Olivier d’or au Festival du film amazigh de Tizi-Ouzou. Il voulait collaborer avec le scénariste et réalisateur Rachid Benallal, à qui il a confié un synopsis pour le développer. Lors d’une rencontre à Béjaïa, chez lui, où il nous a régalé avec un poulet à la sauce mexicaine, préparé par ses propres soins, Djamel Allam nous a fait écouter son dernier opus qui sera édité prochainement par l’ONDA (l’Office national des droits d’auteurs algériens). C’est un Cd-ouvrage illustré qui contient une série de poèmes de poètes algériens auxquels il voulait rendre hommage. Il déclame leur œuvre sur une base de mélodies écrites avec la complicité de son ami musicien et arrangeur Bazou. Dans la préface de ce CD-livre, le journaliste et scénariste Boukhalfa Amazit, son ami, souligne que «l’idée de réunir un florilège des poèmes d’auteurs algériens d’expression française a été mûrie pendant plusieurs années. Ici, Djamel Allam franchit le pas qu’aucun autre artiste n’avait tenté jusque-là. Il a musicalisé les œuvres les plus marquantes des écrivains parmi les plus flamboyants de notre patrimoine littéraire. Dans cet exercice de mise en son, l’un des meilleurs mélodistes de la chanson algérienne, qu’il est, s’est appliqué à installer sur le proscenium de sa voix : poème de combat. Combat pour la liberté, combat pour la vie, pour l’amour, pour le beau. Contre la servitude, contre la haine, la médiocrité, le vulgaire». Adieu l’artiste, tu nous as fait rêver avec tes chansons, tu nous as fait voyager et tu nous as fait aimer Béjaïa et Alger. Tes chansons respirent le terroir et le langage bedjaoui que tu adores sont une musique.
Quand nous écoutons tes chansons, nous revoyons le film-guide de la capitale des Hamadites, sa vieille ville, la rue des Vieillards, la place Guaydon, le port et Yemma Gouraya. Repose en Paix, l’artiste et ami !n